Le rocher de Tanios
Chapitre 3
À peine pardonné, le muletier était allé s’asseoir près de Tanios, pour murmurer à son oreille :
— Sale vie ! Devoir baiser des mains pour ne pas perdre son gagne-pain !
Tanios approuva discrètement. Les yeux rivés sur le groupe formé par le cheikh, son fils et, un pas derrière eux, Gérios, il se faisait justement la même réflexion, et se demandait surtout si, dans quelques années, il se retrouverait dans la même position que l’intendant, courbé, obséquieux, à guetter les ordres de Raad. « Plutôt mourir », se jura-t-il, et ses lèvres frémirent tant sa rage soufflait fort.
Nader s’approcha encore :
— C’était quelque chose, la Révolution française, toutes ces têtes de cheikhs qui tombaient ! Tanios ne réagit pas. Le muletier s’agitait sur son siège, comme s’il était sur le dos de sa mule et qu’elle n’avançait pas assez vite. Et, tel un lézard, il se tordait le cou pour scruter tout à la fois les tapis au sol et les arcades du plafond et ses hôtes et leurs visiteurs, distribuant au passage mimiques et clins d’œil. Puis il se pencha à nouveau vers son jeune voisin.
— Le fils du cheikh, est-ce qu’il n’aurait pas un peu des airs de voyou ?
Tanios eut un sourire. Mais il l’accompagna d’une mise en garde :
Il vas te faire chasser une deuxième fois !
Au même instant, les yeux du garçon croisèrent ceux de Gérios, qui lui fit signe de venir lui parler.
— Ne reste pas à côté de Nader ! Va voir si ta mère n’a besoin de rien !
Pendant que Tanios se demandait s’il allait obéir ou bien crâner et reprendre sa place, une clameur s’éleva au-dehors. On vint chuchoter quelques mots à l’oreille du cheikh, qui se dirigea vers la sortie, en faisant signe à Raad de le suivre. Gérios leur emboîta le pas.
Un visiteur de marque arrivait, et la tradition voulait qu’on allât à sa rencontre. C’était Saïd beyk, seigneur druze du village de Sahlaïn, vêtu d’une longue abaya aux rayures franches, qui tombait des épaules aux mollets, ajoutant à la majesté de son visage orné d’une moustache blonde.
Selon la coutume, il commença par dire :
— Une nouvelle s’est répandue, pourvu qu’elle ne soit pas vraie !
Le cheikh fournit la réponse convenue :
— Le Ciel a voulu nous éprouver.
— Sachez que vous avez des frères à vos côtés dans les épreuves.
— Depuis que je t’ai connu, Saïd beyk, le mot voisin est plus agréable à mes oreilles que le mot frère.
Des formules, mais pas que des formules, le cheikh n’avait eu que des ennuis avec sa propre parenté, tandis que ses relations avec son voisin avaient été sans nuage depuis vingt ans. Les deux hommes se prirent par le bras, et entrèrent du même pas.
Le cheikh installa son invité à sa droite, et le présenta à Raad par ces mots :
— Sache que le jour où je serai mort, tu as un autre père ici pour veiller sur toi !
— Dieu prolonge ta vie, cheikh Francis !
Encore des formules. Mais on arriva finalement à l’essentiel. À ce curieux personnage qui se tenait à l’écart et que toute l’assistance scrutait de la tête aux pieds. Même dans la salle des femmes le bruit s’était répandu, et certaines s’étaient précipitées pour le voir. U n’avait ni barbe ni moustache, et portait une sorte de chapeau aplati qui lui couvrait la nuque et les oreilles. Les quelques cheveux qui dépassaient étaient gris, presque blancs.
Saïd beyk lui fit signe de venir plus près.
— Cet homme honorable qui m’accompagne est un pasteur anglais. Il a tenu à faire son devoir en cette douloureuse occasion.
— Qu’il soit le bienvenu !
— Il est venu habiter à Sahlaïn avec son épouse, une dame vertueuse, et nous n’avons eu qu’à nous féliciter de leur présence.
— C’est ton sang noble qui parle par ta bouche, Saïd beyk ! dit le pasteur en arabe, l’arabe un peu guindé des orientalistes.
Remarquant le regard admiratif du cheikh, Saïd beyk expliqua :
— Le révérend a vécu sept ans à Alep. Et après avoir connu cette belle métropole, au lieu d’aller à Istanbul ou à Londres, il a choisi de venir vivre dans notre humble village, Dieu saura le récompenser pour ce sacrifice !
Le pasteur s’apprêtait à répondre quand le cheikh lui indiqua une place pour s’asseoir. Non pas tout près de lui, ce qui n’aurait étonné personne vu le caractère exceptionnel d’une telle visite, mais un peu plus loin, sur le côté. Car, à vrai dire, ce que le cheikh venait d’entendre, il le savait déjà — tout ce qui se passait à Sahlaïn était connu à Kfaryabda avant la tombée du jour, et l’arrivée d’un Anglais, pasteur ou pas, pour élire domicile dans le pays, n’était pas un événement ordinaire. À présent, notre cheikh avait besoin d’en savoir plus, sans que le révérend pût entendre. Sa tête et celle de Saïd beyk se penchèrent l’une vers l’autre, chacun dans l’assemblée pouvait apprécier l’étendue de leur complicité :
— On m’a dit qu’il avait l’intention d’ouvrir une école.
— Oui, je lui ai prêté un local. Nous n’avons pas d’école à Sahlaïn, et depuis un moment je souhaitais qu’il y en ait une. Même mes fils vont y aller, il a promis de leur apprendre l’anglais et le turc, en plus de la poésie arabe et de la rhétorique. Je ne voudrais pas parler à sa place, mais je crois qu’il espère beaucoup que ton fils y aille aussi.
— Ne chercherait-il pas à convertir nos enfants, par hasard ?
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— Non, nous en avons parlé, et il me l’a promis.
— Tu lui fais donc confiance.
— Je fais confiance à son intelligence. S’il cherchait à convertir nos fils, il serait chassé du village dans l’heure qui suit, pourquoi commettrait-il pareille maladresse ?
— Tes enfants et le mien, c’est vrai, il n’osera pas. Mais il voudra convertir nos paysans.
— Non, pour cela aussi, il m’a fait une promesse.
— Mais alors, qui va-t-il convertir ?
— Je ne sais pas, quelques fils de commerçants, quelques orthodoxes… Il y a aussi Yaacoub le juif et sa famille.
— S’il réussit à convertir mon tailleur, il aura fait un exploit… Mais je ne suis pas sûr que ce soit du goût de bouna Boutros ; pour lui, juif vaut mieux qu’hérétique ! Le curé était resté là toute la matinée, puis il était parti, une heure plus tôt, en prenant congé du cheikh comme de l’assistance. Mais voilà qu’il était de retour, quelqu’un avait dû l’avertir que le loup était dans la bergerie, et il avait accouru. Il avait repris sa place, et dévisageait sans vergogne le pasteur avec son drôle de chapeau.
— En fait, reprit Saïd beyk, je n’ai pas l’impression que le révérend cherche à convertir les gens.
— Ah bon, dit le cheikh, pour la première fois surpris.
— Il veut surtout que nous ne soyons pas prévenus contre lui, et il ne fera rien qui puisse nous embarrasser.
Le cheikh se pencha un peu plus.
— C’est peut-être un espion.
— J’y ai pensé aussi. Mais nous ne détenons pas les secrets du sultan à Sahlaïn. Il ne va tout de même pas écrire à son consul que la vache de Halim a donné des jumeaux !
Les deux compères se mirent à rire du fond de la gorge, laissant échapper des bouffées d’air saccadées, mais tout en maintenant leurs lèvres et leurs mâchoires en position de deuil, jusqu’à en être endolories Leurs regards croisèrent celui du pasteur, qui leur adressa un sourire déférent, auquel ils répondirent par des hochements de tête bienveillants.
Lorsqu’au bout d’une heure Saïd beyk se leva pour partir, le cheikh lui dit :
— Le projet du pasteur ne me déplaît pas. Je vais réfléchir. Nous sommes mardi… s’il venait me voir vendredi dans la matinée, il aura sa réponse.
— Prends ton temps, cheikh, je lui dirai de venir beaucoup plus tard, si tu veux.
— Non, ce n’est pas la peine, jeudi soir, ma décision sera prise, et je la lui communiquerai sans faute le lendemain.
Quand, ayant raccompagné ces visiteurs de marque jusqu’au perron, le cheikh était revenu s’asseoir, le curé avait pris tout à côté de lui la place
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d’honneur.
— Un pasteur anglais dans notre village ! Comme dit le proverbe, qui vit longtemps verra beaucoup de merveilles ! Il faudra que je revienne avec de l’eau bénite pour purifier le château avant qu’il n’arrive d’autres malheurs.
— Attends, bouna, ne gaspille pas ton eau. Le pasteur revient me voir vendredi, et tu pourras alors passer pour de bon avec ton brin d’hysope au lieu de te déranger deux fois !
— Il est venu aujourd’hui, et il revient dans trois jours !
— Oui, le climat du village a dû lui convenir.
Le curé se mit à renifler ostensiblement.
— Est-ce que notre air serait mêlé de soufre ?
— Tu as tort, bouna, il paraît que c’est un saint homme.
— Et qu’est-il venu faire, le saint homme ?
— Présenter ses condoléances, comme tout le monde !
— Et vendredi, que reviendra-t-il faire ? Encore des condoléances ? Aurait-il prévu un autre décès ? Le mien, peut-être ?
— À Dieu ne plaise ! Cet homme va ouvrir une école à Sahlaïn…
— Je le sais.
— et il est simplement venu me proposer d’y envoyer mon fils !
— Rien que ça ! Et quelle a été la réponse de notre cheikh ?
— J’ai dit que j’allais réfléchir jusqu’à jeudi soir. Et que je donnerai ma réponse vendredi.
— Pourquoi jeudi soir ?
Jusque-là le cheikh avait un sourire légèrement moqueur, cela l’amusait de taquiner le curé. Mais son visage se fit soudain plus sévère.
— Je vais tout t’expliquer, bouna, pour que tu ne me reproches pas demain de t’avoir pris de court. Si, jeudi, au coucher du soleil, ton patriarche n’est pas encore venu me présenter ses condoléances, j’enverrai mon fils à l’école des Anglais.
Cela faisait bien quatorze ans—depuis la naissance de Tanios — que le prélat n’avait plus visité notre village. Il avait pris le parti de la cheikha jusqu’au bout, peut-être parce qu’on l’avait rendu responsable de ce mariage désastreux, et qu’il en voulait au cheikh de l’avoir mis dans un tel embarras. Il s’était montré si partisan dans ce conflit, si insensible aux souffrances des villageois lors de l’expédition des hommes du grand Jord, que sans égard pour sa barbe blanche ni pour son rang on l’avait affublé du même sobriquet que sa protégée ; « le patriarche des sauterelles » s’était alors promis de ne plus mettre les pieds à Kfaryabda.
On s’était résigné à son absence. Il était de bon ton de dire qu’on se passait aisément de lui, tant à la fête de la Croix qu’aux cérémonies de la confirmation, quand la gifle du prélat devait laisser sur le visage des adolescents un souvenir durable ; celle de bouna Boutros faisait gaillardement l’affaire. N’empêche, cette sorte de malédiction pesait sur les épaules des fidèles ; chaque fois que survenait un décès, une maladie grave, p q q g
la perte d’une récolte — ces malheurs ordinaires qui poussent à se demander « qu’ai-je donc fait au Ciel ? » —, la querelle avec le patriarche revenait comme un vieux couteau sur une vieille plaie. N’était-ce pas le moment d’en finir ? Ces condoléances n’étaient-elles pas l’occasion idoine pour une réconciliation ?
Lors des funérailles de la cheikha, dans le grand Jord, le prélat, qui présidait la cérémonie, avait eu devant le caveau un mot de consolation pour chacun des membres de la famille. À l’exception du cheikh. Qui avait pourtant oublié ses griefs et ceux du village pour se joindre à eux, et qui était après tout l’époux de la défunte.
D’autant plus offensé que sa belle-famille ainsi que les notables de Kfaryabda avaient été témoins de cette attitude dédaigneuse, le cheikh était allé voir aussitôt le bedeau du patriarche pour lui signaler, sur un ton proche de la menace, qu’il prévoyait trois jours de condoléances au château, et qu’il s’attendait à voir arriver sayyedna le patriarche, sinon…
Tout au long de cette première journée, pendant que les visiteurs défilaient, le cheikh n’avait eu qu’une interrogation en tête : « Viendra-t-il ? » Et au curé, il réitéra le message :
Si ton patriarche ne vient pas, ne songe surtout pas à me blâmer pour ce que je vais faire.
Bouna Boutros disparut du village pendant deux jours. Une mission de la dernière chance qui ne mena à rien. Il revint en disant que sayyedna était en tournée dans les villages du grand Jord, et qu’il n’avait pas réussi à le rejoindre. Il est également possible qu’il l’ait retrouvé, sans réussir à le convaincre. Toujours est-il que le jeudi soir, lorsque le cheikh quitta la salle des condoléances entouré des derniers visiteurs, aucune mitre n’était à l’horizon.
Le curé dormit peu, cette nuit-là. Deux vaines journées sur le dos de sa mule l’avaient laissé perclus de courbatures, sans permettre d’apaiser ses tourments.
— Et encore, dit-il à la khouriyyé, avec cette mule, on sait où elle va, elle n’aurait pas eu l’idée de marcher droit vers le précipice. Alors que ce cheikh et ce patriarche, ils portent tous les chrétiens sur leur dos et ils courent s’écorner comme des boucs.
— Va faire une prière à l’église, lui dit son épouse. Si Dieu est bon avec nous, il installera dès demain une mule au château, et une autre au patriarcat.
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