Le rocher de Tanios

Amin Maalouf · Chapitre 32 sur 43

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Le rocher de Tanios

Chapitre 3

LORSQU’UN MATIN, à la toute première heure, on vint frapper à la porte de leur chambre, Gérios et Tanios commencèrent par s’en alarmer. Mais ils reconnurent bientôt la voix de Fahim.

Quand vous aurez entendu ce qui m’amène, vous ne m’en voudrez plus !

Parle !

L’ogre a crevé !

Gérios se retrouva debout, les deux mains accrochées aux manches de son ami.

Répète encore que je t’entende bien !

Tu m’as entendu, l’ogre a crevé. Le monstre a cessé de respirer, il a cessé de nuire, sa longue barbe a trempé dans son sang. C’est arrivé il y a cinq jours, et on me l’a annoncé cette nuit. Le sultan avait ordonné une offensive contre les troupes égyptiennes, qui ont été contraintes d’évacuer la Montagne. Quand les opposants l’ont appris, ils ont sauté à la gorge de l’émir, ils l’ont massacré ainsi que ses partisans, et ont proclamé l’amnistie générale. Mais peut-être ai-je eu tort de vous réveiller pour si peu… Essayez de vous rendormir en paix, je m’en vais.

Attends, assieds-toi un moment. Si ce qu’on t’a raconté est vrai, alors nous pouvons rentrer au pays.

Yawach yawach ! Du calme ! On ne s’en va pas ainsi, sur un coup de tête. Et puis rien ne dit qu’il y a un bateau dans les jours qui viennent. Nous sommes en novembre !

Un an presque que nous sommes sur cette île ! dit Gérios, soudain las, soudain impatient. Un an que Lamia est seule.

Allons prendre un café, dit Fahim, puis nous ferons un tour du côté des quais. Après, nous aviserons.

Ils furent ce matin-là les premiers clients du Grec. Il faisait frais, le sol était humide et ils s’assirent à l’intérieur, le plus près des braises. Gérios et Tanios demandèrent leur café sucré, Fahim le prit amer. La lumière du jour gonflait lentement les rues, les portefaix arrivaient, cordes aux épaules, dos courbés. Certains d’entre eux s’arrêtaient d’abord chez Elefthérios, qui leur offrait le premier café de la journée, celui d’avant la première paie.

Soudain, parmi les passants, une tête reconnaissable.

Regardez qui est là, murmura Tanios.

Invitons-le, dit Fahim. On va s’amuser. Khwéja Salloum, venez vous joindre à nous.

L’homme s’approcha, toucha son front de la main.

Vous prendriez bien un café !

Je n’ai envie de rien mettre en bouche ce matin. Excusez-moi, il faut que je m’en aille.

Quelque chose vous préoccupe, il me semble.

On voit bien que vous n’êtes pas au courant.

Au courant de quoi ?

L’émir, notre grand émir est mort. Le pays ne se relèvera plus de ce désastre. Ils l’ont tué, ils ont proclamé l’amnistie, on va bientôt voir les criminels se pavaner en toute liberté. L’âge de la justice et de l’ordre est révolu. Ce sera le chaos, plus rien ne sera respecté !

Un grand malheur, articula Fahim en se retenant de s’esclaffer.

Dieu nous prenne en miséricorde, enchaîna Gérios d’une voix soudain chantonnante.

Je devais partir ce matin, il y a un bateau pour Lattaquieh. Mais à présent, j’hésite.

Vous avez raison, rien ne presse.

Non, rien ne presse, reprit Salloum pensivement. Mais le temps va se gâter, Dieu seul sait quand je pourrai m’embarquer à nouveau.

L’homme poursuivit son chemin, tête basse, tandis que Fahim agrippait avec force les bras de ses compagnons.

Retenez-moi, sinon je vais rire avant qu’il n’ait tourné le dos !

Il se leva.

Je ne sais pas ce que vous comptez faire, mais moi, le bateau de ce matin, je vais le prendre. Après ce que cet homme vient de dire, après avoir vu sa tête au moment où il prononçait « amnistie », moi je n’hésite plus. Je vais à Lattaquieh, j’y reste une ou deux nuits, le temps de m’assurer que les nouvelles de la Montagne sont bonnes, puis je rejoins mon village par la route. Je crois que vous devriez faire de même. J’ai un ami là-bas qui a une maison à Slanfeh, sur les hauteurs, il sera heureux de nous accueillir tous les trois !

Gérios n’hésitait plus.

Nous venons avec toi.

Il avait à présent dans les yeux le visage de Lamia et le soleil du village. Peut-être redoutait-il aussi de passer l’hiver à Famagouste sans son compagnon de distraction. Tanios était plus partagé. Mais ce n’était pas à lui, à ses dix-huit ans, que revenait la décision ultime.

On convint donc de se retrouver une heure plus tard sur le quai. Fahim s’occuperait des places sur le bateau, tandis que ses amis iraient à l’auberge vider leur chambre et régler le tenancier.

Ils n’eurent chacun à porter qu’un ballot léger, et Gérios répartit par moitié l’argent qui lui restait.

Si je me noyais…, dit-il.

Mais il ne semblait pas mélancolique. Et ils se dirigèrent vers le port.

Ils n’avaient pas fait vingt pas quand Tanios s’immobilisa, feignant d’avoir oublié quelque chose.

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— Je dois remonter un instant dans la chambre. Continue, je te rattraperai.

Gérios ouvrit la bouche pour protester, mais le garçon s’était éclipsé. Alors U reprit sa route, sans se presser, regardant de temps à autre vers l’arrière.

Tanios avait monté les marches deux à deux, passé le troisième étage, pour s’arrêter en haletant au cinquième, et frapper. Deux coups secs, puis deux autres. Une porte s’entrouvrit à l’étage. Pas celle de Thamar. Des yeux étrangers l’observaient. Mais il frappa encore. Puis il colla l’oreille au bois. Aucun bruit. Il colla l’œil à la serrure. Aucune ombre. Il redescendit les marches, l’une lentement après l’autre, espérant encore croiser son amie dans l’escalier, leur escalier.

Jusque dans la cour du khân, dans les échoppes, au milieu des chalands, il continua à la chercher du regard. Jusque dans la rue. Thamar avait choisi d’être absente ce matin-là.

Tanios traînait encore, oubliant l’heure, quand lui parvint du port le sifflement d’une sirène. Il se mit à courir. Le vent fit s’envoler le foulard dont il avait ceint sa tête de jeune vieillard. Il le rattrapa, le garda dans la main ; plus tard il l’enroulerait, se dit-il, plus tard sur le bateau.

Devant la passerelle, Gérios et Fahim, impatients, lui faisaient des signes. Salloum était également là, à quelques pas d’eux ; lui aussi s’était apparemment décidé à partir.

On embarquait déjà. Il y avait une foule de portefaix qui manipulaient, parfois à deux ou à trois, de lourdes malles cerclées de fer.

Quand ce fut au tour de Fahim et Gérios de monter à bord, ce dernier désigna Tanios au douanier turc en lui montrant son nom sur le billet pour qu’il lui permît de les suivre, car une vingtaine de passagers les séparaient.

Les deux hommes venaient tout juste d’atteindre le pont du bateau lorsqu’une cavalcade interrompit l’embarquement. Un riche marchand arrivait, en courant presque, et en distribuant autour de lui des ordres et des jurons à une nuée de serviteurs. Le douanier demanda aux autres voyageurs de s’écarter.

Il échangea avec le nouveau venu une longue accolade, quelques chuchotements, puis ils promenèrent ensemble sur la foule qui les entourait un même regard méfiant et dédaigneux. Et quelque peu amusé. 0 n’y avait pourtant rien de particulièrement drôle dans l’apparence de ces braves passagers qu’inquiétait par avance la mer de novembre ; seul pouvait paraître amusant le voisinage entre ce marchand, plus gros que la plus grosse de ses malles, et le douanier, un petit homme frêle et anguleux, avec un immense bonnet à plumes et des moustaches jusqu’aux oreilles. Mais ces deux-là, personne dans l’assistance n’aurait osé s’en amuser.

Il fallut attendre que le marchand eût traversé l’ensemble de la passerelle avec toute sa suite pour que les autres voyageurs pussent à nouveau y poser leurs modestes pieds.

Quand Tanios se présenta, le douanier lui fit signe de patienter encore. Le garçon supposa que c’était à cause de son jeune âge, et il laissa passer les hommes mûrs qui étaient derrière lui. Jusqu’au dernier. Mais le douanier lui barra encore la route.

Je t’ai dit d’attendre, alors tu attendras 1 Quel âge as-tu ?

Dix-huit ans.

Des portefaix arrivaient derrière lui, et Tanios s’écarta. Du bateau, Gérios et Fahim lui criaient de se hâter, mais il leur répondit, d’un geste de la main, qu’il n’y pouvait rien, et désigna discrètement le douanier.

Soudain, Tanios vit qu’on levait la passerelle. Un cri lui échappa, mais l’Ottoman lui dit tranquillement :

Tu prendras le prochain bateau.

Fahim et Gérios gesticulaient de plus belle, et le jeune homme les montra du doigt en essayant d’expliquer, dans son turc approximatif, que son père était sur le bateau, et qu’il n’y avait aucune raison pour que lui-même fût retenu à terre. Le douanier ne répondit pas, il héla un de ses hommes, lui dit quelques mots à l’oreille, et l’autre vint expliquer au plaignant en arabe :

Son Honneur dit que si tu continues à te montrer insolent, tu seras battu et jeté en prison pour insulte à un officier du sultan. En revanche, si tu te montres soumis, tu repartiras libre, tu pourras prendre le prochain bateau et, de plus, Son Honneur t’offrira le café dans son bureau.

Son Honneur confirma l’offre d’un sourire. Tanios avait d’autant moins le choix que la passerelle était déjà retirée. À Gérios et Fahim, éberlués, il adressa un dernier geste voulant dire « plus tard ». Puis il emboîta le pas à l’exécrable petit moustachu, qui lui ordonnait de le suivre.

En chemin, l’homme s’arrêta à plusieurs reprises pour donner une directive, inspecter un colis, entendre une requête. De temps à autre, Tanios regardait du côté du bateau, qu’il vit lentement s’éloigner, voiles déployées. Il fit encore des signes de la main à l’intention des voyageurs, sans plus savoir si on l’apercevait.

Quand il fut enfin dans le bureau du douanier, il eut l’explication qu’il attendait. Il ne saisissait pas tout ce que son interlocuteur disait — à l’école du pasteur, Tanios avait bien appris le turc dans les livres, mais pas assez pour soutenir une conversation. Il put toutefois comprendre l’essentiel : que le marchand qu’ils avaient vu, l’un des personnages les plus riches et les plus influents de l’île, était extrêmement superstitieux ; prendre la mer en compagnie d’un jeune homme aux cheveux blancs, c’était à ses yeux le naufrage assuré.

Le douanier rit aux éclats, et Tanios fut également invité à trouver la chose drôle.

Stupides croyances, n’est-ce pas ? suggéra son hôte.

Tanios jugea peu prudent d’acquiescer. Aussi préféra-t-il dire :

— Votre Honneur a fait ce qu’il était sage de faire.

Stupides croyances, malgré tout, insista l’autre.

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Précisant que lui-même voyait plutôt dans les chevelures prématurément blanchies le meilleur des présages. Et s’approchant du garçon, il passa ses mains l’une après l’autre dans ses cheveux, lentement, et avec un plaisir manifeste. Avant de le congédier.

En quittant les bâtiments du port, Tanios s’en alla demander au tenancier de l’auberge de lui redonner la chambre pour quelques nuitées de plus. Il lui raconta sa mésaventure et l’homme, à son tour, la trouva amusante.

J’espère que ton père t’a laissé de quoi me payer !

Tanios tapota sur sa ceinture d’un geste confiant.

Alors, dit l’aubergiste, tu dois bénir le Ciel qu’on t’ait laissé ici, tu vas pouvoir retrouver quelques relations agréables…

U eut un rire de pirate, et Tanios comprit que ses visites au dernier étage n’étaient pas passées inaperçues. Il baissa les yeux, en se promettant de mieux regarder autour de lui la prochaine fois qu’il irait frapper à la porte de Thamar.

Ici, tu t’amuseras certainement plus que dans ta Montagne, insista l’homme avec le même rire tors. On continue à se battre, là-bas, n’est-ce pas ? Et votre grand émir est toujours aux bons soins du pacha d’Égypte !

Non, rectifia le jeune homme, l’émir a été tué, et les troupes du pacha ont évacué la Montagne.

Que me racontes-tu ?

Ce sont les dernières nouvelles, nous les avons apprises ce matin même et c’est pour cela que mon père est rentré au pays.

Tanios remonta dans sa chambre, et s’endormit. Sa nuit avait été trop courte, il ressentait le besoin d’un réveil plus serein.

Il n’ouvrit les yeux qu’à l’heure du déjeuner. Du balcon, il apercevait un marchand de beignets. La fumée lui donna faim. Il choisit dans son argent la pièce qu’il lui fallait et la garda au creux de sa main, pour ne pas avoir à dérouler sa ceinture dans la rue, puis il sortit.

Au bas de l’escalier il rencontra l’aubergiste qui, justement, montait le voir.

Dieu te maudisse ! Tu as failli me causer les pires ennuis, j’ai eu tort de croire à tes racontars de gamin !

Il expliqua que des officiers turcs de sa connaissance étaient passés le voir, et qu’il avait cru leur faire plaisir en les félicitant des victoires remportées sur les Égyptiens. Mais qu’ils avaient fort mal pris la chose.

Pour peu, ils allaient m’arrêter. J’ai dû leur jurer que je ne me moquais pas d’eux. Parce qu’à la vérité, loin d’avoir gagné, les troupes ottomanes viennent de subir de nouveaux revers. Et ton émir n’est pas plus mort que toi et moi.

Ces officiers ne connaissent peut-être pas les nouvelles les plus récentes…

J’ai parlé à ces officiers, et j’ai parlé aussi à des voyageurs qui viennent d’arriver de Beyrouth. Ou bien ces gens sont tous des menteurs et des ignorants, ou bien…

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« Ou bien », répéta Tanios, et il se mit soudain à trembler de tous ses membres comme s’il avait été frappé debout par le haut mal.

 

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