Le rocher de Tanios

Amin Maalouf · Chapitre 35 sur 43

Pages du PDF

Le rocher de Tanios

Chapitre 1

POUR QUELLE RAISON l’émir avait-il laissé partir libre le cheikh blessé ? Ce ne pouvait être une négligence, encore moins de la compassion.

Il faut qu’il puisse pleurer sur la dépouille de son fils, avait pourtant dit le vieux monarque.

Et ses longs, trop longs cils s’étaient mis à frémir comme les pattes d’une invisible araignée.

De retour à Kfaryabda, le cheikh avait parlé d’organiser pour Raad les plus prestigieuses obsèques que la Montagne eût connues. Piètre consolation, mais il avait le sentiment de devoir à son fils, à sa race, cet ultime hommage ; et à l’émir cet ultime défi.

Vous verrez, les gens vont affluer par villages entiers. Et les plus nobles comme les plus humbles viendront exprimer leur tristesse, leur juste colère et leur haine du tyran.

Mais on sut l’en dissuader. Les villageois se consultèrent et, portant comme toujours leurs inquiétudes, le curé monta au château.

Notre cheikh ne s’est-il pas demandé pourquoi l’émir l’avait épargné ?

C’est la question que je me pose depuis que j’ai quitté Beiteddine. Je n’ai pas de réponse.

Et si le tyran voulait justement que notre cheikh batte le rappel de tous ses fidèles amis, de tous les opposants, de tous ceux qui voudraient que les choses changent ? Tous ces gens viendraient se rassembler à Kfaryabda, et parmi eux se glisseraient les agents de l’émir. Ils connaîtraient leurs noms, ils se rappelleraient leurs paroles, puis, dans les jours suivants, les uns après les autres vos amis seraient bâillonnés.

Tu as peut-être raison, bouna. Mais je ne peux tout de même pas enterrer mon fils à la sauvette comme un chien.

Pas comme un chien, cheikh, simplement comme un fidèle qui a foi dans la Rédemption et dans la justice du Créateur.

Tes paroles me réconfortent. Tu parles pour la religion, et pour la sagesse aussi. Et cependant, quelle victoire pour l’émir s’il peut nous empêcher même de partager notre deuil avec ceux qui nous aiment !

Non, cheikh, cela, il ne le peut pas, tout émir qu’il est. Nous pouvons envoyer des hommes dans tous les villages pour leur demander de prier en même temps que nous, mais sans qu’ils se déplacent jusqu’ici. Ainsi, chacun pourra nous témoigner sa sympathie sans donner prise à l’émir.

Pourtant, le jour des obsèques, alors que seuls les gens du village devaient se réunir, on vit arriver Saïd beyk. « Le seigneur de Sahlaïn venait de faire une chute, précise la Chronique, mais il avait tenu à effectuer ce déplacement, appuyé sur le bras de son fils aîné, Kahtane beyk. »

Le cheikh Francis a demandé à ses nombreux amis de ne pas venir en cette circonstance, pour éviter de les embarrasser—c’est sa noblesse et son honneur. Mon honneur à moi me dictait de venir quand même !

« Cette parole allait lui coûter la vie, observe l’auteur de la Chronique, et valoir à notre village des souffrances renouvelées. »

Les deux vieux chefs étaient debout, épaule contre épaule, ensemble pour la dernière fois. Sur la tombe de Raad, bouna Boutros psalmodia une longue prière dans laquelle il avait glissé une phrase pour Gérios, afin qu’au Ciel son crime fût pardonné. La dépouille de l’intendant ne devait pas être récupérée ; à ma connaissance, il n’a jamais reçu de véritable sépulture.

Deux semaines ne s’étaient pas écoulées lorsqu’un important détachement de troupes égyptiennes et de soldats de l’émir investit Kfaryabda, à l’aube et de tous les côtés à la fois comme s’il s’agissait d’une forteresse ennemie. Les militaires se répandirent sur la Blata, dans les rues avoisinantes, sur les routes d’accès au village, et dressèrent leurs tentes tout autour du château. C’est Adel efendi qui était à leur tête, mais il avait à son côté le khwéja Salloum, mandaté par l’émir.

Les deux hommes demandèrent à rencontrer le cheikh. Qui s’enferma aussitôt dans ses appartements, leur faisant dire que s’ils avaient le moindre respect pour son deuil, ils ne seraient pas venus l’importuner avant le quarantième jour. Mais ils forcèrent sa porte et l’obligèrent à écouter un message du « tyran ». Ce dernier lui rappelait que le patriarche était venu lui demander de fournir des hommes pour l’armée, et il voulait savoir s’il était disposé à le faire. Le cheikh répondit de la même manière :

— Revenez me voir après le quarantième jour et je vous parlerai.

Mais ils étaient venus pour la provocation, et pour une mission qu’ils devaient accomplir. Et pendant que Salloum faisait mine de parlementer au château, ses hommes passaient de maison en maison, appelant les habitants à se rassembler sur la Blata pour écouter une proclamation.

Les gens du village commencèrent à s’approcher, méfiants mais curieux, et peu à peu ils remplirent la place, de la cour de l’école paroissiale jusqu’aux arcades du cafetier. Des gamins insouciants plongèrent même leurs mains dans l’eau glacée de la fontaine avant d’être congédiés d’une gifle par leurs parents.

Là-haut, dans les appartements du cheikh, Adel efendi était debout près de la porte, muet, les bras croisés, tandis que Salloum s’appliquait à harceler son hôte, sa proie.

Les hommes de Kfaryabda sont réputés pour leur bravoure, et dès qu’ils seront sous les armes, notre émir a pensé à une mission pour eux.

Peut-être avait-il envie qu’on lui demandât de quelle mission il s’agissait. Mais le cheikh le laissa poursuivre.

Les gens de Sahlaïn se montrent de plus en plus arrogants. Hier même, ils ont tendu une embuscade à une patrouille de nos alliés, et blessé trois hommes. U est temps de leur infliger une punition exemplaire.

Et vous voulez conduire mes hommes contre les hommes de Saïd beyk ?

Nous, conduire vos hommes, cheikh Francis ? Jamais ! Il y a des traditions, à Kfaryabda. C’est vous qui serez à leur tête, et personne d’autre. N’est-ce pas vous qui les menez toujours au combat ?

Le chef des espions semblait se délecter dans son rôle — une pique à la main, à fouiller lentement la chair du fauve blessé. Le cheikh eut un regard vers la porte de sa chambre. Une dizaine de militaires attendaient, l’arme apprêtée. Il se tourna vers son tortionnaire, et eut un soupir de mépris.

Va dire à ton maître qu’entre la famille de Saïd beyk et la mienne, il n’y a jamais eu de sang versé, et que, moi vivant, il n’y en aura pas. En revanche, entre ton émir et moi, il y a maintenant le sang de mon fils innocent, qui sera racheté comme il doit l’être. Ton maître croit trôner aujourd’hui au sommet de sa puissance, mais les plus hautes montagnes donnent sur les plus profondes vallées. À présent, s’il vous reste à l’un et à l’autre une once de dignité, sortez de ma chambre, et quittez mon château !

Ce château n’est plus à toi, dit alors Salloum en regardant par terre. J’ai ordre de le saisir.

Adel efendi écarta le battant de la porte, pour laisser passer ses hommes qui s’impatientaient.

Quelques minutes plus tard, le cheikh Francis, les yeux bandés, les mains liées derrière le dos, descendait les marches du château vers la fontaine, entre deux soldats qui le soutenaient par les bras. Il avait la tête nue, laissant voir des cheveux d’argent dressés autour d’une légère calvitie. Mais il portait encore son gilet vert pomme aux broderies dorées, ultime vestige de son autorité.

La population du village était là, muette, immobile. Respirant au rythme de la progression du vieil homme, sursautant chaque fois que son pied glissait sur une marche, et qu’on le redressait.

Puis Salloum fit signe aux soldats de ne plus avancer et de faire asseoir le cheikh à même le sol. Adel efendi et lui-même vinrent se placer juste devant leur prisonnier, de telle manière que la foule ne le voyait plus.

Le conseiller de l’émir prononça alors ce discours :

« Gens de Kfaryabda,

« Ni ce cheikh, ni son ascendance, ni sa descendance n’ont jamais eu la moindre considération pour vous, pour l’honneur des femmes, ni pour les droits des métayers. Sous prétexte de percevoir l’impôt, ils ont prélevé des sommes indues qui servaient à entretenir dans ce château leur vie fastueuse et dissolue.

« Mais cet individu que vous voyez à terre derrière moi a fait pire. Il s’est allié à l’hérésie, il s’est rendu coupable de la mort d’un vénérable patriarche, il a attiré sur ce village et sur ses habitants le courroux du Ciel et celui des autorités.

« Je suis venu vous annoncer que l’âge de la féodalité est révolu. Oui, il est révolu le temps où un homme orgueilleux s’arrogeait des droits abusifs sur les femmes et les jeunes filles.

« Ce village n’appartient plus au cheikh, il appartient à ses habitants. Toutes les propriétés du féodal sont, à partir de ce jour, confisquées à votre profit, et confiées à la garde du khwéja Roukoz, ici présent, afin qu’il assure leur gestion avec diligence pour le bien de tous. »

L’ancien intendant était là depuis un moment, à cheval, entouré de ses gardes, un peu à l’écart de la foule. Les visages se tournèrent un moment vers lui. Il passa la main dans sa barbe prospère et esquissa un léger sourire. Tandis que Salloum concluait :

« Aujourd’hui, par la volonté du Très-Haut, par la sage bienveillance de notre émir bien-aimé, et avec l’appui de nos alliés victorieux, une page est tournée dans l’histoire de cette contrée. L’exécrable féodal est à terre. Le peuple est dans l’allégresse. »

La foule était restée silencieuse, tout au long. Aussi silencieuse que le cheikh. Un homme, un seul, avait laissé échapper un cri de joie. Pour le regretter aussitôt. Nader. Il était arrivé sur la place, semble-t-il, vers la fin du discours de Salloum et, se souvenant peut-être de « sa » Révolution française, il avait simplement crié : « Abolition des privilèges ! »

Cent regards de feu se tournèrent alors vers lui, et malgré la présence d’Adel efendi avec ses soldats, de Roukoz avec ses gardes et du conseiller de l’émir, le muletier prit peur. Il quitta Kfaryabda le jour même, se promettant de ne plus y remettre les pieds.

À cette exception près, nulle part dans la foule on ne vit trace du bonheur censé accompagner cette proclamation libératrice. Sur les visages des hommes et des femmes des larmes coulaient, qui n’étaient pas d’allégresse. Les militaires égyptiens se regardaient sans comprendre. Et Salloum promenait sur tous ces ingrats un regard menaçant.

Quand on força le cheikh à se relever, et qu’on le traîna au loin, des pleurs se firent entendre et des prières et des gémissements, comme à l’enterrement d’un être cher. Parmi les femmes qui se lamentaient, il y en avait plus d’une que le cheikh avait connue, puis délaissée, et d’autres qui avaient dû ruser pour se soustraire à ses avances. Mais toutes pleuraient. Lamia plus qu’une autre, qui se tenait près de l’église, vêtue de noir, encore belle et élancée malgré l’assaut des malheurs.

Et soudain, le glas de l’église. Un coup. Un silence. Un autre coup, plus sonore, qui se propagea comme un grondement. Les montagnes voisines renvoyaient l’écho, il tintait encore dans les oreilles quand retentit un troisième coup. C’étaient les bras inébranlables de la khouriyyé qui tenaient la corde, la tiraient, la renvoyaient, la retenaient et puis tiraient encore.

Les soldats, un moment interloqués, avaient repris leur marche. Au milieu d’eux, le cheikh s’était redressé du plus haut qu’il pouvait.

p q p

Ce n’est pas ainsi que j’aurais dû présenter la grande révolution sociale qui s’est produite dans mon village en ce temps-là. Pourtant, c’est ainsi que mes sources la révèlent, et c’est ainsi qu’elle est restée dans la mémoire des vieillards.

Peut-être aurais-je dû maquiller un peu les événements, comme d’autres l’ont fait avant moi. J’aurais sans doute gagné en respectabilité. Mais la suite de mon histoire en serait devenue incompréhensible.

 

OceanofPDF.com