Le rocher de Tanios
Chapitre 1
EN CE TEMPS-LÀ, le ciel était si bas qu’aucun homme n’osait se dresser de toute sa taille. Cependant, il y avait la vie, il y avait des désirs et des fêtes. Et si l’on n’attendait jamais le meilleur en ce monde, on espérait chaque jour échapper au pire.
Le village entier appartenait alors à un même seigneur féodal. Il était l’héritier d’une longue lignée de cheikhs, mais lorsqu’on parle aujourd’hui de « l’époque du cheikh » sans autre précision, nul ne s’y trompe, il s’agit de celui à l’ombre duquel a vécu Lamia.
Ce n’était pas, loin s’en faut, l’un des personnages les plus puissants du pays. Entre la plaine orientale et la mer, il y avait des dizaines de domaines plus étendus que le sien. Il possédait seulement Kfaryabda et quelques fermes autour, il devait avoir sous son autorité trois cents foyers, guère plus. Au-dessus de lui et de ses pairs, il y avait l’émir de la Montagne, et au-dessus de l’émir les pachas de province, ceux de Tripoli, de Damas, de Saïda ou d’Acre. Et plus haut encore, beaucoup plus haut, au voisinage du Ciel, il y avait le sultan d’Istanbul. Mais les gens de mon village ne regardaient pas si haut. Pour eux, « leur » cheikh était déjà un personnage considérable.
Ils étaient nombreux, chaque matin, à prendre le chemin du château pour attendre son réveil, se pressant dans le couloir qui mène à sa chambre. Et lorsqu’il paraissait, ils l’accueillaient par cent formules de vœux, à voix haute à voix basse, cacophonie qui accompagnait chacun de ses pas.
La plupart d’entre eux étaient habillés comme lui, séroual noir bouffant, chemise blanche à rayures, bonnet couleur de terre, et tout le monde ou presque arborait les mêmes moustaches épaisses et bouclées fièrement vers le haut dans un visage glabre. Ce qui distinguait le cheikh ? Seulement ce gilet vert pomme, agrémenté de fils d’or, qu’il portait en toute saison comme d’autres portent une zibeline ou un sceptre. Cela dit, même sans cet ornement, aucun visiteur n’aurait eu de peine à distinguer le maître au milieu de sa foule, à cause de ces plongées que toutes les têtes effectuaient les unes après les autres pour lui baiser la main, cérémonial qui se poursuivait jusqu’à la salle aux Piliers, jusqu’à ce qu’il eût pris sur le sofa sa place habituelle et porté à ses lèvres le bout doré du tuyau de sa pipe d’eau.
En rentrant chez eux, plus tard dans la journée, ces hommes diraient à leurs épouses : « Ce matin, j’ai vu la main du cheikh. » Non pas : « J’ai baisé la main… » Cela, on le faisait, certes, et en public, mais on avait pudeur à le dire. Non plus : « J’ai vu le cheikh » — parole prétentieuse, comme s’il s’agissait d’une rencontre entre deux personnages de rang égal ! Non, « J’ai vu la main du cheikh », telle était l’expression consacrée.
Aucune autre main n’avait autant d’importance. La main de Dieu et celle du sultan ne prodiguaient que les calamités globales ; c’est la main du cheikh qui répandait les malheurs quotidiens. Et aussi, parfois, des miettes de bonheur.
Dans le parler des gens du pays, le même mot, kaff, désignait parfois la main et la gifle. Que de seigneurs en avaient fait un symbole de puissance et un instrument de gouvernement. Quand ils devisaient entre eux, loin des oreilles de leurs sujets, un adage revenait dans leur bouche : « Il faut qu’un paysan ait toujours une gifle près de la nuque » ; voulant dire qu’on doit constamment le faire vivre dans la crainte, l’épaule basse. Souvent, d’ailleurs, « gifle » n’était qu’un raccourci pour dire « fers », « fouet », « corvées »…
Aucun seigneur n’était sanctionné pour avoir malmené ses sujets ; si, quelques rares fois, des autorités supérieures lui en tenaient rigueur, c’est qu’elles étaient résolues à le perdre pour de tout autres raisons, et qu’elles cherchaient le moindre prétexte pour l’accabler. On était depuis des siècles sous le règne de l’arbitraire, et si jamais il y avait eu jadis un âge d’équité, plus personne n’en avait gardé le souvenir.
Lorsqu’on avait la chance d’avoir un maître moins avide, moins cruel que les autres, on s’estimait privilégié, et on remerciait Dieu d’avoir montré tant de sollicitude, comme si on Le jugeait incapable de faire mieux.
C’était le cas à Kfaryabda ; je me souviens d’avoir été surpris, et plus d’une fois indigné, par la manière affectueuse dont certains villageois évoquaient ce cheikh et son règne. Il est vrai, disaient-ils, qu’il donnait volontiers sa main à baiser et que, de temps à autre, il assenait à l’un de ses sujets une gifle sonore, mais ce n’était jamais une vexation gratuite ; comme c’était lui qui rendait justice en son domaine, et que tous les différends — entre frères, entre voisins, entre mari et femme — se réglaient devant lui, le cheikh avait l’habitude d’écouter les plaignants, ensuite quelques témoins, avant de proposer un arrangement ; les parties étaient sommées de s’y conformer, et de se réconcilier séance tenante par les embrassades coutumières ; si quelqu’un s’entêtait, la gifle du maître intervenait en argument ultime.
Une telle sanction était suffisamment rare pour que les villageois ne pussent plus parler d’autre chose pendant des semaines, s’évertuant à décrire le sifflement de la gifle, fabulant sur les marques des doigts qui seraient restées visibles pendant trois jours, et sur les paupières du malheureux qui plus jamais ne cesseraient de cligner.
Les proches de l’homme giflé venaient lui rendre visite. Ils s’asseyaient en cercle autour de la pièce, silencieux comme à un deuil. Puis l’un d’eux élevait la voix pour dire qu’il ne fallait pas se sentir humilié. Qui donc n’a jamais été giflé par son père ?
C’est ainsi que le cheikh voulait être considéré. En s’adressant aux gens de son domaine, même aux plus âgés, il disait « yabné ! », « mon fils ! », ou « ma fille ! », « ya binté ! ». Il était persuadé qu’un pacte intime le Haut à ses sujets, ils lui devaient obéissance et respect, il leur devait sa protection en toutes circonstances. Même en ce début du dix-neuvième siècle, cette sorte de paternalisme intégral apparaissait déjà comme une incongruité, une survivance d’un âge primordial d’enfance et d’innocence, dont la plupart des villageois s’accommodaient, et dont certains de leurs descendants gardent encore la nostalgie.
Moi-même, je dois l’avouer, en découvrant certaines facettes du personnage, je me suis senti devenir un peu moins sévère envers lui. Car si « notre cheikh » tenait à chacune de ses prérogatives, il ne faisait pas, comme tant d’autres seigneurs, bon marché de ses devoirs. Ainsi, tous les paysans devaient lui apporter une part de leur récolte ; mais il avait coutume de leur dire, en échange, que « personne dans ce domaine n’aura faim tant qu’il restera au château un pai n et une olive ». Plus d’une fois les villageois avaient pu vérifier que ce n’était pas vaine parole.
Tout aussi importante aux yeux des villageois était la manière dont le cheikh traitait avec les autorités supérieures, et c’est d’abord pour cette raison que l’on a gardé de lui un si complaisant souvenir. Les autres seigneurs, quand l’émir ou le pacha exigeaient d’eux quelque nouvel impôt, ne prenaient guère la peine d’argumenter, se disant qu’il valait mieux pressurer leurs sujets plutôt que de se mettre mal avec les puissants. Pas « notre » cheikh. Lui tempêtait, se démenait, envoyait supplique après supplique, parlait de disette, de gel, de sauterelles, glissait de judicieux bakchichs, et quelquefois il obtenait un délai, une remise, voire une exemption. On dit que les agents du Trésor extorquaient alors les sommes manquantes à des seigneurs plus dociles.
Il n’avait pas souvent gain de cause. Les autorités étaient rarement disposées à transiger en matière d’impôts. Du moins avait-il le mérite d’essayer, et les paysans lui en savaient gré.
Non moins appréciée était sa conduite en temps de guerre. Se targuant d’une vieille coutume, il avait obtenu pour ses sujets le droit de se battre sous leur propre drapeau au lieu d’être enrôlés avec le reste de la troupe. Un privilège inouï pour un fief aussi minuscule qui pouvait aligner, au mieux, quatre cents hommes. Pour les villageois, la différence était grande. Partir avec ses frères, ses fils, ses cousins, commandés par le cheikh lui-même, qui les connaissait chacun par son prénom, savoir qu’on ne serait pas abandonné sur place si l’on était blessé, qu’on serait racheté si l’on était capturé, qu’on serait décemment enterré et pleuré si l’on devait mourir ! Savoir aussi que l’on ne serait pas envoyé à l’abattoir pour faire plaisir à quelque pacha dépravé ! Ce privilège, les paysans en étaient aussi fiers que le cheikh. Mais, bien entendu, il fallait le mériter. On ne pouvait se contenter de « faire semblant », il fallait se battre, et vaillamment, beaucoup plus vaillamment que la piétaille d’à côté ou d’en face, il fallait que leur p q p q bravoure fût constamment citée en exemple dans toute la Montagne, dans tout l’empire, c’était leur fierté, leur honneur, et aussi le seul moyen de garder ce privilège.
Pour toutes ces raisons, les gens de Kfaryabda considéraient « leur » cheikh comme un moindre mal. Il serait même apparu comme une véritable bénédiction s’il n’avait eu un travers, un insupportable travers qui, aux yeux de certains villageois, réduisait à néant ses plus nobles qualités.
— Les femmes ! me dit le vieux Gébrayel, et dans son visage de buse s’allumèrent des yeux carnassiers. Les femmes ! Le cheikh les convoitait toutes, et il en séduisait une chaque soir !
S’agissant du dernier bout de phrase, c’est une affabulation. Mais pour le reste, qui est tout de même l’essentiel, il semble bien que le cheikh, à l’instar de ses ancêtres, à l’instar de tant d’autres seigneurs sous toutes les latitudes, vivait dans la ferme conviction que toutes les femmes de son domaine lui appartenaient. Comme les maisons, comme les terres, les mûriers et les vignes. Comme les hommes, d’ailleurs. Et qu’un jour ou l’autre, à sa convenance, il pouvait faire valoir son droit.
Il ne faudrait pas, pour autant, l’imaginer en satyre rôdant dans le village à la recherche de sa proie, avec ses hommes de main dans le rôle de rabatteurs. Non, les choses ne se passaient pas ainsi. Si impérieux que fût son désir, il ne se départait à aucun moment d’un certain quant-à-soi, jamais il n’aurait songé à se glisser furtivement par une porte dérobée pour profiter comme un voleur de l’absence d’un mari. C’est chez lui qu’il officiait, si l’on peut dire.
De même que chaque homme devait monter, ne serait-ce qu’une fois par mois, « voir la main du cheikh », toutes les femmes devaient fournir leur journée au château, pour aider aux travaux courants ou saisonniers, c’était leur façon à elles de manifester leur allégeance. Certaines faisaient montre d’habiletés particulières — une façon incomparable de battre la viande au mortier, ou d’amincir la pâte à pain. Et quand il fallait préparer un festin, toutes les compétences étaient requises à la fois. Une forme de corvée, en somme ; mais répartie ainsi entre des dizaines, des centaines de femmes, elle en devenait moins pesante.
J’ai peut-être laissé croire que la contribution des hommes se limitait au baisemain matinal. Ce ne serait pas conforme à la réalité. Ils étaient tenus de s’occuper du bois et des nombreuses réfections, de relever sur les terres du cheikh les terrasses écroulées, sans oublier la corvée suprême des mâles, la guerre. Mais, en temps de paix, le château était une ruche de femmes, qui s’activaient, bavardaient, se distrayaient aussi. Et quelquefois, au moment de la sieste, quand le village entier s’enfonçait dans une pénombre de langueur, l’une ou l’autre de ces femmes s’égarait entre couloirs et chambres, pour refaire surface deux heures plus tard au milieu des murmures.
Certaines se prêtaient à ce jeu de fort bonne grâce, flattées d’avoir été courtisées, désirées. Le cheikh avait de la prestance ; de plus, elles savaient que, loin de se précipiter sur la première chevelure aperçue, il prisait le charme et l’esprit. On rapporte encore au village cette phrase qu’il répétait : « Il faut être un âne pour se coucher au côté d’une ânesse ! » Insatiable, donc, mais exigeant. C’est l’image qu’on a gardée de lui aujourd’hui, et c’est probablement cette même image qu’avaient ses contemporains, ses sujets. Aussi, bien des femmes avaient-elles envie d’être au moins remarquées, cela les rassurait sur leur charme. Quitte, ensuite, à se laisser ou non suborner. Un jeu dangereux, j’en conviens ; mais au moment où leur beauté bourgeonnait, puis s’épanouissait, pouvaient-elles, avant de se faner, renoncer à toute envie de séduire ?
La plupart, toutefois, et quoi qu’en dise le vieux Gébrayel, ne voulaient pais de ces amours compromettantes et sans lendemain. Elles ne se prêtaient à aucun autre jeu galant que la dérobade, et il semble bien que le maître savait s’y résigner lorsque son « adversaire » se montrait futée. Et d’abord prévoyante : à partir du moment où une personne convoitée se retrouvait en tête à tête avec le cheikh, elle ne pouvait plus l’éconduire sans l’humilier, ce qu’aucune villageoise n’aurait eu le cran de faire. Leur habileté devait s’exercer plus tôt, pour leur éviter justement de se retrouver dans cette situation embarrassante. Elles avaient imaginé une panoplie de ruses. Certaines, quand c’était leur tour de venir au château, se présentaient avec, sur le bras, un enfant en bas âge, le leur ou celui d’une voisine. D’autres se faisaient accompagner par leur sœur ou leur mère, sûres qu’ainsi elles ne seraient pas inquiétées. Un autre procédé pour échapper aux assiduités du maître était d’aller s’asseoir tout près de sa jeune épouse, la cheikha, et de ne plus s’en éloigner jusqu’au soir.
Le cheikh ne s’était marié qu’au seuil de la quarantaine, et encore, il avait fallu lui forcer la main. Le patriarche de sa communauté avait reçu tant de plaintes contre l’incorrigible séducteur qu’il s’était décidé à user de son influence pour mettre fin à cette situation scandaleuse. Et il avait cru trouver la parade idéale : le mariera la fille d’un chef féodal bien plus puissant que lui, le seigneur du grand Jord, dans l’espoir qu’ainsi, par égard pour son épouse, et plus encore pour ne pas irriter son beau-père, le maître de Kfaryabda serait contraint de s’assagir.
Dès la première année, la cheikha avait donné naissance à un fils, qui fut prénommé Raad. L’homme, cependant, malgré sa satisfaction d’avoir un héritier, avait très vite renoué avec son vice, délaissant son épouse au cours de sa grossesse, et encore plus après l’accouchement.
Laquelle épouse, démentant les prévisions du patriarche, allait faire preuve d’une surprenante faiblesse. Sans doute avait-elle à l’esprit l’exemple de sa propre famille de féodaux, un père et des frères volages, et une mère résignée. À ses yeux, la conduite de son mari était le fruit de son tempérament ainsi que de son rang social, deux choses qu’elle ne pouvait changer. Elle ne voulait jamais qu’on lui parlât des aventures du cheikh,
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pour qu’elle ne fût pas contrainte de réagir. Mais les ragots lui parvenaient, et elle en souffrait, même si elle ne pleurait que lorsqu’elle était seule, ou alors auprès de sa mère, chez qui elle se rendait pour des séjours prolongés.
Au château, elle feignait l’indifférence ou la fière ironie, et noyait son chagrin dans le sucre. Constamment assise à la même place, dans le petit salon attenant à sa chambre, elle arborait en guise de coiffure un tantour à l’ancienne, haut tuyau en argent que l’on plantait dans les cheveux à la verticale, et par-dessus lequel retombait un voile de soie, toilette si compliquée qu’elle se gardait bien de la défaire au moment de dormir. « Ce qui, observait Gébrayel, ne devait guère l’aider à regagner les faveurs du cheikh. Pas plus que sa corpulence, d’ailleurs. On dit qu’elle avait à portée de main une corbeille de friandises que les servantes et les visiteuses surveillaient en permanence de peur qu’elle ne vînt à se vider. Et la châtelaine se gavait comme une truie. »
Elle n’était pas la seule femme à souffrir, mais c’est parmi les hommes que l’intempérance du cheikh suscitait le plus de rancœur. Si certains affectaient de croire que la chose n’arrivait qu’aux épouses, aux mères, aux sœurs et aux filles des autres, tous vivaient constamment dans la crainte de voir leur honneur terni. Le village bruissait sans cesse de prénoms féminins, toutes les jalousies, les vengeances s’exprimaient par ce biais. Des disputes éclataient parfois, pour des prétextes futiles, qui révélaient la rage contenue des uns et des autres.
On s’observait, on s’épiait. Il suffisait qu’une femme s’habillât avec un brin de coquetterie au moment de se rendre au château pour qu’elle fût soupçonnée de vouloir aguicher le cheikh. Et d’emblée, elle devenait fautive, plus fautive même que ce dernier, à qui l’on accordait l’excuse d’être « ainsi fait ». Il est vrai que, pour celles qui tenaient à éviter toute aventure, l’un des moyens les plus éprouvés était de ne se présenter devant le maître qu’enlaidies, fagotées, difformes…
Il est des femmes, cependant, qui ne parviennent pas à dissimuler leur beauté. Ou peut-être est-ce leur Créateur qui répugne à les voir cachées ; mais Seigneur ! que de passions autour d’elles !
L’une de ces femmes vivait dans mon village en ce temps-là. C’était Lamia, justement. Celle du dicton.
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