Le rocher de Tanios

Amin Maalouf · Chapitre 19 sur 43

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Le rocher de Tanios

Chapitre 4

 

EXTRAIT de la Chronique montagnarde : « À la fin du mois d’avril, peu après la Grande Fête, le cheikh Francis, maître de Kfaryabda, décida de retirer son fils, le cheikh Raad, de l’école des Anglais hérétiques. On dit qu’un incident avait eu lieu quelques jours auparavant, au cours duquel le pasteur avait surpris son épouse avec le jeune cheikh dans une position compromettante. La chair est faible au printemps de la nature et aussi à l’automne.

« Au troisième jour, qui tombait un vendredi, sayyedna le patriarche arriva au village avec une importante suite. Il n’y était pas venu depuis quinze ans, et tout le monde se réjouit de son retour. Il dit qu’il venait écouter la confession du cheikh Raad comme il avait été le confesseur de sa mère,

« Le cheikh Francis et le patriarche se donnèrent l’accolade devant le peuple réuni sur la Blata, et dans son sermon, sayyedna parla de pardon et de réconciliation, et il maudit l’hérésie et la perversion, causes de division et de déchirements dans les rangs des fidèles.

« On festoya au village jusqu’à l’aube. Et le lendemain, le patriarche et le cheikh partirent ensemble vers le palais de Beiteddine pour renouveler leur allégeance à l’émir, gouverneur de la Montagne, et lui annoncer leur réconciliation. Il les reçut avec les honneurs. »

« Dieu que je me sens étranger au milieu de cette fête ! » Les sentiments de Tanios avaient basculé, une nouvelle fois, résolument du côté de la rage et du mépris. De temps à autre, pour se distraire de ses noires pensées, il imaginait l’épouse du pasteur transie dans les bras de Raad, ou bien ce dernier au confessionnal, à recevoir les chaleureux compliments du prélat pour les péchés qu’il revendiquait. Le fils de Lamia se surprenait à ricaner à voix haute, mais pour revenir aussitôt à son indignation muette.

Et il marchait, marchait, comme chaque fois que la colère l’agitait.

Alors, Tanios, on réfléchit avec les pieds ?

Le garçon n’était pas d’humeur à se laisser interpeller de la sorte, mais cette voix était familière, et la silhouette encore plus. Non pas tant celle de Nader, que celle de son inséparable mule, chargée à hauteur d’homme.

Tanios vint entourer le muletier spontanément de ses bras, avant de se souvenir de la réputation qu’avait cet homme et de reculer d’un pas. Mais l’autre poursuivait son idée.

Moi aussi, je réfléchis avec les pieds. Forcément, je ne fais que sillonner les routes. Les idées que tu forges avec les pieds et qui remontent vers la tête te réconfortent et te stimulent, celles qui descendent de la tête aux pieds t’alourdissent et te découragent. Ne souris pas, tu devrais m’écouter gravement… Et puis non après tout, tu peux sourire, comme les autres. Personne ne veut de ma sagesse. C’est pour ça d’ailleurs que je suis obligé de vendre ma camelote. Autrefois, chez les Arabes, on donnait un chameau en récompense pour chaque parole de sagesse.

Ah ça, si tu pouvais vendre tes paroles, Nader…

Je sais, je parle beaucoup, mais il faut que tu me comprennes, quand je vais d’un village à l’autre, des quantités de choses me passent par la tête sans que je puisse en parler à quiconque. Alors quand j’arrive au village, je me rattrape.

Tu te rattrapes à tel point que tu te fais chasser…

C’est arrivé quelquefois, mais ça n’arrivera plus. Ne compte pas sur moi pour aller raconter sur la Blata que le cheikh Raad s’est fait expulser de l’école parce qu’il a massacré les roses et soulevé comme un sale voyou la robe de cette dame. Et je ne raconterai pas non plus que son père lui a donné une gifle à l’endroit et une autre à l’envers avant de le parader comme un héros dans le village au milieu des vivats.

Tanios se retourna et cracha trois fois du bout de la langue. Geste que Nader réprouva.

Tu aurais tort d’en vouloir à ces gens ! Ils savent comme toi et moi ce qui est arrivé, et ils jugent Raad comme toi et moi le jugeons. Mais cette querelle avec le patriarche et avec l’émir devenait coûteuse et périlleuse, cette alliance avec les Anglais était lourde à porter, il fallait s’en sortir, et il fallait le faire la tête haute…

La tête haute ?

Un séducteur téméraire peut être blâmé, il n’est jamais méprisé. C’est ainsi. Son père peut parler de ses exploits en riant.

Moi, je n’ai pas envie de rire. Quand je pense à Mrs Stolton, aux bruits qui vont lui parvenir, j’ai honte.

Ne t’en fais pas pour la femme du pasteur, elle est anglaise.

Et alors ?

Elle est anglaise te dis-je ; la pire chose qui puisse lui arriver, c’est qu’elle soit obligée de quitter ce pays. Alors que pour toi et moi, quitter ce pays, c’est ce qui peut nous arriver de mieux.

— Va-t’en, Nader, je suis déjà assez triste comme cela, sans ta sagesse de hibou !

L’indignation, la honte, la tristesse, ces sentiments que les réjouissances du village nourrissaient en lui, Tanios en tirait malgré tout un certain réconfort, celui de savoir qu’il avait raison contre tous, et qu’il gardait les yeux grands ouverts quand les autres, tous les autres, se laissaient aveugler par la lâcheté et la complaisance. Lundi matin, se promit-il, dès qu’il serait à nouveau à l’école, il irait voir Mrs Stolton, il lui apposerait un baiser sur la main comme faisaient les gentilshommes dont il avait lu les histoires dans les livres anglais, lui témoignerait « son plus profond respect et sa filiale affection » ou quelque formule bien tournée de ce genre, et il lui dirait aussi que tout le village savait la vérité sur ce qui était arrivé…

Pas un instant Tanios ne s’était rendu compte qu’il était lui aussi aveuglé, non par la complaisance mais par l’espoir. L’espoir de quitter le château le lendemain à la première heure pour retrouver la sérénité fraîche de sa salle de classe. Pas un instant il n’avait soupçonné cette chose pourtant simple, évidente : il n’était plus question à présent pour un fils du village d’aller à l’école du pasteur anglais. Le cheikh et le patriarche l’avaient clairement signifié à Gérios avant de partir bras dessus, bras dessous au palais de l’émir.

Depuis, l’intendant retardait de jour en jour, d’heure en heure, le moment redoutable où il lui faudrait annoncer la nouvelle à Tanios. Peut-être le garçon allait-il comprendre la chose de lui-même, et s’y résigner… Non, c’était impossible, c’était impensable pour lui. Cette école était tout son espoir pour l’avenir, toute sa joie, il ne vivait que pour elle. C’est l’école du pasteur qui l’avait réconcilié avec sa famille, avec le château, avec le village, avec lui-même, avec sa naissance.

Le dimanche soir, la famille était rassemblée autour d’un plat de kichk, à tremper des bouchées de pain dans la soupe épaisse. Gérios racontait ce qu’il avait appris sur le conflit entre le pacha d’Égypte et la Sublime-Porte ; on parlait d’un combat qui se préparait sur les bords de l’Euphrate.

Lamia posait parfois quelques questions et donnait des directives à la jeune fille qui les servait. Tanios se contentait de hocher la tête, pensant à autre chose, au lendemain, à ce qu’il allait dire au pasteur et à sa femme en les voyant pour la première fois après l’incident.

Th devrais peut-être dire à Tanios…, suggéra la mère quand intervint une plage de silence.

Gérios hocha la tête.

Je veux bien lui répéter ce qu’on m’a dit, mais je ne vais rien lui apprendre, un garçon aussi intelligent que lui n’a pas besoin qu’on lui explique longuement, il a sûrement tout compris de lui-même.

De quoi parlez-vous ?

De l’école anglaise. Ai-je besoin de te dire qu’il n’est plus question d’y aller ?

Tanios se mit soudain à grelotter, comme si un torrent d’eau froide s’était engouffré dans la pièce. À grand-peine il arriva à prononcer le mot « laych ? » — « pourquoi ? »

Après ce qui s’est passé, notre village ne peut plus garder des liens avec cette école. Notre cheikh me l’a clairement dit avant de partir. En présence de notre patriarche.

Que le cheikh décide pour son idiot de fils mais pas pour moi.

Je ne te permets pas de parler de la sorte alors que nous sommes sous son toit.

Raad n’a jamais rien voulu apprendre, il allait à l’école malgré lui, parce que son père l’y obligeait, et il est bien content de ne plus y aller. Moi, j’y q p y g p y j y vais pour étudier, j’ai beaucoup appris et j’ai envie de continuer à apprendre.

Ce que tu as appris est suffisant. Crois-en mon expérience, si tu étudies trop, tu ne supporteras plus de vivre au milieu des tiens. Tu dois t’instruire juste ce qu’il faut pour occuper pleinement ta place. C’est cela, la sagesse. Tu vas m’aider dans mon travail, je t’apprendrai tout.

» Tu es un homme, maintenant. Il est temps que tu commences à gagner ton pain.

Tanios s’est levé comme un mort.

Je ne mangerai plus de pain.

Il monta alors vers l’alcôve surélevée où il avait l’habitude de dormir, s’étendit, et ne bougea plus.

Au début, on crut à une bouderie d’enfant. Mais quand le soleil du lendemain se leva puis se coucha sans que Tanios eût desserré ses dents, ni pour parler, ni pour manger, ni même pourboire une gorgée d’eau, Lamia s’affola, Gérios alla s’enfermer dans son bureau sous prétexte de mettre à jour son registre, mais surtout pour cacher son angoisse. Et la nouvelle se répandit dans le village.

Le mercredi soir, au quatrième jour de son jeûne, Tanios avait la langue râpeuse, les yeux fixes et secs, et les gens du village défilaient à son chevet, les uns cherchant à lui parler—en vain, il ne voulait pas entendre —, les autres venus assister à ce spectacle étrange d’un jeune homme qui se laissait glisser doucement sur la pente de la mort.

On essaya tout. La terreur de l’Enfer qui attend le suicidé, l’interdiction de sépulture… il ne croyait plus en rien, il semblait attendre la mort comme s’il s’agissait d’un merveilleux embarquement.

Même lorsque Gérios, en larmes, vint lui promettre qu’il le laisserait réintégrer l’école du pasteur si seulement il acceptait ce verre de lait, il lui répondit, sans même le regarder :

TU n’es pas mon père ! Je ne sais pas qui est mon père ! Quelques personnes l’entendirent, et l’une d’elles se dépêcha de dire : « Le malheureux, il délire ! » Car on craignait de voir à présent Gérios se tuer — de chagrin et de honte — en même temps que Tanios.

C’était jeudi, déjà le cinquième jour de jeûne, et quelques visiteurs proposaient à présent de lui ouvrir la bouche de force pour le nourrir, mais d’autres déconseillèrent ce procédé de peur qu’il ne mourût étouffé.

Tout le monde perdait pied. Tout le monde, même le curé. Mais pas la khouriyyé. Lorsque Lamia, sa jeune sœur, vint pleurer et se blottir dans ses bras comme lorsqu’elle était enfant, elle se leva et dit :

— Il y a une seule chose à faire, et c’est moi qui vais la faire. Lamia, donne-moi ton fils !

Sans attendre de réponse, elle lança aux hommes :

— Il me faut un chariot.

On y transporta Tanios, à peine conscient, pour le coucher à l’arrière. La khouriyyé prit elle-même les rênes de l’attelage et partit sur la voie carrossable qui contournait la colline du château.

Personne n’osa la suivre, sinon du regard jusqu’à ce que la poussière du chemin fût retombée.

L’après-midi était sec et les pistachiers étaient couverts de velours rosâtre.

L’épouse du curé ne s’arrêta qu’à la grille de l’école anglaise. Elle porta elle-même le fils de sa sœur, et s’avança vers le bâtiment. Le pasteur puis Mrs Stolton sortirent à sa rencontre.

— Il va mourir entre nos mains. Je vous le laisse. S’il se voit ici, avec vous, il recommencera à se nourrir.

Elle le déposa sur leurs bras tendus et repartit sans avoir franchi le seuil de leur maison.

 

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