Le rocher de Tanios
Chapitre 2
DE CETTE ÉTRANGE MANIÈRE se déroulait au château le procès de Roukoz. La salle était pleine de juges et de bourreaux, et à la place du seul juge était assis un témoin accablé. Qui ne savait être impitoyable qu’envers lui-même. Dans sa tête, en ces instants-là, il ne faisait que se flageller : « Qu’es-tu revenu faire dans ce pays si tu es incapable de châtier l’émir qui a fait pendre ton père, incapable de tuer le scélérat qui t’a trahi et a trahi le village ? Pourquoi as-tu accepté qu’on te fasse asseoir à cette place si tu es incapable de laisser ton épée s’abattre sur le cou d’un criminel ? »
Et de la sorte il se laissait envahir par le remords. Au milieu de cette foule, sous les murmures, sous les regards, il ne parvenait plus à respirer, il ne songeait qu’à fuir. Dieu qu’elle était sereine, Famagouste, dans son souvenir ! Et qu’il était doux à gravir l’escalier de l’auberge !
Parle, Tanios, les gens s’agitent et Kahtane beyk s’impatiente.
Les chuchotements de bouna Boutros furent soudain noyés sous les cris d’un homme qui arrivait en courant.
Le cheikh est vivant ! Il est en route ! Il va passer la nuit à Tarchich et il arrive demain !
La foule manifesta sa joie par des acclamations et Tanios retrouva le sourire. Heureux, en apparence, du retour du maître ; et, au plus profond de lui-même, heureux que le Ciel l’eût si promptement tiré d’embarras. Il laissa passer quelques secondes de liesse, puis demanda le silence, qu’on lui accorda comme une dernière volonté.
C’est une joie pour nous tous que le seigneur de ce château revienne parmi nous, après avoir surmonté souffrances et humiliations. Quand il aura repris la place qui est la sienne, je lui dirai quelle sentence j’ai prononcée en son absence. S’il l’approuve, Roukoz sera dépossédé et banni à jamais de cette contrée. S’il en décide autrement, c’est à lui que revient le dernier mot.
Du doigt, Tanios désigna quatre jeunes au premier rang, des camarades du temps de l’école paroissiale.
— Vous êtes chargés de garder Roukoz jusqu’à demain. Emmenez-le aux vieilles écuries !
Ayant clignement accompli cet ultime acte d’autorité, il s’enfuit. Le curé et Kahtane beyk cherchèrent en vain à le retenir, il s’était dérobé, il courait presque.
Dehors, c’était déjà le crépuscule. Tanios aurait voulu sortir, marcher par les sentiers comme autrefois, loin des maisons, loin des murmures, seul. Mais les gens du village étaient partout, ce soir-là, aux abords du château, sur les places, dans les ruelles. Chacun d’eux aurait voulu lui parler, le toucher, le serrer dans ses bras. Après tout, c’était lui le héros de la fête. Mais dans son âme, il n’était que le mouton gras.
Il se faufila à travers des couloirs sans lumière, jusqu’à l’aile où il habitait autrefois avec les siens. Aucune porte n’était fermée à clé. Par la fenêtre qui donnait sur la vallée parvenait une lueur rougissante. La pièce principale était quasiment vide ; à terre quelques coussins empoussiérés. un coffre-armoire, un brasero rouillé. Il ne toucha à rien. Mais il vint se pencher au-dessus du brasero. C’est que, de tous les souvenirs qui se pressaient entre ces murs, pénibles ou riants, celui qui s’imposait à lui était le plus futile, l’un des plus oubliés : un jour qu’il était seul, en hiver, il avait détaché d’une couverture un épais fil de laine, l’avait trempé dans un bol de lait, puis tenu au-dessus des braises, avant de le lâcher, pour le regarder se contorsionner, noircir puis rougeoyer, pour l’écouter grésiller, et pour sentir cette odeur de lait et de laine brûlés, mêlée à l’odeur de la braise. C’est cette odeur-là et aucune autre qu’il respirait depuis qu’il était revenu.
Il était resté un moment ainsi, comme suspendu au-dessus du brasero, avant de se relever et de passer, les yeux juste entrouverts, dans l’autre pièce. Celle où, jadis, Lamia et Gérios couchaient à terre. Et lui-même un peu plus haut, dans son alcôve. Ce n’était guère mieux qu’une niche voûtée, mais elle recueillait en hiver toute la chaleur de la maison et en été toute sa fraîcheur. C’est là que s’étaient passées les nuits de son enfance, c’est là qu’il avait mené sa grève de la faim ; c’est également là qu’il avait attendu le résultat de la médiation du patriarche…
Depuis, il avait souvent repensé à cette échelle à cinq marches que Gérios avait autrefois charpentée, et qui était encore debout contre le mur. Il posa le pied dessus, avec précaution, persuadé qu’elle n’allait plus supporter son poids. Mais elle ne cassa pas.
Il retrouva là-haut, enroulé dans un vieux drap déchiré, son matelas si mince. Il l’étendit, caressa lentement sa surface, puis il se coucha dessus en s’étirant jusqu’au mur. Réconcilié avec son enfance et priant pour que le monde l’oublie.
Une heure s’écoula dans le silence noir. Puis une porte s’ouvrit, se referma. Une autre s’ouvrit. Tanios prêtait l’oreille, sans inquiétude. Une seule personne pouvait deviner sa cachette et le suivre ainsi dans l’obscurité. Lamia. Et c’était aussi la seule personne à qui il avait envie de parler.
Elle s’était approchée sur la pointe des pieds, s’était hissée jusqu’au milieu de l’échelle. Lui avait caressé le front. Elle était redescendue, pour chercher dans le vieux coffre une couverture et revenir la poser sur son ventre et ses jambes comme lorsqu’il était enfant. Puis elle s’était assise à terre, sur un tabouret bas, le dos appuyé au mur. Ils ne se voyaient plus, mais ils pouvaient se parler sans forcer la voix. Comme autrefois.
Il s’apprêtait à lui poser une brassée de questions, sur ce qu’elle avait vécu, sur la manière dont les meilleures et les pires nouvelles lui étaient parvenues…
Mais elle tenait à lui rapporter d’abord les bruissements du village.
Les gens n’arrêtent pas de parler, Tanios. J’ai cent cigales dans les oreilles.
Si le jeune homme s’était réfugié là, c’était justement pour ne pas les entendre. Il ne pouvait cependant rester sourd aux inquiétudes de sa mère.
Que disent ces cigales ?
Les gens disent que si tu avais souffert comme eux des exactions de Roukoz, tu te serais montré moins indulgent envers lui.
Tu diras à ces gens qu’ils ne savent pas ce que souffrance signifie. Ainsi, moi, Tanios, je n’aurais pas souffert de la traîtrise de Roukoz, de sa duplicité, de ses fausses promesses et de son ambition débridée. Ce n’est peut-être pas à cause de Roukoz que mon père s’est transformé en meurtrier, que ma mère se retrouve veuve…
Attends, calme-toi, j’ai mal rapporté leurs paroles. Ils veulent seulement dire que si tu avais été au village quand sévissaient Roukoz et sa bande, tu n’aurais eu que mépris pour cet homme.
Et si je n’avais eu pour lui que du mépris, j’aurais mieux rempli ma fonction de juge, n’est-ce pas ?
Ils disent aussi que si tu lui as laissé la vie sauve, c’est à cause de sa fille.
Asma ? Elle est venue s’agenouiller à mes pieds, et je l’ai à peine regardée ! Crois-moi, mère, si au moment de prononcer la sentence je m’étais remis en mémoire tout l’amour que j’avais eu pour cette fille, c’est de mes propres mains que j’aurai tué Roukoz !
Lamia changea brusquement de ton. Comme si elle avait rempli sa mission de messagère, et qu’elle parlait à présent pour elle-même.
Tu m’as dit ce que je voulais entendre. Je ne veux pas que tu aies du sang sur les mains. Le crime de ton malheureux père nous suffit. Et si c’est pour Asma que tu as laissé la vie sauve à Roukoz, personne ne pourra te blâmer.
Tanios s’est relevé, appuyé sur ses coudes.
Ce n’est pas pour elle, je te l’ai dit…
Mais sa mère parla avant qu’il n’eût terminé sa phrase.
Elle est venue me voir.
Il ne dit plus rien. Et Lamia reprit, d’une voix qu’elle se forçait, à chaque phrase, de rendre plus atone :
Elle n’est sortie que deux fois du château, et c’était pour venir me voir. Elle m’a dit que son père a encore essayé de la marier, mais qu’elle n’a plus jamais voulu… Puis elle m’a parlé de toi et d’elle, et elle a pleuré. Elle voulait que je revienne vivre au château, comme avant. Mais j’ai préféré rester chez ma sœur.
Lamia s’attendait à ce que son fils lui en demandât un peu plus, mais seule lui parvint de l’alcôve la respiration d’un enfant chagriné. De peur qu’il ne fût embarrassé, elle enchaîna : , .
Quand tu étais assis dans la grande salle à la place du cheikh, je t’observais de loin, et je me disais : pourvu qu’il ne prononce pas une sentence de mort ; Roukoz n’est qu’un voyou engraissé, mais sa fille a l’âme pure.
Elle se tut. Attendit. Tanios n’était pas encore en état de parler. Alors elle ajouta, comme pour elle-même :
Seulement, les gens sont inquiets.
Il retrouva sa voix, encore rêche.
De quoi sont-ils inquiets ?
Ils murmurent que Roukoz va sûrement soudoyer les jeunes hommes qui le gardent, pour qu’ils le laissent s’échapper. Qui pourra alors calmer les gens de Sahlaïn ?
Mère, ma tête est lourde comme la meule du pressoir. Laisse-moi maintenant. Nous reparlerons demain.
Dors, je ne dirai plus rien.
Non, va dormir chez la khouriyyé, elle doit t’attendre. Je veux rester seul.
Elle se leva ; dans le silence il entendit chacun de ses pas et le grincement des gonds. Il avait espéré de sa mère le réconfort, elle ne lui avait apporté que d’autres tourments.
Au sujet d’Asma d’abord. Pendant ces deux années d’exil, il n’avait pensé à elle que pour la couvrir de reproches. Il avait fini par ne plus voir en elle que la réplique féminine de son père. L’âme tout aussi perfide, sous un masque d’ange. Elle avait crié dans sa chambre, ce jour-là, et les sbires de Roukoz l’avaient saisi pour le rouer de coups et le chasser. À cause de cette image gravée dans sa mémoire, il avait maudit Asma, il l’avait bannie de ses pensées. Et lorsqu’elle s’était s’agenouillée à ses pieds pour lui demander d’épargner son père, il l’avait ignorée. Pourtant, elle était venue consoler Lamia en son absence, et reparler de lui…
Avait-il été injuste envers cette fille ? Il revint dans ses souvenirs vers des images longtemps délaissées ; vers ce jour où, dans le salon inachevé, il l’avait pour la première fois embrassée ; vers ces moments d’intense bonheur où leurs doigts timides se frôlaient. Il ne savait plus s’il s’était trompé dans son amour ou bien dans sa haine.
Le trouble de son esprit l’endormit. Le trouble le réveilla. Quelques secondes s’étaient écoulées, ou quelques heures.
Il se redressa, s’appuyant sur les coudes, pivota sur lui-même, se retrouva les pieds suspendus dans le vide, prêt à sauter. Mais il resta ainsi, arqué, comme à l’affût. Peut-être avait-il entendu des bruits. Peut-être songeait-il aux inquiétudes des villageois. Toujours est-il qu’après quelques moments de perplexité il sauta et courut jusqu’au-dehors, traversa la cour du château pour s’engager dans le sentier qui, à gauche, menait aux vieilles
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écuries. Il devait être cinq heures. Sur le sol on ne voyait encore que les pierres blanches et les ombres, comme à la pleine lune.
Sous cette lueur incertaine commença le dernier jour dans l’existence de Tanios-kichk — son existence connue, tout au moins. Je me trouve cependant contraint d’interrompre sa course et de revenir en arrière pour évoquer à nouveau sa nuit dernière. J’ai tenté de la restituer du mieux que je pouvais. Il existe cependant une autre version de la même nuit. Que rien dans les sources écrites ne vient corroborer et qui — chose plus grave selon mes critères — n’a pas non plus le mérite de la vraisemblance.
Si j’en parle quand même, c’est que le vieux Gébrayel m’en voudrait si je l’omettais ; je me rappelle encore à quel point mes doutes l’avaient irrité. « Rien qu’une légende, dis-tu ? Tu ne veux que des faits ? Les faits sont périssables, crois-moi, seule la légende reste, comme l’âme après le corps, ou comme le parfum dans le sillage d’une femme. » Je dus lui promettre de mentionner sa variante.
Que dit-elle ? Que le héros, après s’être dérobé à la foule pour aller s’étendre sur sa couche d’enfant, s’était endormi avant d’être réveillé une première fois par les caresses de Lamia. Il avait eu avec elle l’échange que l’on sait, puis il l’avait priée de le laisser se reposer.
Il s’était alors à nouveau réveillé sous les caresses.
Mère, dit-il, je te croyais partie.
Mais ce n’étaient pas les caresses de Lamia. Celle-ci avait l’habitude de poser sa main à plat sur son front, puis de la passer dans ses cheveux comme pour les coiffer. Geste invariable, à deux ans comme à vingt ans. La nouvelle caresse était différente. Elle passait du front aux contours des yeux, au visage, au menton.
Quand le garçon prononça : « Asma », deux doigts lui appuyèrent sur les lèvres, et la fille lui dit :
Ne parle pas, et ferme aussi les yeux.
Puis elle vint s’étendre près de lui, la tête au creux de son épaule.
Il l’entoura de son bras. Ses épaules étaient nues. Ils se blottirent violemment l’un contre l’autre, sans rien se dire. Et sans se regarder ils pleurèrent les larmes de tous leurs malheurs.
Ensuite elle se leva. Il ne chercha pas à la retenir. En descendant l’échelle elle lui dit seulement :
— Ne laisse pas mourir mon père.
Il faillit répondre, mais les doigts d’Asma lui refermèrent une fois de plus les lèvres, d’un geste confiant. Il entendit alors dans le noir le froissement d’une robe. Il sentit une dernière fois son odeur de jacinthe sauvage.
Il se sécha les yeux au revers de sa manche, puis se redressa. Sauta sur ses pieds. Et se mit à courir en direction des vieilles écuries.
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Était-ce pour vérifier que Roukoz ne s’était pas évadé en soudoyant ses gardes ? Ou bien, tout au contraire, pour le délivrer avant l’arrivée du cheikh ? Dans un moment, la chose n’aura plus la moindre importance.
Les vieilles écuries étaient éloignées du château. C’est sans doute pourquoi elles avaient été désaffectées bien avant l’époque du cheikh, et que d’autres avaient été construites, plus proches. Depuis, elles avaient servi le plus souvent de bergerie, mais quelquefois aussi de lieu de brève détention pour des forcenés, fous en crise ou criminels réputés dangereux.
Le dispositif était simple et solide : de grosses chaînes amarrées à un mur épais, une lourde porte en demi-lune, deux grillages incrustés dans la pierre.
En s’approchant, Tanios crut voir la silhouette d’un garde assis, adossé au mur, la tête sur l’épaule, et un autre étendu à terre. Il commença par retenir ses pas, se disant qu’il allait les surprendre à dormir. Mais il y renonça aussitôt, se mit à marteler le sol, à s’éclaircir la gorge, pour ne pas avoir à les sermonner. Ils ne bougèrent pas plus. C’est alors qu’il remarqua la porte, grande ouverte.
Les gardes de la prison étaient morts. Ces deux-là, et les deux autres un peu plus loin. Se penchant au-dessus de chacun, il put vérifier leurs plaies de ses mains, et les entailles à leurs gorges.
« Maudit sois-tu, Roukoz ! » rugit-il, persuadé que des complices étaient venus le délivrer. Mais en entrant dans la bâtisse il vit, gisant sous la voûte, les pieds encore dans les chaînes, un cadavre. Tanios reconnut le père d’Asma à ses habits et à sa corpulence. Les attaquants avaient emporté la tête en guise de trophée.
Le révérend Stolton rapporte qu’elle fut paradée le jour même dans les rues de Sahlaïn, sur une baïonnette. Il a des mots très durs.
« Pour avoir la tête d’un criminel, on a tué quatre innocents. Kahtane beyk me dit qu’il ne l’a pas voulu. Mais il a laissé faire. Demain, les gens de Kfaryabda viendront, en représailles, égorger d’autres innocents. Les uns et les autres trouveront, pour de longues années à venir, d’excellentes raisons pour justifier leurs vengeances successives.
« Dieu n’a pas dit à l’homme : Tu ne tueras pas sans raison. Il a simplement dit : TU ne tueras point. »
Et le pasteur ajoute, deux paragraphes plus bas ;
« Des communautés persécutées sont venues, depuis des siècles, s’accrocher au flanc d’une même montagne. Si, dans ce refuge, elles s’entre-déchirent, la servitude ambiante remontera vers elles et les submergera, comme la mer balaie les rochers.
« Qui porte en cette affaire la responsabilité la plus lourde ? Le pacha d’Égypte, très certainement, qui a dressé les Montagnards les uns contre les autres. Nous aussi, Britanniques et Français, qui sommes venus prolonger ici les guerres napoléoniennes. Et les Ottomans par leur incurie et leurs accès de fanatisme. Mais à mes yeux, parce que j’en suis venu à aimer cette Montagne comme si j’y étais né, seuls sont impardonnables les hommes de ce pays, chrétiens ou druzes… »
Comme s’il avait pu lire les propos de son ancien tuteur, « l’homme de ce pays » qu’était Tanios ne voyait pas d’autre fautif que lui-même. Ne lui avait-on pas dit que s’il refusait d’exécuter Roukoz, un tel drame ne manquerait pas de se produire ? Même le curé l’avait prévenu. Mais il n’avait pas voulu entendre. Ces quatre jeunes gens, c’est lui qui, d’un geste qui se voulait souverain, les avait désignés à la Mort. Et les massacres qui allaient suivre, c’est lui qui les aurait provoqués, par son incapacité à sévir. Coupable d’indécision. Coupable de complaisance à cause d’un reste d’affection, d’un résidu d’amour. Coupable de pitié.
Il était si persuadé de sa propre culpabilité qu’il n’osa pas revenir tout de suite au village pour raconter ce qui s’était passé. Il s’en alla marcher dans la forêt de pins, récemment incendiée. Certains arbres s’étaient carbonisés debout, il se surprit à les caresser, comme si eux seuls pouvaient comprendre son état d’âme. Les pieds dans l’herbe noire, il cherchait en vain le sentier qu’il empruntait autrefois pour se rendre à l’école de Sahlaïn. Ses yeux brûlaient de vapeurs âcres.
Peu à peu, le ciel s’éclairait. À Kfaryabda, le soleil s’annonce bien avant de paraître, car à l’orient s’élève, tout proche, l’un des plus hauts sommets de la Montagne — l’astre met longtemps à l’escalader. À l’heure du couchant, c’est l’inverse, il fait déjà obscur et les lanternes s’allument dans les maisons pendant que, des fenêtres, on aperçoit encore à l’horizon un disque qui rougit puis bleuit jusqu’à ne plus éclairer que le puits de mer où il sombre.
Ce matin-là, bien des choses arrivèrent avant le soleil. Tanios errait encore dans la forêt calcinée quand la cloche de l’église tinta. Un coup, puis un temps de silence. Un deuxième coup, un silence. Tanios se troubla. « Ils ont découvert les corps. »
Mais la cloche s’emballa. Ce qu’il avait pris pour le glas étaient les premières mesures du carillon de joie. Le cheikh venait d’arriver. Il marchait sur la Blata. Les gens accouraient, criaient, l’entouraient. De l’endroit où il se trouvait, Tanios pouvait même le reconnaître au milieu de la foule. Il ne pouvait toutefois entendre le murmure qui se propageait :
— Il ne voit plus ! Ils lui ont éteint les yeux !
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