Le rocher de Tanios
Chapitre 3
LES GENS DE MON VILLAGE avaient pour la mitre du patriarche autant de méfiance que de vénération. Et quand, dans son sermon à l’église, il les exhorta à prier pour l’émir de la Montagne et aussi pour le vice-roi d’Égypte, leurs lèvres se mirent à prier — Dieu seul sait toutefois quelles paroles, quels vœux se cachaient sous leur bourdonnement uniforme.
Le cheikh resta assis sur son fauteuil tout au long de la messe ; il avait eu un léger malaise au cours de la nuit, et il ne se leva qu’une seule fois, au moment de la communion, pour recueillir sur la langue le pain trempé dans le vin. Raad lui emboîta le pas, sans piété apparente, et vint se tenir à son côté pour observer d’un œil indécent les veines enflées du front paternel.
Après la cérémonie, le cheikh et le prélat se retrouvèrent dans la salle aux Piliers. Pendant qu’il refermait les battants de la grande porte pour les laisser en tête à tête, Gérios eut le temps d’entendre de la bouche du patriarche :
J’ai une requête, et je sais que je ne repartirai pas déçu d’une aussi noble maison.
Le mari de Lamia se frotta les mains. « Dieu nous aime ! se dit-il. Si sayyedna est venu demander une faveur, il ne pourra nous refuser celle que nous lui demanderons ! » Et il chercha Tanios des yeux pour lui chuchoter son espoir à l’oreille.
Dans la grande salle, le cheikh tressaillit et se lissa la moustache des deux mains, parce qu’il s’était fait exactement la même réflexion que son intendant. Pendant que le patriarche poursuivait :
Je reviens de Beiteddine, où j’ai passé une journée entière auprès de notre émir. Je l’ai trouvé soucieux. Les agents de l’Angleterre et de la Sublime-Porte sont à l’œuvre dans toute la Montagne, et bien des hommes se sont laissé pervertir. L’émir m’a dit : « C’est en pareilles circonstances qu’on distingue l’être loyal du félon. » Et comme nous parlions de l’être loyal, le premier nom mentionné fut naturellement le vôtre, cheikh Francis.
Dieu prolonge votre vie, sayyedna !
Je ne vous cache pas que l’émir avait quelques réticences. Il était resté sur l’impression que ce village avait prêté l’oreille aux chants des Anglais. Je lui ai assuré que tout cela appartenait au passé, et qu’à présent nous étions frères comme nous aurions toujours dû le rester.
Le cheikh hocha la tête, mais ses yeux trahissaient des inquiétudes. Qu’allait demander son roué visiteur après ce préambule ambigu, fait d’avertissements et d’éloges ?
Autrefois, enchaîna le prélat, ce village a su montrer sa vaillance en des moments difficiles, le courage de ses hommes est resté proverbial. Aujourd’hui, des événements graves se préparent, et notre émir a de nouveau besoin de soldats. Dans d’autres villages de la Montagne, on a enrôlé les hommes par la force. Ici, il y a des traditions. J’ai dit à notre émir que Kfaryabda lui enverra plus de volontaires qu’il ne pourrait en lever avec ses recruteurs. Me suis-je trompé ?
Le cheikh n’était pas enchanté par cette perspective, mais il eût été maladroit de se montrer récalcitrant.
Vous pouvez dire à notre émir que je vais rassembler mes hommes comme autrefois, et qu’ils seront les plus vaillants de ses soldats.
Je n’attendais pas autre chose de notre cheikh. Sur combien d’hommes l’émir peut-il compter ?
— Sur tous les hommes sains et valides, et c’est moi qui me mettrai à leur tête.
Le patriarche quitta son siège en jaugeant du regard la mine de son hôte. Qui paraissait rétabli, et mit un point d’honneur à se lever comme un jeune homme sans prendre appui. Mais de là à pouvoir mener les troupes au combat…
Dieu vous garde toujours aussi vigoureux, fit le prélat.
Et de son pouce il lui traça une croix sur le front.
Avant que sayyedna ne s’en aille, j’aurai une faveur à lui demander. C’est une question sans grande importance, elle est même futile au vu de tout ce qui arrive dans le pays. Mais elle me préoccupe, et j’aimerais bien la voir réglée avant de partir en campagne…
En sortant de la réunion, le patriarche avertit son escorte qu’il voudrait « passer devant la maison du khwéja Roukoz », ce qui lui valut de la part de Gérios un baisemain ardent dont certaines personnes dans l’assistance furent intriguées.
« Passer devant » n’était qu’un euphémisme. Le prélat entra bel et bien chez l’ancien intendant, s’assit dans le salon aux boiseries, se fit présenter Asma, s’entretint longuement avec elle puis seul avec son père, par lequel il se laissa volontiers guider à travers la vaste propriété. La visite dura plus d’une heure, plus que celle qu’il venait d’effectuer au château. Et il repartit le visage épanoui.
Le temps semblait interminable à Tanios, à Lamia comme à Gérios, lequel ne put s’empêcher de boire quelques gorgées d’arak sec pour desserrer son anxiété.
De retour chez le cheikh, le patriarche lui signifia, d’un geste rassurant, que l’affaire était pour l’essentiel réglée, mais il demanda à s’isoler d’abord avec Raad. Quand il reparut, ce dernier ne l’accompagnait pas, il s’était éclipsé par une porte dérobée. « Demain, il n’y pensera plus », affirma le prélat.
Puis, sans s’asseoir, se contentant d’appuyer l’épaule sur l’un des piliers de la grande salle, il informa son hôte à mi-voix du résultat de sa médiation et de l’ingénieuse issue qu’il avait su trouver.
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Lamia s’était fait un café sur la braise, qu’elle buvait par gorgées brûlantes. Des voix, des bruits lui parvenaient par la porte entrouverte, mais elle n’attendait que le pas de Gérios, espérant lire sur son visage ce qui était advenu. De temps à autre, elle murmurait une courte supplication à la Vierge, et serrait le crucifix dans sa main.
« Elle était jeune, Lamia, et encore belle, et sa gorge était celle de l’agnelle confiante », commentait Gébrayel.
Tanios, dans l’attente de la sentence, était monté vers l’alcôve où il trouvait, enfant, tant de bonheur paisible. Il avait déroulé son mince matelas, et s’y était étendu, une couverture sur les jambes. Peut-être avait-il l’intention de n’en plus bouger et de reprendre sa grève de la faim si la médiation échouait. Mais peut-être avait-il seulement besoin de rêvasser pour tromper son impatience. Toujours est-il qu’il n’avait pas tardé à s’assoupir.
Dans la grande salle, le patriarche avait parlé. Puis il avait aussitôt pris congé, ce détour imprévu par la maison de Roukoz lui avait causé un retard qu’il lui fallait à présent rattraper.
Le cheikh l’avait alors raccompagné jusqu’au perron, mais il n’avait pas descendu les marches avec lui. Et le prélat ne s’était pas retourné pour lui faire signe. Il s’était fait aider pour monter sur son destrier, et son escorte s’était ébranlée.
Gérios était debout, près de la porte, un pied à l’intérieur, un autre sur le perron. L’esprit à chaque instant plus embrouillé. Par l’arak des heures d’attente, par les explications du patriarche, et aussi par ces mots que son maître venait de prononcer tout près de ses oreilles :
— Je me demande si je dois rire ou l’étrangler, avait dit le cheikh, la parole sèche comme un crachat.
Aujourd’hui encore, quand on raconte au village cet épisode inoublié, on demeure partagé entre l’indignation et le rire : le vénérable prélat, parti demander la main d’Asma pour Tanios, s’était ravisé en la voyant dotée de grâce et de fortune, et il avait obtenu sa main pour… son propre neveu !
Oh, il avait bien une explication, le saint homme : le cheikh ne voulait pas de cette fille pour Raad, et Roukoz ne voulait plus entendre parler de Tanios ; alors, comme il avait lui-même un neveu à marier…
Le maître de Kfaryabda s’estimait dupé. Lui qui cherchait à remettre l’ancien intendant à sa place, voilà que ce « voleur » se retrouvait allié à la famille du patriarche, le chef suprême de sa communauté !
Quant à Gérios, il n’était plus en état de raisonner ainsi en termes de gains ou de pertes. Les yeux rivés sur la monture grise du patriarche, qui s’ébranlait à pas lents, il n’avait qu’une idée en tête, un pal, une torture. Les mots s’échappèrent de sa poitrine :
Tanios va se tuer !
Le cheikh n’entendit qu’un grognement. Il se mit à toiser son intendant de haut en bas.
Tu pues l’arak, Gérios ! Va-t’en, disparais ! Et ne reviens me voir que lorsque tu seras sobre et parfumé !
Haussant les épaules, le maître se dirigea alors vers sa chambre. De nouveau il ressentait comme un étourdissement, il avait grand besoin de s’étendre quelques instants.
Au même moment, Lamia s’était mise à pleurer. Elle n’aurait pu dire pourquoi, mais elle était sûre d’avoir des raisons de pleurer. Elle se pencha à sa fenêtre, et aperçut entre les arbres le cortège du prélat qui s’éloignait. __
N’en pouvant plus, elle voulut aller vers la grande salle, aux nouvelles. Tant que le patriarche était là, elle avait préféré ne pas se montrer, elle savait qu’il ne l’avait jamais portée dans son cœur et qu’il en avait voulu au cheikh à cause d’elle ; elle craignait qu’en la voyant il ne fût irrité, et que Tanios n’en supportât les conséquences.
Précaution superflue, estime l’auteur de la Chronique montagnarde : « La naissance même de ce garçon avait toujours été insupportable à notre patriarche, à cause des choses qui se disaient… Comment aurait-il pu demander pour lui la main d’une jeune fille ? »
En traversant le couloir qui menait de l’aile de l’intendant à la partie centrale du château, Lamia eut une étrange vision. À l’autre bout de l’étroit passage, elle crut apercevoir la silhouette de Gérios qui courait, un fusil à la main. Elle pressa le pas, mais ne le vit plus.
Elle n’était plus tout à fait sûre de l’avoir reconnu, dans la pénombre. D’un côté, elle se disait que c’était bien lui ; elle n’aurait pu dire par quel signe, par quel geste, elle l’avait reconnu, mais enfin elle vivait avec lui depuis près de vingt ans, comment aurait-elle pu se tromper ? D’un autre côté, cette manière de courir ressemblait si peu à son mari, lui qui exerçait ses fonctions au château avec tant de gravité, d’obséquiosité, lui qui s’interdisait même de rire pour ne pas manquer de dignité. S’empresser, oui, mais courir ? Et avec un fusil ?
Atteignant la salle aux Piliers, elle la trouva déserte, alors qu’elle grouillait de visiteurs quelques minutes auparavant. Personne non plus dans la cour extérieure.
Sortie sur le perron, elle crut voir Gérios qui s’enfonçait entre les arbres. Une vision encore plus brève, plus fugace que la précédente.
Devait-elle courir à sa poursuite ? Elle commença par relever les pans de sa robe, puis, changeant d’avis, elle revint vers ses appartements. Elle appela Tanios, et sans attendre sa réponse, elle monta les marches de la petite échelle qui menait à l’endroit où il dormait, pour le secouer :
Lève-toi ! J’ai vu ton père courir comme un dément, avec un fusil. Tu dois le rattraper !
Et le patriarche ?
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Je ne sais rien, personne ne m’a rien dit encore. Mais fais vite, rattrape ton père, il doit savoir, il te dira.
Qu’y avait-il encore à dire ? Lamia avait compris. Le silence, le château vide, son mari qui courait.
Le chemin dans lequel elle avait vu Gérios s’engouffrer était l’un des moins fréquentés entre le château et le village. Les gens de Kfaryabda avaient —je l’ai dit— l’habitude d’emprunter plutôt les marches qui montent de la Blata, derrière la fontaine ; charrettes et cavaliers préféraient quant à eux la voie large — aujourd’hui par endroits affaissée — qui s’étirait et serpentait autour de la colline du château. Et puis il y avait ce sentier, par la face sud-ouest, la plus abrupte et rocailleuse, mais un raccourci pour rejoindre au plus vite, à la sortie du village, la route qui venait de la grand-place. En s’y aventurant, il fallait s’appuyer constamment aux arbres et aux rochers. Dans l’état où il se trouvait, Gérios courait le risque de se rompre le cou.
Lancé à sa poursuite, Tanios le cherchait vainement des yeux chaque fois qu’il devait faire halte, la paume contre quelque paroi. Mais c’est au dernier moment qu’il l’aperçut, au tout dernier moment, quand il ne pouvait plus rien arrêter ; cependant que, de son regard, il embrassait l’ensemble de la scène — les hommes, les bêtes, leurs gestes, leurs expressions : le patriarche qui avançait sur son cheval, suivi de son escorte, une dizaine de cavaliers, et autant d’hommes à pied. Et Gérios, derrière un rocher, tête nue, l’arme à l’épaule.
Le coup est parti. Un grondement dont les montagnes et les vallées renvoyaient l’écho. Atteint au visage, entre les deux sourcils, le patriarche est tombé comme un tronc. Son cheval affolé s’est mis à galoper droit devant, traînant son cavalier sur deux ou trois longueurs par le pied avant de le perdre.
Gérios sortit de sa cachette — un rocher vertical et plat, planté dans le sol comme un immense bris de verre, et qu’on appelle depuis ce jour-là « l’Embuscade ». Il tenait le fusil des deux mains au-dessus de sa tête, pour se rendre. Mais les compagnons du prélat, se croyant attaqués par une bande de rebelles embusqués, avaient tous pris la fuite vers l’arrière, en direction du château.
Et le meurtrier resta seul, au milieu de la chaussée, les bras toujours en l’air, soutenant son fusil aux reflets rougeâtres, cadeau du « consul » d’Angleterre.
Alors Tanios s’approcha de lui et le prit par le bras.
— Bayyé !
« Mon père ! » Cela faisait des années que Tanios ne l’avait pas appelé ainsi. Gérios regarda son enfant avec reconnaissance. Il avait dû se transformer en assassin pour mériter d’entendre à nouveau ce mot. Bayyé ! En cet instant, il ne regrettait rien, et ne voulait plus rien. Il avait reconquis sa place, son honneur. Son crime avait racheté sa vie ; restait à racheter son
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crime. Il n’avait plus qu’à aller se livrer, et à se montrer digne à l’heure du châtiment.
Il déposa l’arme à terre, avec précaution, comme s’il craignait de la rayer. Puis il se tourna vers Tanios. Il cherchait à lui dire pour quelle raison il avait tué. Il demeura muet. Sa gorge l’avait trahi.
Il serra alors le garçon, un court moment. Puis il se détourna de lui pour marcher en direction du château. Mais Tanios le tira par le bras.
— Bayyé ! Restons ensemble toi et moi. Cette fois, tu as choisi d’être de mon côté et je ne te laisserai plus repartir chez le cheikh !
Gérios se laissa entraîner. Ils quittèrent la route pour s’engager dans un sentier abrupt qui mène jusqu’au fond de la vallée. Derrière eux, la clameur du village s’élevait. Mais, dévalant la Montagne d’arbre en arbre, et de roc en roc, les pieds dans les ronces, ils n’entendaient plus rien.
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