Le rocher de Tanios

Amin Maalouf · Chapitre 17 sur 43

Pages du PDF

Le rocher de Tanios

Chapitre 2

PERSONNE, dans l’autre camp, ne voulait prendre la chose avec autant de sérieux que Lord Ponsonby. Ni l’émir, ni Monsieur Guys, le consul de France, ni Soliman pacha, alias Octave Joseph de Sèves, qui commandait au nom de l’Égypte la place de Beyrouth. On était engagé dans un conflit majeur, et personne n’avait du temps à consacrer à cette querelle villageoise. Personne, à l’exception du patriarche. Lui seul s’égosillait à expliquer qu’il ne fallait pas négliger la signification de la présence des deux enfants à l’école du pasteur ; et finalement, pour ne pas l’offenser, on se décida à sanctionner le cheikh présomptueux : un agent du Trésor émirien lui fut envoyé, porteur d’une liste interminable d’impôts non acquittés, ceux, en réalité, dont il avait su jusque-là se faire exempter par toutes sortes d’habiletés ; à présent tout était rappelé, et l’on avait ajouté de nouvelles taxes encore, notamment la ferdé, instaurée par l’occupant égyptien. Le prétexte de cette démarche était de renflouer les caisses de l’émir, épuisées par les nécessités du conflit en cours. Mais personne ne se trompait sur les vraies raisons. Et pour le cas où quelqu’un aurait eu des doutes, le patriarche avait convoqué le curé pour lui dire clairement que si le cheikh retirait les deux garçons de l’école hérétique, il intercéderait en sa faveur auprès de l’émir…

Le maître de Kfaryabda était pris à la gorge. La récolte avait été désastreuse cette année-là, et la somme qu’on lui réclamait — trois cents bourses, soit cent cinquante mille piastres — dépassait de loin ce qu’il pouvait rassembler, même obligeait tous ses sujets à lui livrer leurs économies.

Impossible de payer donc, mais l’autre solution était doublement humiliante : le cheikh aurait commencé par perdre la face en retirant les garçons de l’école du pasteur anglais, puis il lui aurait fallu quémander aux pieds du « patriarche des sauterelles » pour qu’il daignât parler à l’émir.

Avant de quitter le village avec son escorte, le fonctionnaire du Trésor précisa que si les sommes dues n’étaient pas entièrement payées dans le mois qui suivait, les terres du cheikh seraient confisquées et adjointes au domaine émirien. Perspective qui n’enchantait guère les habitants de Kfaryabda, conscients d’avoir, en la personne de leur seigneur, le moins mauvais des maîtres.

Le plus singulier fut la manière dont Tanios vécut ces événements. Ils le réconcilièrent pour un temps avec le village et même, pourrait-on dire, avec sa présumée bâtardise. Car ce qui se passait devant ses yeux d’adolescent n’était en réalité que la poursuite de cette même querelle qui avait provoqué autrefois l’invasion des » sauterelles », une querelle dont la cause avait été sa propre venue au monde. À présent, il le comprenait parfaitement, il savait pourquoi le patriarche réagissait ainsi, il comprenait aussi l’attitude du cheikh et celle des villageois. Et il la partageait. Ne serait-ce que pour une raison : l’école. À ses yeux, c’était ce qui comptait plus que tout. Il étudiait avec acharnement, avec rage, il aspirait comme une éponge sèche chaque mot, chaque bribe de savoir, il ne voulait rien voir d’autre que cette passerelle entre lui, Tanios, et le reste de l’univers. Pour cette raison il se retrouvait du côté des villageois, du côté du cheikh, contre tous les ennemis du village, contre l’émir, contre le patriarche… Il épousait toutes les causes présentes et passées.

Il avait même pris ses distances par rapport à Roukoz parce que ce dernier lui avait dit : « Pourquoi faudrait-il que je me lamente si les terres du cheikh étaient confisquées ? Ne veux-tu pas comme moi abolir les privilèges des féodaux ? » L’adolescent avait répondu : « C’est mon vœu le plus cher mais je ne voudrais pas que cela arrive de cette manière ! » Et l’ancien intendant s’était fait sentencieux : « Lorsque tu as un vœu très cher dont la réalisation te comblerait de bonheur, tu peux demander à Dieu de l’exaucer. Mais tu ne peux Lui dicter la manière dont II doit s’y prendre. Moi j’ai demandé au Ciel de punir le cheikh de Kfaryabda C’est à Lui de décider de l’instrument dont II va se servir, un cataclysme, des sauterelles, ou les armées d’Égypte ! »

Ce raisonnement avait mis Tanios mal à l’aise. Il désirait bien, quant à lui, abolir les privilèges du cheikh, et il n’avait certainement pas envie de se retrouver, quinze ans plus tard, en train d’aider Raad à se déchausser… Mais dans l’épreuve de force qui se déroulait, il savait parfaitement de quel côté il se trouvait, et quels vœux il voulait voir exaucés.

« Ce midi, écrit le pasteur dans ses éphémérides à la date du 12 mars 1836, Tanios est venu me voir dans mon bureau pour m’expliquer la situation dramatique dans laquelle se trouvait son village, qu’il a comparé à un ichneumon pris au piège et qui attend la lame du trappeur… Je lui recommandai de prier, et lui promis de faire ce qui était en mon pouvoir.

« J’écrivis aussitôt à notre consul une lettre détaillée que j’espère confier dès demain à quelque voyageur en partance pour Beyrouth. »

C’est très probablement à la suite de cette lettre, véritable appel à l’aide, que l’on vit arriver au château un étrange visiteur. À Kfaryabda, on parle aujourd’hui encore de la visite du consul d’Angleterre. Vérification faite, Richard Wood n’était pas encore consul — il le deviendrait plus tard ; à l’époque, il était l’émissaire officieux de Lord Ponsonby, et il habitait à Beyrouth depuis quelques semaines auprès de sa sœur qui se trouvait être l’épouse du vrai consul d’Angleterre. Mais cette précision n’a aucune incidence sur les événements, ni sur la manière dont ils ont été rapportés.

« Cette année-là, dit la Chronique montagnarde, notre village reçut la visite du consul d’Angleterre, porteur de cadeaux précieux qui remplirent

g p p q p

de joie grands et petits. Il fut accueilli comme aucun visiteur ne l’avait jamais été, il assista à la sainte messe, et l’on festoya pendant trois jours et trois nuits. »

Excessif, n’est-ce pas, pour la visite d’un pseudo consul, tant de festoiement, tant de superlatifs ? Pas quand on sait la nature de ces « cadeaux précieux ». Le moine Elias ne dit rien de plus, mais Wood lui-même a évoqué sa visite dans une lettre adressée peu après au pasteur Stolton et conservée dans les archives de ce dernier, à l’école de Sahlaïn. L’émissaire demeure vague sur l’objet de sa mission, que son correspondant connaît, à l’évidence, tout autant que lui ; mais il explique dans le détail la nature des cadeaux qu’il avait apportés et la manière dont il fut reçu. Le pasteur avait très certainement mentionné dans sa propre lettre la somme précise que le Trésor émirien exigeait, car Wood commença par faire porter dans la grande salle du château, pour les placer juste derrière le narguilé de son hôte, des sacs contenant très exactement cent cinquante mille piastres. Le cheikh fit mine de vouloir protester ; son visiteur ne lui en laissa pas le loisir.

— Ce qui vient d’être déposé à vos pieds, ce n’est pas notre cadeau pour vous, mais pour votre trésorier, afin qu’il puisse faire face aux exigences de l’émir sans avoir besoin de vous importuner.

Le seigneur de Kfaryabda en prit acte dignement, mais son cœur flatté sautillait comme celui d’un enfant.

Il y avait, de fait, trois autres « vrais » cadeaux, que Wood décrit dans sa lettre. « Pour le cheikh, une horloge monumentale frappée aux armoiries de la maison de Hanovre, transportée à dos de chameau depuis Beyrouth. » Pourquoi une horloge et pas un pur-sang, par exemple ? Mystère. Peut-être fallait-il y voir le symbole d’une amitié durable.

Les deux autres cadeaux s’adressaient aux élèves du pasteur. Pour Tanios « une superbe écritoire nacrée, qu’il accrocha tout de suite à sa ceinture ». Et pour Raad — qui possédait déjà une écritoire en or qu’il dissimulait à la sortie de l’école de peur qu’on ne murmurât que le cheikh s’était ravalé au rang de secrétaire —, « un fusil de chasse, un forsyth à percussion digne d’une battue royale, que son père se hâta de lui prendre des mains pour le soupeser et le caresser avec envie — peut-être est-ce à lui qu’il aurait fallu l’offrir, plutôt qu’au fils, il en aurait été comblé, et l’arme se serait trouvée en des mains plus sûres ».

Une phrase qui n’avait rien de prophétique, mais qui laisse songeur, quand on sait quels malheurs attendaient au bout de ce fusil.

Le « consul » était arrivé un samedi dans l’après-midi, et le cheikh lui proposa de passer la nuit au château avec sa suite. Les femmes du village s’évertuèrent à préparer les mets les plus recherchés — Wood mentionne un cou d’agneau farci, et fait l’éloge d’un « kebbé à la bergamote », ce qui résulte très certainement d’une confusion, car s’il existe bien une viande pilée aux oranges amères, la bergamote est inconnue dans la cuisine de la p g g Montagne. L’émissaire précise par ailleurs que le cheikh Francis eut un sourire amusé en le voyant ajouter de l’eau à son vin…

Le lendemain, après une brève conversation amicale dans le liwan, face à la vallée, autour d’un café et de quelques fruits secs, le seigneur de Kfaryabda avait demandé la permission de s’absenter pendant une heure.

La messe va commencer. Je ne devrais pas quitter mon invité de la sorte, mais Dieu a été bon avec moi, ces deux derniers jours. Il a presque accompli des miracles, et je tiens à Lui rendre grâces.

Je vous accompagnerai, si vous n’y voyez pas d’inconvénient…

Le cheikh se contenta de sourire. Lui-même ne voyait là aucun inconvénient, mais il craignait un esclandre de bouna Boutros s’il faisait son entrée dans l’église en compagnie d’un Anglais.

De fait, le curé les attendait devant la porte de l’édifice. Courtois mais ferme :

Notre village est reconnaissant pour ce que vous avez fait. C’est pourquoi, si vous vouliez bien m’honorer d’une visite, mon épouse a préparé un café pour vous dans mon humble maison, dont l’entrée est par-derrière. Elle vous tiendra compagnie, ainsi que mon fils aîné, jusqu’à ce que j’aie fini de dire la sainte messe. Alors je viendrai vous rejoindre.

Il eut un petit regard vers le cheikh, l’air de dire : « Plus poli que cela avec tes amis anglais, je n’aurais pas pu être ! »

Mais le « consul « répliqua, dans son arabe approximatif :

Il n’est pas nécessaire de faire un traitement spécial pour moi, mon père, je suis moi-même catholique, et je vais suivre la messe avec les autres fidèles.

Anglais et catholique, vous êtes la huitième merveille du monde, ne put s’empêcher de dire bouna Boutros.

Avant d’inviter le fidèle à entrer.

Envoyer à cette nation catholique un agent irlandais, telle avait été l’habileté suprême de Lord Ponsonby, habileté qui allait valoir à « ces diables d’Ankliz », pour longtemps, l’admiration des Montagnards.

 

OceanofPDF.com