Le rocher de Tanios

Amin Maalouf · Chapitre 5 sur 43

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Le rocher de Tanios

Chapitre 2

LAMIA PORTAIT SA BEAUTÉ comme une croix. Une autre qu’elle n’aurait eu qu’à se voiler, ou à se laisser enrober dans quelque étoffe disgracieuse pour cesser d’attirer les regards. Pas Lamia. On l’aurait dite trempée dans la lumière. Elle avait beau se couvrir, s’effacer, se fondre dans des attroupements, elle était immanquablement trahie, révélée, il suffisait d’un geste, d’un rien — une main portée à ses cheveux, quelque rengaine fredonnée par inadvertance —, et l’on ne voyait plus qu’elle, et l’on n’entendait plus que sa voix d’eau claire.

Si, avec les autres, toutes les autres, le cheikh laissait parler sa vanité et son sang, avec Lamia ce fut, dès le premier instant, différent. Sa grâce l’intimidait, un sentiment qu’il avait rarement éprouvé. Il en avait d’autant plus de désir, mais moins d’impatience. Pour des conquêtes plus ordinaires, ce guerrier-né avait ses stratagèmes rodés — un mot de tendresse, une insinuation coquine, une brève démonstration de puissance, et il emportait la place. Avec Lamia, il était résigné à entreprendre un siège.

Il n’aurait sans doute pas su s’en tenir à une approche aussi sage n’était une circonstance qui le rassurait et le contraignait à la fois : Lamia vivait sous son toit, dans une aile du château, puisqu’elle était l’épouse de son intendant, Gérios.

Greffier, chambellan, trésorier, secrétaire, parfois même confident, ce dernier n’avait pas de fonctions proprement délimitées. Il devait tenir son maître informé de l’état du domaine, des récoltes, du partage de l’eau, des taxes, des avanies. Il consignait même sur un registre méticuleux tous les cadeaux que les villageois apportaient au château, par exemple que « Toubiyya fils de Wakim est venu à la Grande-Fête — c’est-à-dire Pâques — avec une demi-ocque de savon et deux onces de café… » C’était également le mari de Lamia qui rédigeait les contrats de métayage.

S’il s’était agi d’un domaine plus riche, plus étendu, Gérios aurait été un haut dignitaire ; d’ailleurs, aux yeux de tous, son sort était des plus enviables ; il vivait à l’abri du besoin, et les appartements qu’il occupait, modestes au regard de ceux de son maître, étaient mieux aménagés que les plus belles maisons du village.

C’est après avoir obtenu cette charge très prisée que Gérios avait demandé la main de Lamia. Son futur beau-père, un paysan plutôt aisé dont la fille aînée était l’épouse du curé, ne l’avait toutefois agréé qu’après longue hésitation. Le prétendant semblait parfaitement en mesure de subvenir aux besoins d’un foyer, mais le père de Lamia ne parvenait pas à le prendre en affection. Peu de gens l’appréciaient, d’ailleurs, bien que nul n’eût su formuler un reproche, sinon une certaine froideur. Il était, comme on dit au village, « de ceux qui ne rient pas en présence d’un pain chaud ». Du coup, on le jugeait sournois et hautain. On lui manifestait de l’hostilité, même. Si la chose l’affectait, il n’en laissait rien paraître, et ne réagissait jamais. Dans sa position, il aurait pu rendre la vie difficile aux personnes qui ne le portaient pas dans leur cœur. Il se l’interdisait. Personne, cependant, ne s’en montrait reconnaissant. « Il ne sait faire ni le bien ni le mal », se contentait-on de dire avec une parfaite mauvaise foi.

Lorsque le prédécesseur de Gérios avait quitté son poste, le cheikh l’avait accusé d’avoir détourné d’importantes sommes d’argent. Le mari de Lamia n’aurait jamais pu commettre de pareils forfaits, mais à en croire ses détracteurs, c’était moins par intégrité que par couardise. Difficile à dire, maintenant que tous les témoins se sont tus. Il paraît certain toutefois que son maître lui inspirait une véritable terreur, qu’il tremblait en sa présence plus que le plus humble paysan et se pliait à tous ses caprices. Le cheikh pouvait lui faire rédiger une lettre à l’émir et, l’instant d’après, lui tendre le pied pour qu’il l’aidât à se déchausser. Jamais Gérios n’opposait la moindre résistance.

Quand les vieux du village évoquent aujourd’hui le mari de Lamia, il y a une histoire qu’ils se plaisent à rapporter. Avec quelques variantes d’un récit à l’autre, mais la substance est la même. Le cheikh, je l’ai dit, portait moustache abondante et barbe rase, c’était là un sujet qui revenait constamment dans sa conversation. Les moustaches, pour lui, c’était l’honneur, c’était la puissance, et lorsqu’il faisait une promesse importante, il s’arrachait un poil qu’il confiait très solennellement à la personne concernée, laquelle le recueillait dans un linge propre, pour le lui rendre le jour où la promesse serait tenue. À l’inverse, il avait l’habitude de moquer ceux qui portaient la barbe, les taxant de malpropreté, prétendant qu’il les avait vus s’essuyer les mains dessus ; si bien que, hormis le curé, pas un villageois n’osait se garnir le menton de peur de devenir la cible des sarcasmes. Alors que tous, bien entendu, cultivaient la moustache, à la mode du cheikh. Gérios ne faisait pas exception, la sienne était la réplique exacte de celle de son maître, épaisse, parfois gominée, et retroussée vers le haut en double accroche-cœur. Jusque-là, rien d’inhabituel ; ce mimétisme est, depuis l’aube des temps, une marque de déférence.

Seulement, un jour, parlant une fois de plus moustache devant ses visiteurs, le cheikh avait fait observer, avec une pointe d’agacement, que celle de son intendant était plus florissante que la sienne. Le soir même, Lamia avait vu son mari devant un miroir, occupé à tailler dans le gras de sa moustache pour la désépaissir. Elle avait assisté à cette étrange mutilation sans rien dire. Mais elle se sentait rabaissée.

11 était ainsi, Gérios. Il parlait peu, mangeait peu, souriait rarement. Il avait quelque instruction, mais aucune autre ambition que celle de garder sa place et la bienveillance de son maître, maître qu’il servait, du reste, avec honnêteté et application.

Lamia se serait très certainement accommodée d’un mari moins terne. Elle qui était si gaie, espiègle, primesautière, chaque fois qu’elle se faisait remarquer en public par un mot d’esprit, un petit rire, chaque fois qu’elle fredonnait une chanson, Gérios était là, à la fixer, sourcils froncés, renfrogné, la mine inquiète. Alors elle se taisait. Et lorsqu’elle se joignait aux femmes venues travailler au château, qu’elle prenait part à leurs rires, à leurs chuchotements, qu’elle mêlait ses mains aux leurs, son homme le lui reprochait. Il ne cessait de lui répéter qu’elle devait « tenir son rang au lieu de travailler comme une servante » ; lorsqu’elle voulait lui être agréable, elle s’en allait faire la conversation à la cheikha et se gaver en sa compagnie.

Peut-être avait-il raison. Si elle avait suivi ses conseils, elle aurait sans doute su éviter à elle-même et à ses proches, bien des malheurs. Son existence n’aurait pas fait de vagues, elle aurait vécu selon son rang, vieilli selon son rang, elle serait aujourd’hui enterrée selon son rang, et aucun dicton ne serait venu ranimer le souvenir de sa beauté imprudente.

Entre la mariée et l’époux, il y a une différence d’âge.

Elle est en son quinzième printemps, et lui en son trentième hiver.

À l’occasion de quelles noces villageoises ont été composés ces vers d’un poète populaire ? La Chronique montagnarde, qui les cite, ne le précise pas ; je ne serais pas étonné de découvrir un jour que c’est Lamia et Gérios qu’ils voulaient décrire.

De fait, la jeune femme se laissait souvent guider par son tempérament printanier. Elle n’était joyeuse que des joies qui l’entouraient, et de celles qu’elle faisait naître autour d’elle. Plaire était sa façon d’être, et elle plaisait. On aurait pu s’attendre que les femmes du village fussent jalouses de sa beauté ou de ce fameux « rang » qu’elle était censée tenir. Pas le moins du monde. Toutes décelaient chez elle cette limpidité, cette absence totale d’affectation, de prétention comme de sournoiserie, toutes lui parlaient comme à une sœur. Même la cheikha lui témoignait de l’amitié, bien que son indomptable mari n’eût d’yeux que pour l’épouse de Gérios ; certes, il disait à toutes les femmes « ma fille ! », mais quand cette parole s’adressait à Lamia, il y mettait tant de bonheur, tant de douceur, que c’en était une caresse. Aux cuisines, les femmes en plaisantaient, essayant de singer le maître avec des « ya binté ! » de miel ; en présence de Lamia, d’ailleurs, qui riait de bon cœur. Nul doute qu’elle était flattée, mais sans penser un instant à un possible dérapage.

Le cheikh, lui, avait probablement des arrière-pensées. Ce qui ne signifie pas que chacun de ses sourires, chacune de ses paroles affectueuses était un acte calculé.

À vrai dire, si l’incident qui a entremêlé leurs vies obéissait à un quelconque dessein, ce ne pouvait être que celui de la Providence. q q p q

« Un incident, juste un incident, rien de plus », insista Gébrayel. Ses yeux cependant pétillaient lorsqu’il ajouta : « Infime, comme un grain de sable, ou comme une étincelle. »

Et quand il se mit à raconter, ce fut avec pompe et fioritures. « C’était par une de ces journées de juillet comme au village on ne les aime pas. L’air sec et rare. Sur les routes, à chaque pas, une poussière de troupeau. On n’en finissait plus d’ouvrir fenêtres et portes, mais pas un volet ne claquait, pas un battant ne grinçait dans ses gonds. Le souffle retenu de l’été, tu as connu cela ! »

Il est vrai que les gens de Kfaryabda se résignent mal à la fournaise. Ils ne parlent plus, mangent à peine. Tout au long de la journée, ils se désaltèrent à la cruche, la tenant haut au-dessus de leur tête, puis, de dépit, laissent l’eau noyer leur visage, leurs cheveux, leurs habits. Et, quoi qu’il arrive, ils ne mettent pas les pieds hors de chez eux avant l’heure fraîche.

« Le cheikh avait quelques visiteurs, cependant. Des étrangers. C’est Lamia qui avait préparé le café, ce jour-là, et qui l’avait apporté dans la salle aux Piliers, sans doute les gens de service étaient-ils assoupis chacun dans son coin. Puis c’est toujours elle qui était venue reprendre les tasses vides. Le cheikh n’était plus à sa place. Chose curieuse, le bout doré de son narguilé traînait par terre. D’ordinaire, quand il se levait, il enroulait le tuyau autour du foyer, d’un geste machinal, et retirait le bout pour le garder propre. »

En sortant dans le couloir, Lamia entendit le son d’une respiration lourde venant d’une petite pièce qui servait parfois de salon privé pour des conciliabules. Le cheikh était là, dans la pénombre, debout mais affalé, le front contre le mur.

— Notre cheikh se sent-il mal ?

— Rien de grave, ya binté.

Mais sa voix était essoufflée.

— Mieux vaut s’asseoir, dit-elle en le prenant doucement par le bras.

Il se redressa, sa respiration redevint plus régulière, il arrangea sa mise, et passa ses pouces sur ses tempes.

— Ce n’est rien. La chaleur, sûrement. Surtout, pas un mot. À personne.

— C’est juré, dit-elle. Par le Messie !

Elle prit le crucifix qu’elle avait autour du cou, le porta à ses lèvres, puis le pressa contre son cœur. Satisfait, le maître lui donna une petite tape sur le bras, avant de repartir vers ses invités.

Rien d’autre ne devait se passer ce jour-là, rien que ce banal malaise d’été. Mais pour Lamia, quelque chose venait de changer dans sa manière de regarder cet homme. Jusque-là, elle lui vouait une déférence mêlée d’une bonne dose de prévention et, comme tant d’autres femmes, elle redoutait de se retrouver seule avec lui. À présent, elle remarquait que les veines de ses tempes étaient enflées, que son front parfois se ridait, comme si des hordes de soucis étaient venues l’assaillir, et elle guettait le moment de le revoir en tête à tête. Simplement pour s’assurer qu’il n’avait plus eu de malaise.

De tout autres sentiments, jusque-là tenus à distance, se glissaient cependant en elle sous le couvert de sa légitime inquiétude. Pour le cheikh, pour l’« assiégeant », un véritable cheval de Troie était dans la place. Sans qu’il eût rien fait pour l’y introduire. Inspirer une tendresse apitoyée est peut-être, pour certains, l’un des ressorts du jeu amoureux ; pas pour lui, il n’eût jamais voulu de cette flèche dans son carquois !

Plusieurs jours s’écoulèrent avant que Lamia ne trouvât une autre occasion de revoir le cheikh sans témoin pour lui demander s’il s’était de nouveau senti mal. Il émit de la langue ce claquement mouillé qui, dans le parler du village, signifie « non », mais elle avait la certitude qu’il mentait.

Et avait-il parlé de l’autre incident à son épouse ?

— À personne ! Il n’est pas né celui qui m’entendra gémir !

Pour le rassurer, Lamia renouvela sa promesse de silence en posant encore le crucifix sur ses lèvres, puis sur son cœur. Pendant qu’elle accomplissait ce bref rituel de piété, le cheikh lui prit la main gauche dans la sienne, et la serra un court instant, comme pour partager son serment. Puis il s’éloigna sans plus la regarder.

Elle se surprit à avoir un sourire attendri. « Il n’est pas né, celui qui m’entendra gémir ! » avait-il dit. Il croyait parler en homme, mais, aux oreilles d’une femme, cette réflexion sonnait comme une crânerie de petit garçon. Lamia se souvenait que son plus jeune frère avait dit la même chose, mot pour mot, le jour où on lui avait appliqué des ventouses. Non, décidément, elle ne parvenait plus à voir le seigneur du village tel qu’il voulait qu’on le voie, ni tel que les autres le voyaient. Et quand, devant elle, on parlait de lui, ce qui arrivait à toute heure de la journée, les paroles avaient une autre résonance dans sa tête ; certaines l’irritaient, d’autres la réjouissaient ou l’inquiétaient, aucune ne la laissait indifférente, elle avait cessé de prendre les ragots pour ce qu’ils étaient, une manière de tromper l’ennui. Et elle n’avait plus jamais envie d’apporter son propre grain de sel.

Parfois, quand les villageoises poussaient un peu trop loin les allusions graveleuses, elle était tentée de les faire taire. Mais elle se retenait, et se forçait même à imiter leurs rires. Si une seule fois elle les avait contraintes au silence, elle serait devenue pour elles une étrangère et son nom se serait retrouvé aussitôt dans le hachoir de leurs babillages. Mieux valait rester dans leurs bonnes grâces ! Mais si Lamia agissait de la sorte, ce n’était pas par habileté, elle était ainsi, elle ne se sentait jamais aussi bien que lorsqu’elle se fondait en silence dans l’assemblée des femmes aux mains trempées, se laissant bercer par leurs voix cassées et leurs taquineries.

Un jour — ce devait être à la mi-septembre, ou peu après —, en arrivant dans la petite cour enfumée où l’on préparait le pain, elle entendit tout un clapotis de rires. Elle vint s’asseoir sur une pierre tout près du saje, la

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plaque de fer ronde et bombée sous laquelle crissait un feu de branches de genêts. Une cousine se chargea de la mettre au courant :

Nous étions en train de dire que, depuis des semaines, il semble assagi, on n’entend plus parler de ses aventures…

Quand, au village, on disait « il » ou « lui », sans prendre la peine d’expliciter, chacun savait de qui il s’agissait.

C’est la cheikha qui l’a repris en main, assura une matrone, tout en plaquant la pâte sur le fer brûlant à l’aide d’un coussin. La cheikha, sûrement pas ! dit une autre. Hier même, j’étais auprès d’elle, et elle m’a annoncé qu’elle partait dans une semaine avec son fils dans le grand Jord, pour passer l’hiver chez sa mère. Si elle avait su regagner l’affection de son homme, pourquoi s’en irait-elle ?

— Il est peut-être malade, suggéra une autre.

On se tourna vers Lamia, qui dut rassembler tout son souffle pour dire, sur un ton détaché :

— S’il était malade, on l’aurait remarqué.

Il y avait là, tout à côté d’elle, assise sur une pierre, une femme si vieille et silencieuse que personne ne pensait qu’elle suivait la conversation. Pourtant, elle dit :

— Ou alors, il est fou amoureux.

Les autres n’avaient pas bien entendu.

— Que dis-tu, hajjé ?

On l’appelait ainsi parce que, dans sa jeunesse, elle était partie en pèlerinage à Bethléem, voir la Sainte-Crèche.

— Il est sûrement amoureux, et il attend que sa femme ait le dos tourné.

— Il ne s’est jamais gêné pour faire ce qu’il voulait ! objecta la matrone.

— Je le connais, moi, votre cheikh, du temps où il s’asseyait encore sur les genoux de sa mère. S’il est fou amoureux d’une femme, il ne bougera pas tant que la cheikha n’aura pas quitté le château…

On se mit alors à spéculer sur l’identité de l’élue. On murmura un prénom, un deuxième, un troisième… Puis un homme vint à passer, et l’on changea de conversation.

Dans la tête de Lamia, ces bavardages continuèrent cependant à résonner, tout au long de la journée. Et quand vint la nuit, elle y pensait encore.

Se pouvait-il que le cheikh fût si gravement malade ? Ne devrait-elle pas en parler à quelqu’un, faire appeler le médecin de Dayroun ? Non, il lui en voudrait. Mieux valait attendre et observer. Dans une semaine, si elle voyait quelque jolie femme rôder dans les couloirs qui mènent à ses appartements, elle serait rassurée !

Mais était-ce vraiment ce qu’elle souhaitait, voir cet homme reprendre son activité galante ?

La nuit avançait. Étendue sur sa couche, elle tournait et se retournait sans trouver la position confortable. Elle ne savait plus ce qu’elle devait souhaiter. Elle se retourna encore. Et pourquoi donc devait-elle souhaiter quoi que ce soit au sujet de cet homme ?

À côté d’elle son mari dormait sur le dos, la bouche ouverte comme un poisson.

 

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