Les dynamiques de l’évolution culturelle.

Bronislaw Malinowski · Chapitre 9 sur 24

Pages du PDF

Les dynamiques de l’évolution culturelle.

Chapitre V

1. Des marques. 2. Des noms ou appellations. 3. Des noms positifs et négatifs. 4. L'avantage des noms nous rend susceptibles de science. 5. Des noms généraux et particuliers. 6. Les universaux n'existent point dans la nature des choses. 7. Des noms équivoques. 8. De l'entendement. 9. De l'affirmation, de la négation, de la proposition. 10. Du vrai et du faux. 11. De l'argumentation ou raisonnement. 12. De ce qui est conforme ou contraire à la raison. 13. Les mots causes de la science ainsi que de l'erreur 14. Translation du discours de l'esprit dans le discours de la langue et de l'erreur qui en résulte.

 

Retour à la table des matières

1. En voyant que la succession des conceptions de l'esprit est due, comme on l'a dit ci-devant, à la succession ou à l'ordre qui subsistait entre elles quand elles ont été produites par les sens, et qu'il n'y a point de con-ception qui n'ait été produite immédiatement devant ou après un nombre innombrable d'autres par les actes innombrables des sens, il faut nécessai-rement en conclure qu'une conception ou idée n'en suit point une autre suivant notre choix et le besoin que nous en avons, mais selon que le ha-sard nous fait entendre ou voir les choses propres à les présenter à notre esprit. Nous en avons l'expérience dans des bêtes brutes qui, ayant la prévoyance de cacher les restes ou le superflu de leur manger, ne laissent pas de manquer de mémoire et d'oublier le lieu où elles l'ont caché, et par là n'en tirent aucun parti lorsqu'elles sont affamées. Mais l'homme, qui, a cet égard, est en droit de se placer au-dessus des bêtes, a observé la cause de ce défaut, et pour y remédier il a imaginé de placer des marques visi-bles et sensibles qui, quand il les revoit, rappellent à son esprit la pensée du temps, du lieu où il a placé ces marques. Cela posé, une marque est un objet sensible qu'un homme érige pour lui-même volontairement, afin de s'en servir pour se rappeler un fait passé, lorsque cet objet se présentera de nouveau à ses sens. C'est ainsi que des matelots qui en mer ont évité un écueil y font quelque marque afin de se rappeler le danger qu'ils ont couru et de pouvoir l'éviter par la suite. 2. L'on doit mettre au nombre de ces marques les voix humaines que nous appelons des noms, ou ces dénomi-nations sensibles aux oreilles, à l'aide desquelles nous rappelons à notre esprit certaines idées ou conceptions des objets auxquelles nous avons assigne ces noms. C'est ainsi que le mot blanc nous rappelle une certaine qualité de certains objets qui produisent cette couleur ou cette conception en nous. Ainsi un nom ou une dénomination est un son de la voix de l'homme employé arbitrairement comme une marque destinée à rappeler à son esprit quelque conception relative à l'objet auquel ce nom a été impose.

3. Les choses désignées par des noms sont ou les objets eux-mêmes, comme un homme ; ou la conception elle-même que nous avons de l'hom-me, telle que la forme et son mouvement; ou quelque privation, comme lorsque nous concevons qu'il y a en lui quelque chose que nous ne conce-vons pas : comme lorsque nous concevons qu'il est non juste, non fini ; alors nous lui donnons le nom d'injuste, d'infinité, etc. Ce qui annonce une privation ou un défaut ; et nous désignons ces privations mêmes sous les noms d'injustice et d'infinité. D'où l'on voit qu'il y a deux sortes de noms, les uns pour les choses dans lesquelles nous concevons quelque chose, ou pour les conceptions elles-mêmes, noms que l'on appelle positifs ; les autres pour les choses dans lesquelles nous concevons privation ou défaut, et ces noms sont appelés privatifs.

4. C'est par le secours des noms que nous sommes capables de science tandis que les bêtes à leur défaut n'en sont point susceptibles. L'homme lui-même, sans ce secours, ne peut devenir savant ; car de même qu'une bête ne s'aperçoit pas qu'il lui manque un ou deux de ses petits quand elle en a beaucoup, faute d'avoir les noms d'ordre un, deux, trois, etc., que nous appelons nombres; de même un homme ne pourrait savoir combien de pièces d'argent ou d'autres choses il a devant lui sans répéter de bouche ou mentalement les mots des nombres.

5. Nous voyons qu'il y a plusieurs conceptions d'une seule et même chose et que pour chaque conception nous lui donnons un nom différent, il s'ensuit donc que nous avons plusieurs noms et attributs pour une seule et même chose ; c'est ainsi que nous donnons à un même homme les appella-tions de juste, de vaillant, etc., à cause de différentes vertus ; celles de fort, de beau, etc., à cause de différentes qualités du corps. D'un autre côté, comme diverses choses nous donnent des conceptions semblables, il faut nécessairement que plusieurs choses aient les mêmes appellations. C'est ainsi que nous donnons le nom de visible à toutes les choses que nous voyons, celui de mobile à toutes les choses que nous voyons se mouvoir. Les noms que nous donnons à plusieurs choses se nomment universels à toutes. C'est ainsi que nous donnons le nom d'homme à chaque individu de l'espèce humaine. Les appellations que nous donnons à une chose seule se nomment individuelles ; tels sont les noms de Socrate et les autres noms propres : ou bien nous nous servons d'une circonlocution, et pour désigner Homère nous disons celui qui a fait l'Iliade.

6. L'universalité d'un même nom donné à plusieurs choses est cause que les hommes ont cru que ces choses étaient universelles elles-mêmes, et ont soutenu sérieusement qu'outre Pierre, Jean et le reste des hommes existants qui ont été ou qui seront dans le monde, il devait encore y avoir quelque autre chose que nous appelons l'homme en général ; ils se sont trompés en prenant la dénomination générale ou universelle pour la chose qu'elle signifie. En effet, lorsque quelqu'un demande à un peintre de lui faire la peinture d'un homme ou de l'homme en général, il ne lui demande que de choisir tel homme dont il voudra tracer la figure, et celui-ci sera forcé de copier un des hommes qui ont été, qui sont ou qui seront, dont aucun n'est l'homme en général. Mais lorsque quelqu'un demande à ce peintre de lui peindre le roi ou toute autre personne particulière, il borne le peintre à représenter uniquement la personne dont il a fait choix. Il est donc évident qu'il n'y a rien d'universel que les noms, qui pour cette raison sont appelés indéfinis, parce que nous ne les limitons point nous-mêmes, et que nous laissons à celui qui nous entend la liberté de les appliquer, au lieu qu'un nom particulier est restreint à une seule chose parmi le grand nombre de celles qu'il signifie, comme il arrive lorsque nous disons cet homme en le montrant ou en le désignant sous le nom qui lui est propre.

7. Les appellations ou dénominations qui sont universelles et commu-nes à beaucoup de choses ne se donnent pas toujours à toutes les choses particulières, comme on devrait le faire, à raison de conceptions ou de considérations semblables en tout : voilà pourquoi plusieurs de ces appel-lations n'ont point une signification constante, mais offrent à notre esprit d'autres pensées que celles qu'elles sont destinées à nous représenter, alors on les nomme équivoques. Par exemple, le mot foi signifie la même chose que croyance, quelquefois il signifie l'observation d'une promesse. Ainsi toutes les métaphores sont équivoques par profession, et il se trouve à peine un mot qui ne devienne équivoque par le tissu du discours, ou par l'inflexion de la voix, ou par le geste qui l'accompagne.

8. Ces équivoques des noms font qu'il est difficile de retrouver les conceptions pour lesquelles le nom avait été fait ; cette difficulté se ren-contre non seulement dans le langage des autres hommes où nous devons autant considérer le but, l'occasion, la texture du discours que les mots mê-mes, mais encore dans notre propre discours, qui, étant dérivé de la coutume et de l'usage commun, ne nous représente pas à nous-mêmes nos propres conceptions. Il faut donc qu'un homme soit très habile pour se tirer de l'embarras des mots, de la texture du discours et des autres circons-tances, s'expliquer sans équivoque et découvrir le vrai sens de ce qui se dit, et c'est cette habileté que nous appelons intelligence.

9. A l'aide du petit mot est ou de quelque équivalent, de deux appella-tions nous faisons une affirmation ou une négation, dont l'une ou l'autre désignée dans les écoles sous le nom de proposition est composée de deux appellations jointes ensemble par le mot est. C'est ainsi que nous disons l'homme EST une créature vivante ; ou bien l'homme n'est point juste. La première de ces propositions se nomme affirmation parce que l'appellation de créature vivante est positive ; la seconde se nomme négation ou propo-sition négative, parce que n'est point juste est une privation.

10. Dans toute proposition, soit affirmative soit négative, la dernière appellation comprend la première ; comme dans cette proposition la chari-té est une vertu, le nom de vertu renferme le nom de charité ainsi qu'un grand nombre d'autres vertus, et alors on dit que la proposition est vraie ou est une vérité ; en effet la vérité est la même chose qu'une proposition véritable : ou la dernière appellation ne comprend pas tout homme, vu que les hommes sont injustes pour la plupart ; et alors on dit que la proposition est fausse ou une fausseté, vu qu'une fausseté ou une proposition fausse sont la même chose.

11. Je ne m'arrête point ici à faire voir de quelle manière on forme un syllogisme de deux propositions, soit que toutes les deux soient affirmati-ves, soit que l'une soit affirmative, et l'autre négative. Tout ce qui a été dit sur les noms ou propositions, quoique très nécessaire, est un discours aride, et je ne prétends pas donner ici un traité complet de logique, dont il faudrait voir la fin si je m'y engageais davantage. De plus, cela n'est point nécessaire, car il y aura très peu de gens qui n'auront pas assez de logique naturelle pour discerner si les conclusions que je tirerai dans la suite de cet ouvrage sont justes ou non. Je me contenterai donc de dire ici que former des syllogismes est ce que nous nommons raisonnement.

12. Lorsqu'un homme raisonne d'après des principes que l'expérience a montrés indubitables, en évitant toutes les illusions qui peuvent naître des sens ou de l'équivoque des mots, on dit que la conclusion qu'il en tire est conforme à la droite raison. Mais quand par de justes conséquences un homme peut tirer de sa conclusion la contradictoire d'une vérité évidente quelconque, alors on dit que sa conclusion est contraire à la raison, et une telle conclusion se nomme absurdité.

13. Comme il a été nécessaire d'inventer des noms pour tirer les hom-mes de l'ignorance en leur rappelant la liaison nécessaire qui subsiste entre une conception et une autre, d'un autre côté ces noms ont précipité les hommes dans l'erreur, au point qu'ils surpassent les bêtes brutes en erreur, autant qu'à l'aide des avantages que leur procurent les mots et le raisonne-ment ils les surpassent en science et dans les avantages qui l'accompa-gnent. Le vrai et le faux ne produisent aucun effet sur les bêtes, vu qu'elles n'ont point de langage, n'adhèrent point à des propositions et n'ont pas comme les hommes des raisonnements par le moyen desquels les faussetés se multiplient.

14. Il est de la nature de presque tous les corps qui sont souvent mus de la même manière d'acquérir de plus en plus de la facilité ou de l'apti-tude au même mouvement ; par là ce mouvement leur devient si habituel que pour le leur faire prendre il suffit de la plus légère impulsion. Comme les passions de l'homme sont les principes de ses mouvements volontaires, elles sont aussi les principes de ses discours, qui ne sont que des mouve-ments de sa langue. Les hommes désirant faire connaître aux autres les connaissances, les opinions, les conceptions, les passions qui sont en eux-mêmes, et ayant dans cette vue inventé le langage, ils ont par ce moyen fait passer tout le discours de leur esprit, dont nous avons parlé dans le chapitre précédent, à l'aide du mouvement de la langue dans le discours des mots. Et la raison (ratio) n'est plus qu'une oraison (oratio) pour la plus grande partie, sur laquelle l'habitude a tant de pouvoir que l'esprit ne fait que suggérer le premier mot, le reste suit machinalement sans que l'esprit s'en mêle. Il en est comme des mendiants lorsqu'ils récitent leur Pater noster, dans lequel ils ne font que combiner des mots de la manière qu'ils ont apprise de leurs nourrices ou de leurs camarades ou de leurs instruc-teurs sans avoir dans l'esprit aucunes images ou conceptions qui répondent aux mots qu'ils prononcent. Ces mendiants apprennent à leurs enfants ce qu'ils ont appris eux-mêmes. Si nous considérons le pouvoir de ces illu-sions des sens, dont nous avons parlé dans la section 10 du chapitre II, le peu de constance ou de fixité que l'on a mis dans les mots, à quel point ils sont sujets à des équivoques, combien ces mots sont diversifiés par les passions qui font que l'on trouve à peine deux hommes qui soient d'accord sur ce qui doit être appelé bien ou mal, libéralité ou prodigalité, valeur ou témérité : enfin si nous considérons combien les hommes sont sujets à faire des paralogismes ou de faux raisonnements, nous serons forcés de conclure qu'il est impossible de rectifier un si grand nombre d'erreurs sans tout refondre et sans reprendre les premiers fondements des connaissances humaines et des sens. Au lieu de lire des livres, il faut lire ses propres conceptions, et c'est dans ce sens que je crois que le mot fameux Connais-