Les dynamiques de l’évolution culturelle.
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17. Il y a encore une autre passion que l'on désigne quelquefois sous le nom d'amour, mais que l'on doit plus proprement appeler bienveillance ou charité. Un homme ne peut point avoir de plus uniquement que pour s'as-surer si cette chose peut lui être utile ou lui nuire, en conséquence elle s'en approche ou la fuit ; au lieu que l'homme, qui dans la plupart des événe-ments se rappelle la manière dont ils ont été causés ou dont ils ont pris naissance, cherche le commencement ou la cause de tout ce qui se pré-sente de neuf à lui. Cette passion d'admiration et de curiosité a produit non seulement l'invention des mots, mais encore la supposition des causes qui
pouvaient engendrer toutes choses. Voilà la source de toute philosophie *. L'astronomie est due à l'admiration des corps célestes. La physique est due aux effets étranges des éléments et des corps. Les hommes acquièrent des connaissances à proportion de leur curiosité ; un homme occupé du soin d'amasser des richesses ou de satisfaire son ambition, qui ne sont que des objets sensuels relativement aux sciences, ne trouve que très peu de satisfaction à savoir si c'est le mouvement du Soleil ou celui de la Terre
* Cf. Platon, Théétète, 155 d, et Aristote, La Métaphysique, A, 2, 982 b, 12 sq. qui produit le jour ; il ne fera attention à aucun événement étrange qu'au-tant qu'il peut être utile ou nuisible à ses vues.
La curiosité étant un plaisir, la nouveauté doit en être un aussi, surtout quand cette nouveauté fait concevoir à l'homme une opinion vraie ou faus-se d'améliorer son état; dans ce cas un homme éprouve les mêmes espé-rances qu'ont tous les joueurs tandis qu'on bat les cartes.
19. Il y a plusieurs autres passions, mais elles n'ont point de nom ; néanmoins quelques-unes d'entre elles ont été observées par la plupart des hommes. Par exemple, d'où peut venir le plaisir que les hommes trouvent à contempler du rivage le danger de ceux qui sont agités par une tempête, ou engagés dans un combat, ou à voir d'un château bien fortifié deux
armées qui se chargent dans la plaine * ? On ne peut douter que ce specta-cle ne leur donne de la joie, sans quoi ils n'y courraient pas avec empres-sement. Cependant cette joie doit être mêlée de chagrin ; car si dans ce spectacle il y a nouveauté, idée de sécurité présente et par conséquent plaisir, il y a aussi sentiment de pitié qui est déplaisir: mais le sentiment du plaisir prédomine tellement que les hommes, pour l'ordinaire, consentent en pareil cas à être spectateurs du malheur de leurs amis.
20. La grandeur d’âme n'est que la gloire dont j'ai parlé dans le pre-mier paragraphe ; gloire bien fondée sur l'expérience certaine d'un pouvoir suffisant pour parvenir ouvertement à la fin. La pusillanimité est le doute de pouvoir y parvenir. Ainsi tout ce qui est signe de vaine gloire est aussi signe de pusillanimité vu qu'un pouvoir suffisant fait de la gloire un aiguil-lon pour atteindre son but. Se réjouir ou s'affliger de la réputation vraie ou fausse est encore un signe de pusillanimité, parce que celui qui compte sur la réputation n'est pas le maître d'y parvenir. L'artifice et la fourberie sont pareillement des signes de pusillanimité, parce qu'on ne s'en repose pas sur leur pouvoir, mais sur l'ignorance des autres. La facilité à se mettre en colère marque de la faiblesse et de la pusillanimité, parce qu'elle montre de la difficulté dans la marche. Il en est de même de l'orgueil fondé sur la naissance et les ancêtres, parce que tous les hommes sont plus disposés à faire parade de leur propre pouvoir, quand ils en ont, que de celui des autres ; de l'inimitié et des disputes avec les inférieurs, puisqu'elles mont-rent que l'on n'a pas le pouvoir de terminer la dispute ; et du penchant à se moquer des autres, parce que c'est une affectation à tirer gloire de leurs faiblesses et non de son propre mérite, et de l'irrésolution qui vient de ce
* Cf. Lucrèce, De la nature, II, 1-6. qu'on n'a pas assez de pouvoir pour mépriser les petites difficultés qui se présentent dans la délibération.
21. La vie humaine peut être comparée à une course, et quoique la comparaison ne soit pas juste à tous égards, elle suffit pour nous remettre sous les yeux toutes les passions dont nous venons de parler. Mais nous devons supposer que dans cette course on n'a d'autre but et d'autre récom-pense que de devancer ses concurrents.
S'efforcer, c'est appéter ou désirer.
Se relâcher, c'est sensualité.
Regarder ceux qui sont en arrière, c'est gloire. Regarder ceux qui précèdent, c'est humilité.
Perdre du terrain en regardant en arrière, c'est vaine gloire.
Être retenu, c'est haine.
Retourner sur ses pas, c'est repentir.
Être en haleine, c'est espérance.
Être excédé, c'est désespoir.
Tâcher d'atteindre celui qui précède, c'est émulation.
Le supplanter ou le renverser, c'est envie.
Se résoudre à franchir un obstacle prévu, c'est courage.
Franchir un obstacle soudain, c'est colère.
Franchir avec aisance, c'est grandeur d'âme.
Perdre du terrain par de petits obstacles, c'est pusillanimité.
Tomber subitement, c'est disposition à pleurer.
Voir tomber un autre, c'est disposition à rire.
Voir surpasser quelqu'un contre notre gré, c'est pitié.
Voir gagner le devant à celui que nous n'aimons pas, c'est indignation.
Serrer de près quelqu'un, c'est amour.
Pousser en avant celui qu'on serre, c'est charité.
Se blesser par trop de précipitation, c'est honte.
Être continuellement devancé, c'est malheur.
Surpasser continuellement celui qui précédait, c'est félicité.
Abandonner la course, c'est mourir.