Les dynamiques de l’évolution culturelle.
Unnamed
5. Il y a un autre défaut de l'esprit que l'on nomme légèreté qui décèle pareillement une mobilité dans les esprits, mais portée à l'excès ; nous en avons des exemples dans les personnes qui, au milieu d'un discours sérieux, sont détournées par une bagatelle ou une plaisanterie, ce qui leur fait faire des parenthèses, les écarte de leur sujet et donne à ce qu'elles disent l'air d'un rêve ou d'un délire étudié. Cette disposition est produite par une curiosité, mais trop égale ou trop indifférente ; puisque les objets faisant tous une impression égale et plaisant également, ils se présentent en foule pour être exprimés et sortir à la fois.
6. La vertu opposée à ce défaut est la gravité ou fermeté ; l'atteinte du but étant son principal plaisir, elle sert à diriger et à retenir dans la route qui y mène toutes les autres pensées.
7. L'extrême de la stupidité est cette sottise naturelle que l'on peut
nommer stolidité * ; mais je ne sais quel nom donner à l'extrême de la légè-reté, quoiqu'elle soit une sottise distinguée de l'autre et que chaque homme soit à portée de l'observer.
8. Il y a un défaut de l'esprit que les Grecs ont désigné sous le nom
d'Amathia, indicibilité **, ou difficulté d'apprendre et de s'instruire ; cette disposition paraît venir de la fausse opinion où l'on est que l'on connaît déjà la vérité sur l'objet dont il s'agit, car il est certain qu'il y a moins d'iné-galité de capacité entre les hommes, que d'inégalité d'évidence entre ce
* Anglicisme: stolidity signifie impassibilité, flegme, mais prend ici le sens de
stupidité, conformément à l'étymologie latine (stolidus: stupide).
* * Anglicisme: indocibility désigne chez une personne le fait d'être réfractaire à
tout enseignement.
qu'enseignent les mathématiciens et ce qui se trouve dans les autres livres. Si donc les esprits des hommes étaient comme un papier blanc ou comme
une table rase ***, ils seraient également disposés à reconnaître la vérité de tout ce qui leur serait présenté suivant une méthode convenable et par de bons raisonnements ; mais lorsqu'ils ont une fois acquiescé à des opinions fausses et les ont authentiquement enregistrées dans leurs esprits, il est tout aussi impossible de leur parler intelligiblement que d'écrire lisible-ment sur un papier déjà barbouillé d'écriture. Ainsi la cause immédiate de l'indocibilité est le préjugé, et la cause du préjugé est une opinion fausse de notre propre savoir.
9. Un autre défaut essentiel de l'esprit est celui que l'on nomme extra-vagance, folie, qui paraît être une imagination tellement prédominante qu'elle devient la source de toutes les autres passions. Cette conception n'est qu'un effet de vaine gloire ou d'abattement, comme on peut en juger par les exemples suivants, qui tous semblent être dus soit à l'orgueil soit à la faiblesse d'âme. En premier lieu nous avons l'exemple d'un homme qui, dans le quartier nommé Cheapside à Londres, prêchait du haut d'une char-rette qui lui servait de chaire et disait qu'il était le Christ, ce qui était l'effet d'une folie et d'un orgueil spirituel. Nous avons encore eu plusieurs exem-ples d'une folie savante dans un grand nombre d'hommes qui entraient en délire toutes les fois que quelque occasion les faisait ressouvenir de leur propre habileté. On peut mettre au nombre de ces savants insensés ceux qui prétendent fixer le temps de la fin du monde et qui débitent de sem-blables prophéties. L'extravagance galante de Don Quichotte n'est qu'une expression de vaine gloire au plus haut point où la lecture des romans puisse porter un homme d'un esprit rétréci. Les fureurs causées par l'amour ne sont que des effets d'une forte indignation produite dans le cerveau par l'idée de se voir méprisé d'une maîtresse. L'orgueil affecté dans le maintien extérieur et les procédés a rendu fous bien des gens, et les a fait passer pour tels sous le nom d'hommes fantasques et bizarres.
10. Voilà des exemples des extrêmes, mais nous en avons encore des différents degrés auxquels l'on est porté par ces passions que l'on peut mettre au nombre des folies. C'est, par exemple, une folie du premier ordre dans un homme de se croire inspiré sans en avoir de preuves évidentes, ou de s'imaginer que l'on éprouve des effets de l'esprit de Dieu que n'éprou-vent point les autres personnes pieuses. Nous avons un exemple du second ordre dans ceux qui ne parlent que par sentences tirées des auteurs grecs ou latins. La galanterie, les amours, les duels qui sont maintenant en vogue
* ** Cf. Aristote, De l'âme, III, 4, 430 a. sont encore des folies d'une autre nuance. La malice est une nuance de la fureur et l'affectation est un commencement de frénésie.