Les dynamiques de l’évolution culturelle.
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3. Indépendamment de cette espèce de discours ou de raisonnement par lequel nous procédons d'une chose à une autre, il y en a encore de différentes sortes. D'abord il y a, par exemple, dans les sensations des liai-sons de conceptions que nous pouvons appeler extravagances ou écarts. C'est ce que nous voyons dans un homme qui regarde à terre pour chercher autour de lui quelque petit objet qu'il aura perdu ; les chiens de chasse en défaut, quand ils portent le nez en l'air pour reprendre la voie ; la façon dé-sordonnée dont un petit chien court, etc. ; alors nous partons d'un point arbitraire.
4*. Une autre sorte de raisonnement, c'est celui auquel l'appétence ou le désir donne son point de départ, comme dans l'exemple cité plus haut : lorsque l'honneur, dont l'homme a appétence ou le désir, lui fait penser au moyen suivant d'y parvenir, et celui-ci, à son tour, au suivant, etc. C'est cela même que les Latins appellent sagacitas, sagacité, et que nous pou-vons appeler chasse ou traque : ainsi les chiens suivent la trace de l'animal à l'odeur, et les hommes leur donnent la chasse en suivant leurs pas ; ou de même les hommes pourchassent la richesse, le rang, ou le devoir.
* Ce paragraphe est annoncé par d'Holbach dans le sommaire du chapitre IV mais
ne figure pas dans sa traduction. Nous en proposons une traduction en nous référant
au texte anglais de Hobbes : Human Nature, J. C. A. Gaskin éd., Oxford University
Press, 1994, p. 32.
5. Une autre sorte de raisonnement, c'est celui qui commence par l'appétence ou le désir de recouvrer une chose perdue, et qui du présent remonte en arrière, c'est-à-dire, de la pensée du lieu où nous nous aperce-vons de la perte, à la pensée du lieu d'où nous sommes venus récemment, et de la pensée de ce dernier lieu à celle du lieu où nous avons été aupara-vant, et ainsi de suite jusqu'à ce que nous nous remettions d'idée, dans l'endroit où nous avions encore la chose qui nous manque ; voilà ce que nous appelons réminiscence.
6. Le souvenir de la succession d'une chose relativement à une autre, c'est-à-dire de ce qui a précédé, suivi et accompagné, s'appelle expérience, soit qu'elle ait été faite volontairement, comme lorsqu'un homme expose quelque chose au feu pour en connaître l'effet résultant, soit qu'elle se fasse indépendamment de nous, comme quand nous nous rappelons que l'on a du beau temps le matin qui vient à la suite d'une soirée durant laquelle l'air était rouge. Avoir fait un grand nombre d'observations est ce que nous appelons avoir de l'expérience, ce qui n'est que le souvenir d'effets subséquents produits par des causes antécédentes.
7. Nul homme ne peut avoir dans l'esprit la conception de l'avenir, l'avenir étant ce qui n'existe point encore ; c'est de nos conceptions du pas-sé que nous formons le futur, ou plutôt nous donnons au passé relative-ment le nom de futur. Ainsi quand un homme a été accoutumé à voir les mêmes causes suivies des mêmes effets, lorsqu'il voit arriver les mêmes choses qu'il a vues auparavant, il s'attend aux mêmes conséquences. Par exemple, un homme qui a vu souvent des offenses suivies de châtiment, lorsqu'il voit commettre une offense actuellement il s'imagine qu'elle sera punie. Ainsi les hommes appellent futur ce qui est conséquent a ce qui est présent. Voilà comme le souvenir devient une prévoyance des choses à venir, c'est-à-dire nous donne l'attente ou la présomption de ce qui doit arriver.
8. De la même manière, si un homme voit actuellement ce qu'il a vu précédemment, il pense que ce qui a précédé ce qu'il a vu auparavant a aussi précédé ce qu'il voit présentement. Par exemple, celui qui a vu qu'il restait des cendres après le feu, lorsqu'il revoit des cendres en conclut qu'il y a eu du feu. C'est là ce qu'on nomme conjecture du passe, ou présomp-tion d'un fait.
9. Lorsqu'un homme a observé assez souvent que les mêmes causes antécédentes sont suivies des mêmes conséquences, pour que toutes les fois qu'il voit l'antécédent il s'attende à voir la conséquence, ou que lors-qu'il voit la conséquence il compte qu'il y a eu le même antécédent, alors il dit que l'antécédent et le conséquent sont des signes l'un de l'autre ; c'est ainsi qu'il dit que les nuages sont des signes de la pluie qui doit venir, et que la pluie est un signe des nuages passés.
10. C'est dans la connaissance de ces signes, acquise par l'expérience, que l'on fait consister ordinairement la différence entre un homme et un autre homme relativement à la sagesse, nom par lequel on désigne com-munément la somme totale de l'habileté ou la faculté de connaître ; mais c'est une erreur, car les signes ne sont que des conjectures ; leur certitude augmente et diminue suivant qu'ils ont plus ou moins souvent manqué; ils ne sont jamais pleinement évidents. Quoiqu'un homme ait vu constam-ment jusqu'ici le jour et la nuit se succéder, cependant il n'est pas pour cela en droit de conclure qu'ils se succéderont toujours de même, ou qu'ils se sont ainsi succédé de toute éternité. L'expérience ne fournit aucune con-clusion universelle. Si les signes montrent juste vingt fois contre une qu'ils manquent, un homme pourra bien parier vingt contre un sur l'événement, mais il ne pourra pas conclure que cet événement est certain. On voit par là clairement que ceux qui ont le plus d'expérience peuvent le mieux con-jecturer, parce qu'ils ont le plus grand nombre de signes propres à fonder leurs conjectures : voilà pourquoi, toutes choses égales, les vieillards ont plus de prudence que les jeunes gens ; car ayant vécu plus longtemps ils se souviennent d'un plus grand nombre de choses, et l'expérience n'est fondée que sur le souvenir. Pareillement les hommes d'une imagination prompte ont, toutes choses égales, plus de prudence que ceux dont l'imagination est lente, parce qu'ils observent plus en moins de temps. La prudence n'est que la conjecture d'après l'expérience, ou d'après les signes donnés par l'expé-rience et consultés avec précaution et de manière à se bien rappeler toutes les circonstances des expériences qui ont fourni ces signes, vu que les cas qui ont de la ressemblance ne sont pas toujours les mêmes.
11. Comme dans les conjectures que l'on forme sur une chose passée ou future, la prudence exige que l'on conclue d'après l'expérience, sur ce qui arrivera ou sur ce qui est arrivé, c'est une erreur d'en inférer le nom qu'on doit donner à la chose, c'est-à-dire, nous ne pouvons pas conclure d'après l'expérience qu'une chose doit être appelée juste ou injuste, vraie ou fausse, ou généraliser aucune proposition, à moins que ce ne soit d'après le souvenir de l'usage des noms que les hommes ont arbitrairement imposés. Par exemple, avoir vu rendre mille fois un même jugement dans un cas pareil ne suffit pas pour en conclure qu'un jugement est juste, quoi-que la plupart des hommes n'aient pas d'autre règle ; mais pour tirer une telle conclusion, il faut à l'aide d'un grand nombre d'expériences découvrir ce que les hommes entendent par juste et injuste. De plus, pour conclure d'après l'expérience il y a une autre précaution à prendre ; et cette précau-tion est indiquée dans la section 10 du chapitre II. Elle consiste à se bien garder de conclure qu'il y ait hors de nous des choses telles que celles qui sont en nous.