Les dynamiques de l’évolution culturelle.

Bronislaw Malinowski · Chapitre 22 sur 24

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Les dynamiques de l’évolution culturelle.

Chapitre XIII

1. Facultés de l'esprit considérées dans les rapports des hommes entre eux. 2. Ce qu'on nomme enseigner, apprendre, persuasion, controverse. 3. Signe d'un enseignement exact et sans erreur Sciences qui en sont susceptibles, et celles qui ne le sont pas. 4. Toutes les disputes viennent des dogmatiques: les mathématiciens n'en font naître aucune. 5. Ce que c'est que conseil. 6. Ce que signifient l'interrogation, la prière, la promesse, la menace, le commandement. Ce qu'on appelle loi. 7. La passion et l'opinion produisent la persuasion. 8. Difficulté de découvrir le vrai sens des écrivains qui ont vécu longtemps avant nous. 9. Ce qu'il faut faire lorsqu'un homme avance deux opinions contradictoires. 10. Lorsqu'il parle un langage que ne comprend point celui à qui il parle. 11. Et lorsqu'il garde le silence.

 

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1. Après avoir parlé des facultés et des actes de l'esprit tant cognitifs que moteurs, considérés dans chaque homme en particulier, abstraction faite de ses rapports avec les autres, il est à propos de traiter dans ce chapitre des effets de ces facultés les unes sur les autres, effets qui sont les signes auxquels un homme connaît ce qu'un autre conçoit et se propose de faire. Parmi ces signes il y en a qui ne peuvent être aisément dissimulés ; tels sont les actions et les gestes, surtout quand ils sont soudains ; j'en ai rapporté des exemples dans le chapitre IX, et j'ai parlé des passions diver-ses dont ils sont des signes. Il y en a d'autres qui peuvent être dissimulés ou feints, tels sont les mots et les discours dont je dois développer les effets dans ce chapitre.

2. Le premier usage du langage est d'exprimer nos conceptions, c'est-à-dire de produire dans un autre les mêmes conceptions qui sont au-dedans de nous-mêmes ; c'est là ce qu'on nomme enseigner. Si la conception de celui qui enseigne accompagne continûment ses paroles en partant d'une vérité fondée sur l'expérience, alors elle produit la même évidence dans celui qui écoute et qui comprend ce qu'on lui dit, et lui fait connaître quel-que chose : c'est ce que l'on nomme apprendre. Mais s'il n'y a point une pareille évidence, cet enseignement se nomme persuasion ; elle ne produit dans celui qui écoute que ce qui est uniquement dans l'opinion de celui qui parle. L'on appelle controverse les signes de deux opinions contradictoi-res, à savoir l'affirmation et la négation de la même chose, mais les deux affirmations ou deux négations sont consentement dans les opinions.

3. Il y a signe infaillible d'un enseignement exact et sans erreur lorsque nul homme n'a enseigné le contraire, quelque petit que soit le nombre de ceux qui l'ont pu faire ; car la vérité est communément plutôt du côté du petit nombre que du côté de la multitude. Mais lorsque dans des opinions et des questions considérées ou discutées par bien des gens, il arrive qu'aucun des hommes qui les ont ainsi discutées n'ont différé les uns des autres, l'on peut justement en conclure qu'ils savent ce qu'ils enseignent : à ce défaut l'on peut soupçonner qu'ils ne savent ce qu'ils disent. C'est ce qui paraît très clairement à ceux qui ont considéré les sujets divers sur lesquels ces hommes ont exercé leurs plumes, les routes différentes qu'ils ont em-ployées pour réussir, ainsi que leurs succès divers. Les hommes qui ne se sont proposé d'examiner que la comparaison des grandeurs, des nombres, des temps, des mouvements et leurs proportions, ont été en cette qualité les auteurs de tous les avantages dont nous jouissons sur les sauvages qui habitent certaines parties de l'Amérique, ou les premiers habitants des contrées où l'on voit aujourd'hui fleurir les arts et les sciences. En effet c'est aux études de ces hommes que sont dus et l'utile et l'agréable que nous avons tirés de la navigation, de la géographie, de la division, de la distinction et des descriptions qu'ils ont faites de la terre : c'est à eux que nous devons les calculs des temps et la faculté de prévoir la marche des corps célestes, ainsi que de mesurer les distances, les solides, etc. ; c'est d'eux que nous vient l'architecture et l'art de nous fortifier et de nous défendre. Dépouillés de ces connaissances, en quoi différerions-nous des Indiens les plus barbares ? Cependant, jusqu'à ce jour on n'a point entendu dire qu'il y ait eu aucune dispute sur les conséquences tirées de ces sortes de sciences qui se sont au contraire continuellement enrichies de conclu-sions qui ont été des résultats des spéculations les plus profondes. Tout homme qui jettera les yeux sur leurs écrits en sentira la raison ; c'est qu'ils partent de principes très simples et dont l'évidence est frappante pour les esprits les plus ordinaires, et s'avancent peu à peu en mettant beaucoup de sévérité dans leurs raisonnements ; de l'imposition des noms ils concluent la vérité de leurs premières propositions ; des deux premières propositions ils en infèrent une troisième ; de ces trois une quatrième, et suivent ainsi la route de la science pas à pas selon la méthode indiquée dans le chapitre VI, paragraphe 4. D'un autre côté, ceux qui ont écrit sur les facultés, les passions et les noms des hommes, c'est-à-dire sur la philosophie morale, la politique, le gouvernement et les lois, sujets qui sont la matière d'une infinité de volumes, bien loin de diminuer les doutes et les disputes sur les questions qu'ils ont traitées, n'ont fait que les multiplier. Il n'y a personne aujourd'hui qui puisse se flatter d'en savoir plus sur ces matières que ce qu'Aristote en a dit il y a deux mille ans ; chacun s'imagine en savoir là-dessus autant qu'un autre, et se persuade qu'il suffit pour ces choses d'avoir de l'esprit naturel et qu'elles n'exigent point une étude particulière et ne doivent pas détourner des amusements ou des soins qu'on se donne pour acquérir des richesses et des emplois. La raison du peu de progrès de ces auteurs, c'est que dans leurs ouvrages et leurs discours ils prennent pour principes les opinions vulgaires sans s'embarrasser si elles sont vraies ou fausses, tandis qu'elles sont fausses pour la plupart. Il y a donc une très grande différence entre enseigner et persuader; le signe de la persuasion est la dispute; le signe de l'enseignement est point de dispute.

 

4. Parmi ceux que l'on nomme savants, il y en a de deux espèces ; les uns partent de principes simples et communs comme ceux dont on a parlé dans le paragraphe précédent et on les nomme mathématiciens ; les autres sont ceux qui se fondent sur des maximes qu'ils ont adoptées dans leur éducation et d'après l'autorité des hommes ou de l'usage, et qui regardent le mouvement habituel de la langue comme du raisonnement, et ceux-ci sont appelés dogmatiques. Mais comme nous venons de voir que ceux que l'on nomme mathématiciens ne se rendent pas coupables du crime de faire éclore des disputes et qu'on ne peut point accuser des hommes qui ne prétendent point être savants, c'est aux dogmatiques qu'il faut s'en prendre, c'est-à-dire à ceux qui ne sont qu'imparfaitement savants, et qui veulent avec hauteur faire passer leurs opinions pour des vérités sans en fournir aucune démonstration fondée sur l'expérience ou sur des passages de l'Écriture dont l'interprétation ne soit point sujette à dispute.