Les dynamiques de l’évolution culturelle.
Chapitre II
1. Des conceptions. 2. Définition du sentiment. 3. D'où vient la différence des conceptions. 4. Quatre propositions relatives à la nature de la conception. 5. Preuve de la première. 6. Preuve de la seconde. 7. et 8. Preuves de la troisième. 9. Preuve de la quatrième. 10. De l'erreur de nos sens.
Retour à la table des matières
1. Après avoir expliqué ce que j'entends par concevoir, ou par d'autres mots équivalents, je vais parler des conceptions mêmes, et je ferai voir leurs différences, leurs causes, la façon dont elles sont produites, autant que cela sera nécessaire en cet endroit.
2. Originairement toute conception procède de l'action de la chose dont elle est la conception. Lorsque l'action est présente, la conception que cette action produit se nomme sentiment, et la chose par l'action de laquelle le sentiment est produit se nomme l'objet du sens.
3. A l'aide de nos organes divers nous avons des conceptions diffé-rentes de qualités diverses dans les objets. Par la vue nous avons une con-ception ou une image composée de couleur et de figure ; voilà toute la connaissance qu'un objet nous donne sur sa nature par le moyen de l'œil. Par l'ouïe, nous avons une conception appelée son ; c'est toute la connais-sance qu'un objet peut nous fournir de sa qualité par le moyen de l'oreille. Il en est de même des autres sens, à l'aide desquels nous recevons les conceptions des différentes natures ou qualités des objets.
4. Comme dans la vision, l'image, composée de couleur et de figure, est la connaissance que nous avons des qualités de l'objet de ce sens, il n'est pas difficile à un homme d'être dans l'opinion que la couleur et la figure sont les vraies qualités de l'objet, et par conséquent que le son ou le bruit sont les qualités de la cloche ou de l'air. Cette idée a été si longtemps reçue que le sentiment contraire doit paraître un paradoxe étrange ; cepen-dant, pour maintenir cette opinion, il faudrait supposer des espèces visibles et intelligibles allant et venant de l'objet ; ce qui est pire qu'un paradoxe, puisque c'est une impossibilité.
Je vais donc tâcher de prouver clairement les principes suivants.
Que le sujet auquel la couleur et l'image sont inhérentes n'est point l'objet ou la chose vue.
Qu'il n'y a réellement hors de nous rien de ce que nous appelons image ou couleur.
Que cette image ou couleur n'est en nous qu'une apparence du mouve-ment, de l'agitation ou du changement que l'objet produit sur le cerveau, sur les esprits ou sur la substance renfermée dans la tête.
Que comme dans la vision, de même dans toutes les conceptions qui nous viennent des autres sens, le sujet de leur inhérence n'est point l'objet, mais l'être qui sent.
5. Tout homme a l'expérience d'avoir vu le soleil ou d'autres objets visibles réfléchis dans l'eau ou dans des verres ; cette expérience suffit seule pour conclure que l'image et la couleur peuvent être là où n'est pas la chose qu'on voit. Mais comme on peut dire que, quoique l'image dans l'eau ne soit point dans l'objet, mais soit une chose purement fantastique, cepen-dant il peut y avoir réellement de la couleur dans la chose elle-même, je pousse plus loin cette expérience, et je dis que souvent l'on voit le même objet double, comme deux chandelles pour une, ce qui peut venir de quel-que dérangement dans la machine, ou sans dérangement quand on le veut ; or que les organes soient bien ou mal disposés, les couleurs et les figures dans ces deux images de la même chose ne peuvent lui être inhérentes, puisque la chose vue ne peut point être en deux endroits à la fois.
L'une de ces images n'est point inhérente à l'objet; car en supposant que les organes de la vue soient alors également bien ou mal disposés, l'une d'entre elles n'est pas plus inhérente à l'objet que l'autre, et consé-quemment aucune des deux images n'est dans l'objet : ce qui prouve la première proposition avancée au paragraphe précédent.
6. En second lieu, chacun peut s'assurer que l'image d'un objet qui se réfléchit dans de l'eau ou dans un verre n'est pas un être existant dans l'eau ou derrière le verre: ce qui prouve la seconde proposition.
7. En troisième lieu, nous devons considérer que dans toute grande agitation ou concussion du cerveau, telle que celle qui arrive lorsqu'on reçoit à l'œil un coup qui dérange le nerf optique, on voit une certaine lumière ; mais cette lumière n'est rien d'extérieur, ce n'est qu'une appa-rence ; il n'y a de réel que la concussion ou le mouvement des parties du nerf optique. Expérience qui nous autorise à conclure que l'apparence de la lumière n'est dans le vrai qu'un mouvement qui s'est fait au-dedans de nous. Si donc des corps lumineux peuvent exciter un mouvement capable d'affecter le nerf optique de la manière qui lui est propre, il s'ensuivra une image de la lumière à peu près dans la direction suivant laquelle le mouvement avait été en dernier lieu imprimé jusqu'à l'œil ; c'est-à-dire, dans l'objet, si nous le regardons directement, et dans l'eau ou dans le verre, lorsque nous le regardons suivant la ligne de réflexion. Ce qui prou-ve la troisième proposition, à savoir que l'image et la couleur ne sont que des apparences du mouvement, de l'agitation ou du changement qu'un objet produit sur le cerveau, sur l'esprit, ou sur quelque substance interne renfermée dans la tête.
8. Il n'est pas difficile de démontrer que tous les corps lumineux pro-duisent un mouvement sur l'œil, et par le moyen de l'œil sur le nerf opti-que, qui agit sur le cerveau, ce qui occasionne l'apparence de la lumière ou de la couleur. Premièrement, il est évident que le feu, le seul corps lumi-neux qui soit sur la terre, agit ou se meut également en tous sens ; au point que si on arrête son mouvement ou si on l'enveloppe, il s'éteint et n'est plus du feu. De plus, il est démontré par l'expérience que le feu agit de lui-même par un mouvement alternatif d'expansion et de contraction que l'on nomme vulgairement flamme, ou scintillation. De ce mouvement dans le feu, il doit nécessairement résulter une pression ou répulsion d'une partie du medium qui lui est contigu, par laquelle cette partie presse ou repousse la plus proche, et ainsi successivement une partie en chasse une autre vers l'œil même ; et en même temps la partie extérieure de l'œil presse la partie intérieure suivant les lois de la rétraction. Or l'enveloppe intérieure de l'œil n'est qu'une portion du nerf optique, ce qui fait que le mouvement est par son moyen continué jusqu'au cerveau, qui par sa résistance ou réaction meut à son tour le nerf optique ; et faute de concevoir cet effet comme réaction ou rebond du dedans, nous le croyons du dehors, et l'appelons lumière, ainsi qu'on l'a déjà prouvé par l'expérience du coup sur J'œil. Nous n'avons point de raison pour douter que le soleil, qui est la source de la lumière, agisse, au moins dans le cas dont il s'agit, autrement que le feu. Cela posé, toute vision tire son origine d'un mouvement, tel que celui qui vient d'être décrit ; car où il n'y a point de lumière il n'y a point de vision ; ainsi la couleur doit être la même chose que la lumière, comme étant l'effet des corps lumineux ; la seule différence qu'il y ait, c'est que quand la lumière vient directement de la fontaine de l'œil, ou indirectement de la réflexion des corps unis et polis qui n'ont point de mouvement interne particulier propre à l'altérer, nous l'appelons lumière ; au lieu que lors-qu'elle vient frapper l'œil par réflexion ou qu'elle est renvoyée par des corps inégaux, raboteux, ou qui ont un mouvement propre capable de l'al-térer, nous l'appelons couleur; la lumière ou la couleur ne diffèrent qu'en ce que la première est pure, et l'autre est une lumière troublée. Ce qui a été dit nous prouve non seulement la vérité de la troisième proposition, mais encore nous fait connaître la façon dont se produisent la lumière et les couleurs.
9. Comme la couleur n'est point inhérente à l'objet, mais n'est que l'action de cet objet sur nous, causée par un mouvement tel que nous l'avons décrit, de même le son n'est pas dans l'objet que nous entendons, mais dans nous-mêmes. Une preuve de cette vérité, c'est que, de même qu'un homme peut voir double ou triple, il peut aussi entendre deux ou trois fois par le moyen des échos multipliés, lesquels échos sont des sons comme leur générateur. Or ces sons, n'étant pas dans le même lieu, ne peuvent pas être inhérents au corps qui les produit. Rien ne peut produire ce qui n'est pas en lui-même ; le battant n'a pas de son en lui-même; mais il a du mouvement et en produit dans les parties internes de la cloche ; de même la cloche a du mouvement, mais n'a pas de son; elle donne du mou-vement à l'air ; cet air a du mouvement, mais non du son; il communique ce mouvement au cerveau par l'oreille et les nerfs ; le cerveau a du mouve-ment et non du son ; l'impulsion reçue par le cerveau rebondit sur les nerfs qui émanent de lui, et alors elle devient une apparence que nous appelons le son.
Si nous étendons nos expériences sur les autres sens il sera facile de s'apercevoir que l'odeur et la saveur d'une même substance ne sont pas les mêmes pour tous les hommes, et nous en conclurons qu'elles ne résident point dans la substance que l'on sent ou que l'on goûte, mais dans les orga-nes. Par la même raison, la chaleur que le feu nous fait éprouver est évi-demment en nous, et elle est très différente de la chaleur qui existe dans le feu ; car la chaleur que nous éprouvons est ou un plaisir ou une douleur suivant qu'elle est douce ou violente, tandis qu'il ne peut y avoir ni plaisir ni douleur dans les charbons.
Cela suffit pour nous prouver la quatrième et dernière proposition, à savoir que, de même que dans la vision, dans toutes les conceptions qui résultent des autres sens, le sujet de leur inhérence n'est point dans l'objet mais dans celui qui sent.
10. Il suit encore de là que tous les accidents ou toutes les qualités que nos sens nous montrent comme existant dans le monde n'y sont point réellement, mais ne doivent être regardés que comme des apparences ; il n'y a réellement dans le monde, hors de nous, que les mouvements par lesquels ces apparences sont produites. Voilà la source des erreurs de nos sens, que ces mêmes sens doivent corriger; car de même que mes sens me disent qu'une couleur réside dans l'objet que je vois directement, mes sens m'apprennent que cette couleur n'est point dans l'objet, lorsque je le vois par réflexion.