Les dynamiques de l’évolution culturelle.
Chapitre VII
1. Du plaisir, de la douleur, de l'amour et de la haine. 2. Du désir, de l'aversion, de la crainte. 3. Du bien et du mal, du beau et du honteux. 4. De la fin, de la jouissance. 5. Du profitable, de l'usage, de la vanité. 6. De la félicité. 7. Du mélange du bien et du mal. 8. Du plaisir et de la douleur des sens; de la joie et du chagrin.
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1. On a fait voir dans le paragraphe 8 du chapitre III que les concep-tions et les apparitions ne sont réellement rien que du mouvement excité dans une substance intérieure de la tête ; ce mouvement ne s'arrêtant point là mais se communiquant au cœur doit nécessairement aider ou arrêter le mouvement que l'on nomme vital. Lorsqu'il l'aide et le favorise, on l'appel-le plaisir, contentement, bien-être, qui n'est rien de réel qu'un mouvement dans le cœur, de même que la conception n'est rien qu'un mouvement dans la tête ; alors les objets qui produisent ce mouvement sont appelés agréa-bles, délicieux, etc. Les Latins ont fait le mot jucundum, de juvare, aider. Ce mouvement agréable est nommé amour relativement à l'objet qui l'ex-cite. Mais lorsque ce mouvement affaiblit ou arrête le mouvement vital, on le nomme douleur. Et relativement à l'objet qui le produit on le désigne sous le nom de haine. Les Latins l'ont exprimé quelquefois par le mot odium et d'autres fois par tœdium.
2. Ce mouvement dans lequel consiste le plaisir ou la douleur est encore une sollicitation ou une attraction qui entraîne vers l'objet qui plait, ou qui porte à s'éloigner de celui qui déplaît. Cette sollicitation est un effort ou un commencement interne d'un mouvement animal qui se nomme appétit ou désir quand l'objet est agréable, qui se nomme aversion lorsque l'objet déplaît actuellement, et qui se nomme crainte relativement au déplaisir que l'on attend. Ainsi le plaisir, l'amour, l'appétit ou le désir sont des mots divers dont on se sert pour désigner une même chose envisagée diversement.
3. Chaque homme appelle bon ce qui est agréable pour lui-même et appelle mal ce qui lui déplaît. Ainsi chaque homme différant d'un autre par son tempérament ou sa façon d'être, il en diffère sur la distinction du bien et du mal ; et il n'existe point une bonté absolue considérée sans relation, car la bonté que nous attribuons à Dieu même n'est que la bonté relative-ment à nous. Comme nous appelons bonnes ou mauvaises les choses qui nous plaisent ou nous déplaisent, nous appelons bonté et méchanceté les facultés par lesquelles elles produisent ces effets : les Latins désignent par le mot seul pulchritudo les signes de la bonté, et ils désignent sous le nom de turpitudo les signes de la méchanceté.
Toutes les conceptions que nous recevons immédiatement par les sens étant ou plaisir ou douleur produisent ou le désir ou la crainte ; il en est de même de toutes les imaginations qui viennent à la suite de l'action des sens. Mais comme il y a des imaginations faibles, il y a aussi des plaisirs et des douleurs plus ou moins faibles.
4. L'appétit ou le désir étant le commencement du mouvement animal qui nous porte vers quelque chose qui nous plait, la cause finale de ce mouvement est d'en atteindre la fin que nous nommons aussi le but; et lorsque nous atteignons cette fin, le plaisir qu'elle nous cause se nomme jouissance. Ainsi le bien (bonum) et la fin (finis) sont la même chose envi-sagée diversement.
5. Parmi les fins, les unes sont nommées prochaines et les autres éloi-gnées ; mais lorsqu'on compare les fins les plus prochaines avec les plus éloignées, on ne les appelle plus des fins mais des moyens ou des voies pour parvenir. Quant à la fin la plus éloignée dans laquelle les anciens philosophes ont placé la félicité, elle n'existe point dans le monde, et il n'y a pas de voie qui y conduise ; car tant que nous vivons nous avons des désirs, et le désir suppose toujours une fin. Les choses qui nous plaisent comme des moyens ou des voies pour parvenir à une fin sont appelées utiles ou profitables ; leur jouissance se nomme usage, et celles qui ne nous rendent aucun profit s'appellent vaines.
6. Puisque nous voyons que tout plaisir est appétence et suppose une fin ultérieure, il ne peut y avoir de contentement qu'en continuant d'appé-ter. Il ne faut donc pas être émerveillés que les désirs des hommes aillent en augmentant à mesure qu'ils acquièrent plus de richesses, d'honneurs ou de pouvoir ; et qu'une fois parvenus au plus haut degré d'un pouvoir quelconque, ils se mettent à la recherche de quelque autre tant qu'ils se jugent inférieurs à quelque autre homme. Voilà pourquoi, parmi ceux qui ont joui de la puissance souveraine, quelques-uns ont affecté de se rendre éminents dans les arts. C'est ainsi que Néron s'est adonné à la musique et à la poésie ; l'empereur Commode s'est fait gladiateur; ceux qui n'affectent point de pareilles choses sont obligés de chercher à s'amuser ou à recréer leur imagination par l'application que donnent le jeu, ou les affaires, ou l'étude, etc. C'est avec raison que les hommes éprouvent du chagrin quand ils ne savent que faire. Ainsi la félicité, par laquelle nous entendons le plaisir continuel, ne consiste point à avoir réussi mais à réussir.
7. Il y a peu d'objets dans ce monde qui ne soient mélangés de bien et de mal ; ils sont si intimement et si nécessairement liés que l'on ne peut obtenir l'un sans l'autre. C'est ainsi que le plaisir qui résulte d'une faute est joint à l'amertume du châtiment ; c'est ainsi que l'honneur est joint com-munément avec le travail et la peine. Lorsque dans la somme totale de la chaîne le bien fait la plus grande partie, le tout est appelé bon ; mais quand le mal fait pencher la balance, le tout est appelé mauvais.
8. Il y a deux sortes de plaisirs ; les uns semblent affecter les organes du corps ou les sens, et je les appelle sensuels, parmi lesquels le plus grand est celui qui nous invite à la propagation de notre espèce; vient ensuite celui qui nous invite à manger pour la conservation de notre individu. Le plaisir de l'autre espèce n'affecte aucune portion de notre corps en particu-lier, on le nomme plaisir de l'esprit, et c'est ce que je nomme la joie. Il en est de même des peines dont les unes affectent le corps et d'autres ne l'affectent point et sont appelées chagrins.