Les dynamiques de l’évolution culturelle.

Bronislaw Malinowski · Chapitre 20 sur 24

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Les dynamiques de l’évolution culturelle.

Unnamed

2. Comme le Dieu tout-puissant est incompréhensible, il s'ensuit que nous ne pouvons avoir de conception ou d'image de la Divinité ; consé-quemment tous ses attributs n'annoncent que l'impossibilité de concevoir quelque chose touchant sa nature dont nous n'avons d'autre conception, sinon que Dieu existe. Nous reconnaissons naturellement que les effets annoncent un pouvoir de les produire avant qu'ils aient été produits, et ce pouvoir suppose l'existence antérieure de quelque Être revêtu de ce pouvoir. L'Être existant avec ce pouvoir de produire, s'il n'était point éter-nel, devrait avoir été produit par quelque Être antérieur à lui, et celui-ci par un autre Être qui l'aurait précédé. Voilà comme en remontant de cau-ses en causes nous arrivons à un pouvoir éternel, c'est-à-dire antérieur à tout, qui est le pouvoir de tous les pouvoirs et la cause de toutes les causes. C'est là ce que tous les hommes conçoivent par le nom de Dieu, qui renfer-me éternité, incompréhensibilité, toute-puissance. Ainsi tous ceux qui veulent y faire attention sont à portée de savoir que Dieu est, quoiqu'ils ne puissent point savoir ce qu'il est. Un aveugle-né, quoiqu'il lui soit impossi-ble de se faire une idée du feu, ne peut pas ne point savoir qu'il existe une chose que les hommes appellent du feu, vu qu'il est à portée de sentir sa chaleur.

3. Lorsque nous disons de Dieu qu'il voit, qu'il entend, qu'il parle, qu'il sait, qu'il aime, etc., mots par lesquels nous comprenons quelque chose dans les hommes a qui nous les attribuons, nous ne concevons plus rien lorsque nous les attribuons à la nature divine. C'est très bien raisonner que de dire : le Dieu qui a fait l'œil ne verra-t-il pas; le Dieu qui a fait l'oreille n'entendra-t-il pas ? Et ce n'est pas moins bien raisonner que de dire : le Dieu qui a fait l'œil n'est-il pas en état de voir sans œil ? ou celui qui a fait l'oreille n'entendra-t-il pas sans oreilles ? celui qui a fait le cerveau ne saura-t-il pas sans cerveau ? celui qui a fait le cœur n'aimera-t-il pas sans avoir un cœur ? Ainsi les attributs que l'on donne à la Divinité ne signi-fient que notre incapacité ou le respect que nous avons pour lui. Ils annoncent notre incapacité lorsque nous disons qu'il est incompréhensible et infini. Es annoncent notre respect quand nous lui donnons les noms qui parmi nous servent à désigner les choses que nous louons et que nous exaltons, tels que ceux de tout-puissant, d'omniscient, de juste, de miséri-cordieux, etc. Quand Dieu se donne à lui-même ces noms dans les Saintes

Écritures, ce n'est que anthropopathos *,c'est-à-dire, pour s'accommoder à

* Humainement.

notre façon de parler, sans quoi nous serions dans l'impossibilité de l'entendre.

4. Par le mot esprit, nous entendons un corps naturel d'une telle sub-tilité qu'il n'agit point sur les sens, mais qui remplit une place, comme pourrait la remplir l'image d'un corps visible. Ainsi la conception que nous avons d'un esprit est celle d'une figure sans couleur : dans la figure nous concevons dimension ; par conséquent concevoir un esprit c'est concevoir quelque chose qui a des dimensions : mais qui dit un esprit surnaturel dit une substance sans dimensions, deux mots qui se contredisent. Ainsi quand nous attribuons le mot esprit à Dieu, nous ne le lui attribuons non plus selon l'expression d'une chose que nous concevons que quand nous lui attribuons le sentiment et l'intellect ; c'est une manière de lui marquer notre respect, que cet effort en nous de faire abstraction en lui de toute substance corporelle et grossière.

5. Il n'est pas possible par les seuls moyens naturels de connaître mê-me l'existence des autres êtres que les hommes appellent esprits incorpo-rels. Nous qui sommes des chrétiens nous admettons l'existence des anges bons et mauvais, et des esprits ; nous disons que l'âme humaine est un esprit et que ces esprits sont immortels, mais il est impossible de le savoir, c'est-à-dire d'avoir une évidence naturelle de ces choses. Car, comme on a dit dans le chapitre VI, paragraphe 3, toute évidence est conception, et par le chapitre III, paragraphe 1, toute conception est imagination et vient des sens. Or nous supposons que les esprits sont des substances qui n'agissent point sur les sens, d'où il suit qu'ils ne sont point possibles à concevoir.

Mais quoique L'Écriture admette des esprits, elle ne dit en aucun en-droit qu'ils soient incorporels, dans le sens qu'ils soient privés de dimen-sions et de qualités ; et même je ne pense pas que le mot incorporel se trouve dans toute la Bible ; mais il y est dit que l'esprit habite dans les hommes, qu'il descend sur les hommes, qu'il va et qu'il vient, que des es-prits sont des anges, c'est-à-dire des messagers ; tous ces mots impliquent localité qui est une dimension ; or tout ce qui a dimension est corps, quelque subtil qu'on le suppose. Il me paraît donc que l'Écriture est plus favorable à ceux qui prétendent que les anges et les esprits sont corporels qu'à ceux qui soutiennent le contraire ; c'est une contradiction palpable dans le discours naturel que de dire en parlant de l'âme humaine qu'elle est toute dans le tout et toute dans chaque partie du tout, tota in toto, et tota in qualibet parte corporis : proposition qui n'est fondée ni sur la raison ni sur la révélation, mais qui vient de l'ignorance de ce que sont les choses que l'on nomme des spectres, ces images qui se montrent dans l'obscurité aux enfants et à ceux qui sont peureux, et d'autres imaginations étranges dont j'ai parlé dans le chapitre III, paragraphe 5, où je les appelle des fantômes. Car en les prenant pour des choses réelles placées hors de nous comme les corps, et en les voyant paraître et se dissiper d'une façon si étrange et si peu semblable à la façon d'agir des corps, comment les désigner autrement que sous le nom de corps incorporels ? Ce qui n'est pas un nom, mais une absurdité du langage.

6. Il est vrai que les païens et toutes les nations du monde ont reconnu qu'il y avait des esprits que l'on a regardés comme incorporels, d'où l'on pourrait vouloir conclure qu'un homme sans le secours des Saintes Écri-tures peut à l'aide des seules lumières de la raison parvenir à connaître qu'il existe des esprits, mais les idées que les païens ont eues des esprits sont, comme je l'ai dit ci-devant, les suites de l'ignorance de la cause des fantômes et des apparitions. Ce fut cette ignorance qui fit éclore chez les Grecs une foule de dieux et de démons bons et mauvais et de génies pour chaque homme. Mais cela ne prouve pas qu'il existe des esprits. Cela n'est qu'une opinion fausse de la force de l'imagination.

7. En voyant donc que la connaissance que nous avons des esprits n'est point une connaissance naturelle, mais est fondée sur la foi que nous avons dans la révélation surnaturelle faite à ceux de qui nous tenons les Saintes Écritures, il suit encore que c'est sur l'Écriture que doit se fonder la connaissance que nous avons de l'inspiration qui est l'opération de l'esprit en nous. Les signes qu'on nous y donne de l'inspiration sont les miracles lorsqu'ils sont tels qu'il soit impossible à l'imposture humaine d'en faire de semblables. C'est ainsi, par exemple, que l'inspiration du prophète Élie fut prouvée par le feu du ciel qui tomba miraculeusement et consuma l'offran-de du sacrifice.

Mais les signes auxquels nous pouvons reconnaître si un esprit est bon ou mauvais sont les mêmes que ceux par lesquels nous distinguons si un homme ou un arbre sont bons ou mauvais, savoir, les actions et les fruits ; en effet, il y a des esprits séducteurs et menteurs par qui les hommes sont quelquefois inspirés, de même qu'il y en a qui reçoivent leurs inspirations des esprits de vérité. L'Écriture nous dit de juger des esprits par leur doctrine et non de la doctrine par les esprits ; car Jésus-Christ notre Sau-veur nous a défendu de régler notre foi sur les miracles (voyez saint Matthieu, chap. XXIV, verset 24). Et saint Paul dit dans l'Épître aux Galates, chap. I, verset 8 : "Quand un ange du ciel vous prêcherait un autre Évangile, qu'il soit anathème." Cela nous prouve clairement que nous ne devons point juger d'après l'ange si une doctrine est vraie ou non. Saint Jean nous dit de même, chap. IV, verset 1, de ne pas croire à tout esprit vu qu'il s'est répandu des faux prophète dans le monde. "Voici, dit-il, à quoi vous reconnaîtrez l'Esprit de Dieu ; tout esprit qui ne confesse pas que Jésus-Christ est venu dans la chair n'est point de Dieu, et c'est là l'esprit de l'Antéchrist." Au verset 15, il ajoute: "Quiconque reconnaît que Jésus-Christ est le fils de Dieu, Dieu habitera en lui et il habitera en Dieu."

Ainsi la connaissance que nous avons de la bonne et de la mauvaise inspiration ne nous vient pas par la vision d'un ange qui nous l'enseignera, ni par un miracle qui paraîtra confirmer ses paroles, mais elle doit se fonder sur la conformité de sa doctrine avec cet article fondamental de la foi chrétienne ; et, suivant saint Paul, le seul fondement de cette foi "est que Jésus-Christ est venu dans la chair", 1 Corinthiens, chap. III, verset 2.

8. Mais si c'est à ce caractère que l'on doit reconnaître l'inspiration, et si ce caractère doit être reconnu et cru sur l'autorité des Saintes Écritures, quelqu'un demandera, peut-être, comment l'on peut savoir que ces Écri-tures méritent d'avoir une si grande autorité, une autorité égale à celle de la voix de Dieu même, en un mot comment on sait que l'Écriture est la parole de Dieu ?

En premier lieu il est évident que si par connaissance nous entendons une science infaillible et naturelle telle que celle qui a été définie au chapitre VI, paragraphe 4, c'est-à-dire qui nous vienne des sens, nous ne pouvons pas nous flatter de savoir de cette manière que l'Écriture est la parole de Dieu, cette connaissance n'étant pas fondée sur des conceptions produites par les sens. Si par là nous entendons une con-naissance surna-turelle, nous ne pouvons l'avoir que par inspiration, et nous ne pouvons juger de cette inspiration que par la doctrine, d'où il suit que nous n'avons point là-dessus une science que l'on puisse proprement nommer infaillible ni par une voie naturelle ni par une voie surnaturelle. Cela posé, la con-naissance que nous avons que les Écritures sont la parole de Dieu ne peut être fondée que sur la foi, que saint Paul définit dans l'Épître aux Hébreux, chap. XI, verset 1, "l'évidence des choses invisibles", c'est-à-dire qui ne sont évidentes que par la foi. En effet tout ce qui est évident, soit par la raison naturelle, soit par la révélation surnaturelle, ne s'appelle point foi ; sans cela la foi ne cesserait pas plus que la charité, quand nous serons dans le ciel, ce qui est contraire à la doctrine de l'Écriture, et il n'est pas dit que nous croyons mais que nous savons les choses qui sont évidentes.

9. En voyant donc que la confession ou la reconnaissance que les Écritures sont la parole de Dieu n'est point fondée sur l'évidence mais sur la foi, et la foi, suivant ce qui a été dit dans le chapitre VI, paragraphe 7, consistant dans la confiance que nous avons en d'autres hommes, il paraît clairement que les hommes en qui nous avons cette confiance sont les saints personnages de l’Église de Dieu qui se sont succédé les uns aux autres depuis le temps de ceux qui ont été les témoins des merveilles que Dieu a opérées lorsqu'il était dans la chair ; et cela n'indique pas que Dieu ne soit pas l'auteur ou la cause efficiente de la foi, ou que la foi soit produite dans l'homme sans le secours de l'Esprit de Dieu, car toutes ces opinions salutaires que nous admettons et que nous croyons, quoiqu'elles procèdent de l'ouïe, et l'ouïe de l'enseignement qui sont des voies natu-relles, ne laissent pas d'être l'œuvre de Dieu: car il est l'auteur de toutes les œuvres de la nature et elles sont attribuées à son Esprit. Par exemple, il est dit dans l'Exode, chap. XXVIII, verset 3 : "Vous parlerez à tous les ouvriers que j'ai remplis de l'esprit de sagesse, et vous leur direz de faire les habillements destinés à la consécration d'Aaron, afin qu'il me serve dans l'office de prêtre." D'où l'on voit que la foi par laquelle nous croyons est l'ouvrage de l'Esprit de Dieu, en tant que l'Esprit de Dieu accorde plus de sagesse et d'adresse qu'à un autre, ce qui le met en état d'agir plus ou moins bien dans les choses qui concernent la vie commune. De là vient qu'un homme croit fermement une chose qu'un autre ne croit pas ; un hom-me respecte une opinion et obéit aux commandements de son supérieur, tandis qu'un autre ne respecte pas cette opinion et désobéit à ce supérieur.

10. Après avoir trouvé que la foi ou la croyance que les Écritures sont la parole de Dieu tire sa source de la confiance que nous avons dans l’Église, il n'est pas douteux que le parti le plus sûr pour tout homme est de s'en rapporter plutôt à l'interprétation de l’Église qu'à son propre raison-nement ou à son propre esprit, c'est-à-dire à sa propre opinion toutes les fois qu'il s'élèvera quelque doute ou dispute pour savoir à quoi s'en tenir sur ce point fondamental que "Jésus-Christ est venu dans la chair".

11. A l'égard des affections des hommes envers Dieu, elles ne sont pas toujours les mêmes que celles qui ont été décrites dans le chapitre des passions ; nous y disions qu'aimer c'est trouver du plaisir dans l'image ou la conception de l'objet que l'on aime, mais Dieu est inconcevable ; ainsi, dans l'Écriture, aimer Dieu, c'est obéir à ses commandements et nous aimer les uns les autres. Cela posé, se confier à Dieu n'est pas la même chose que se confier les uns aux autres. Car quand un homme a de la con-fiance dans un autre homme, comme on a vu dans le chapitre IX, para-graphe 8, il ne fait plus d'efforts ; mais si nous agissions de même dans notre confiance en Dieu tout-puissant, nous lui désobéirions ; et comment pourrions-nous avoir de la confiance en celui à qui nous saurions que nous désobéissons ? Ainsi nous confier à Dieu, c'est nous en rapporter à sa volonté sur tout ce qui est au-dessus de notre pouvoir, ce qui est la même chose que de ne reconnaître qu'un seul Dieu suivant le premier comman-dement du Décalogue. Avoir confiance en Jésus-Christ, ce n'est que le reconnaître pour Dieu, ce qui est l'article fondamental de la foi des chré-tiens ; conséquemment se confier ou s'abandonner à Jésus-Christ est la même chose que l'article fondamental de la foi qui consiste a croire que Jésus-Christ est le fils de Dieu.

12. Honorer Dieu dans le fond de notre cœur est la même chose que ce que nous appelons honorer parmi les hommes ; ce n'est que reconnaître son pouvoir; les signes de l'honneur que nous lui rendons sont les mêmes que ceux que nous montrons a nos supérieurs ; et, comme on l'a dit dans le chapitre VIII, paragraphe 6, ils consistent à le louer, le bénir, l'exalter, à lui adresser nos prières, à lui rendre des actions de grâce, à lui faire des offrandes et des sacrifices, à prêter attention à sa parole, à lui parler d'une façon respectueuse, à nous présenter a lui avec humilité dans le maintien, à lui rendre un culte pompeux et magnifique ; voilà les signes par lesquels nous lui montrons que nous l'honorons intérieurement; ainsi une conduite opposée, comme de négliger de prier, de lui parler sans préparation, d'aller à l’Église mal vêtu, de ne pas mieux orner sa maison que la nôtre, d'em-ployer son nom dans des discours frivoles, sont des signes évidents du mépris de Sa Majesté divine. Il y a d'autres signes encore, mais qui sont arbitraires, comme de parler à Dieu la tête découverte, comme nous faisons en ce pays ; d'ôter ses souliers, comme fit Moïse dans le buisson ardent, et autres cérémonies du même genre qui sont indifférentes en elles-mêmes jusqu'à ce que d'un commun accord on soit convenu de s'y conformer ; ce qu'il faut faire alors pour éviter la discorde et l'indécence.