Les dynamiques de l’évolution culturelle.

Bronislaw Malinowski · Chapitre 6 sur 24

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Les dynamiques de l’évolution culturelle.

Chapitre III

1. Définition de l'imagination. 2. Définition du sommeil et des rêves. 3. Cause des rêves. 4. La fiction définie. 5. Définition des fantômes. 6. Définition de la mémoire. 7. En quoi la mémoire consiste. 8. Pourquoi dans les rêves l'homme ne croit jamais rêver. 9. Pourquoi il y a peu de choses qui paraissent étranges dans les rêves. 10. Qu'un rêve peut être pris pour une réalité ou pour une vision.

 

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1. Comme une eau stagnante, mise en mouvement par une pierre qu'on y aura jetée ou par un coup de vent, ne cesse pas de se mouvoir aussitôt que la pierre est tombée au fond ou dès que le vent cesse, de même l'effet qu'un objet a produit sur le cerveau ne cesse pas aussitôt que cet objet ces-se d'agir sur les organes. C'est-à-dire que, quoique le sentiment ne subsiste plus, son image ou sa conception reste, mais plus confuse lorsqu'on est éveillé, parce que alors quelque objet présent remue ou sollicite continuel-lement les yeux ou les oreilles, et en tenant l'esprit dans un mouvement plus fort l'empêche de s'apercevoir d'un mouvement plus faible. C'est cette conception obscure et confuse que nous nommons fantaisie ou imagina-tion. Ainsi l'on peut définir l'imagination une conception qui reste et qui s'affaiblit peu à peu à la suite d'un acte des sens.

2. Mais lorsqu'il n'y a point de sensation actuelle, comme dans le sommeil, alors les images qui restent à la suite de la sensation quand elles sont en grand nombre, comme dans les rêves, ne sont point obscures, mais sont aussi fortes, aussi claires que dans la sensation même. La raison en est que la cause qui obscurcissait et affaiblissait les conceptions, je veux dire la sensation ou l'opération actuelle de l'objet, est écartée ; en effet, le sommeil est la privation de l'acte de la sensation, quoique le pouvoir de sentir reste toujours ; et les rêves sont les imaginations de ceux qui dor-ment.

3. Les causes des songes et des rêves, quand ils sont naturels, sont les actions ou les efforts des parties internes d'un homme sur son cerveau, efforts par lesquels les passages de la sensation engourdis par le sommeil sont restitués dans leur mouvement. Les signes qui nous prouvent cette vérité sont les différences des songes (les vieillards rêvant plus souvent et plus péniblement que les jeunes gens), différences qui sont dues aux différents accidents ou états du corps humain. C'est ainsi que des rêves voluptueux ou des rêves de colère dépendent du plus ou du moins de chaleur avec lequel le cœur ou les parties internes agissent sur le cerveau. C'est encore ainsi que la descente ou l'action de différentes sortes de liqueurs animales sur les organes nous procure des rêves dans lesquels nous goûtons ou nous buvons des mets ou des breuvages différents. Et je crois qu'il y a un mouvement réciproque du cerveau et des parties vitales qui agissent et réagissent les uns sur les autres, ce qui fait que non seule-ment l'imagination produit du mouvement dans ces parties, mais encore que le mouvement de ces parties produit une imagination semblable à celle qui l'avait excité. Si le fait est vrai, et si des imaginations tristes sont propres à nourrir la mélancolie, nous reconnaîtrons la raison pour laquelle la mélancolie, quand elle est forte, produit réciproquement des rêves fâ-cheux, et les effets de la volupté peuvent dans un rêve produire l'image de la personne qui les a causés. Un autre signe qui prouve que les rêves sont produits par l'action des parties intérieures, c'est le désordre ou la liaison accidentelle d'une conception ou d'une image à une autre: car, lorsque nous sommes éveillés, la conception ou la pensée antécédente amène la subséquente ou en est la cause, de même que sur une table unie et sèche l'eau fuit le doigt ; au lieu que dans le rêve il n'y a pour l'ordinaire aucune liaison, et quand il y en a, ce n'est que par hasard ; ce qui doit venir néces-sairement de ce que dans les rêves le cerveau ne jouit pas de son mouve-ment dans toutes ses parties également, ce qui fait que nos pensées sont semblables aux étoiles lorsqu'elles se montrent au travers de nuages qui passent avec rapidité, non dans l'ordre nécessaire pour être observées, mais suivant que le vol incertain des nuages le permet.

4. De même que l'eau, ou tout fluide agité en même temps par des forces diverses, prend un mouvement composé de toutes ces forces, ainsi le cerveau ou l'esprit qu'il contient, ayant été remué par des objets divers, compose une imagination totale dont les conceptions diverses que la sen-sation avait fournies séparées sont les éléments ; ainsi, par exemple, les sens nous ont montré dans un temps la figure d'une montagne, et dans un autre temps la couleur de l'or, ensuite l'imagination les réunit à la fois et en fait une montagne d'or. Voilà comment nous voyons des châteaux dans les airs, des chimères, des monstres qui ne se trouvent point dans la nature, mais qui ont été aperçus par les sens en différentes occasions : c'est cette composition que l'on désigne communément sous le nom de fiction de l'esprit.

5. Il y a une autre espèce d'imagination qui, pour la clarté, le dispute avec la sensation aussi bien que les rêves ; c'est celle que nous avons lorsque l'action du sens a été longue ou véhémente ; le sens de la vue nous en fournit des expériences plus fréquentes que les autres. Nous en avons des exemples dans l'image qui demeure dans l'œil, après avoir regardé le soleil ; dans ces bluettes que nous apercevons dans l'obscurité, comme je crois que tout homme le sait par sa propre expérience et surtout ceux qui sont craintifs et superstitieux. Ces sortes d'images, pour les distinguer, peuvent être appelées des fantômes.

6. C'est, comme on l'a déjà dit, par les sens, qui sont au nombre de cinq, que nous sommes avertis des objets hors de nous ; cet avertissement forme la conception que nous en avons ; car quand la conception de la même chose revient, nous nous apercevons qu'elle vient de nouveau, c'est-à-dire que nous avons eu la même conception auparavant, ce qui est la même chose que d'imaginer une chose passée ; ce qui est impossible à la sensation, qui ne peut avoir lieu que quand les choses sont présentes. Ainsi cela peut être regardé comme un sixième sens, mais interne, et non extérieur comme les autres ; c'est ce que l'on désigne communément sous le nom de ressouvenir.

7. Quant à la manière dont nous apercevons une conception passée, il faut se rappeler qu'en donnant la définition de l'imagination nous avons dit que c'était une conception qui s'affaiblissait ou s'obscurcissait peu à peu. Une conception obscure est celle qui représente un objet entier à la fois, sans nous montrer ses plus petites parties ; et l'on dit qu'une conception, ou représentation, est plus ou moins claire selon qu'un nombre plus ou moins grand des parties de l'objet, conçu antérieurement, nous est représenté. Ainsi, en trouvant que la conception, qui au moment où elle a été d'abord produite par les sens était claire, et représentait distinctement les parties de l'objet, est obscure et confuse lorsqu'elle revient, nous nous apercevons qu'il lui manque quelque chose que nous attendions, ce qui nous fait juger qu'elle est passée et qu'elle a souffert du déchet. Par exemple, un homme qui se trouve dans une ville étrangère voit non seulement des rues entières, mais peut encore distinguer des maisons particulières et des parties de maisons, mais lorsqu'il est une fois sorti de cette ville, il ne peut plus les distinguer dans son esprit aussi particulièrement qu'il avait fait, parce que alors il y a des maisons ou des parties qui lui échappent ; cependant alors il se ressouvient mais moins parfaitement ; par la suite des temps l'image de la ville qu'il a vue ne se représente à lui que comme un amas confus de bâtiments, et c'est presque tout comme s'il l'avait oubliée. Ainsi en voyant que le souvenir est plus ou moins marqué selon que nous lui trouvons plus ou moins d'obscurité, pourquoi ne dirions-nous pas que le souvenir n'est que le défaut des parties que chaque homme s'attend à voir succéder, après avoir eu la conception d'un tout ? Voir un objet à une grande distance de lieu ou se rappeler un objet à une grande distance de temps, c'est avoir des conceptions semblables de la chose : car il manque dans l'un et l'autre cas la distinction des parties ; l'une de ces conceptions étant faible par la gran-de distance, d'où la sensation se fait ; l'autre par le déchet qu'elle a souffert.

8. De ce qui vient d'être dit il suit qu'un homme ne peut jamais savoir qu'il rêve ; il peut rêver qu'il doute s'il rêve ou non ; la clarté de l'imagi-nation lui représentant la chose avec autant de parties que le sens même, il ne peut l'apercevoir que comme présente ; tandis que de savoir qu'il rêve, ce serait penser que ces conceptions (c'est-à-dire ses rêves) sont plus obscures qu'elles ne l'étaient par le sens : de sorte qu'il faudrait qu'il crût qu'elles sont tout à la fois aussi claires et non pas aussi claires que le sens, ce qui est impossible.

9. C'est par la même raison que dans les rêves les hommes ne sont point surpris des lieux et des personnes qu'ils voient, comme ils le seraient s'ils étaient éveillés ; en effet, un homme éveillé serait étonné de se trouver dans un lieu où il n'aurait point été précédemment, sans savoir ni comment ni par où il y serait arrivé ; mais dans un rêve on ne fait que peu ou point réflexion à ces choses ; la clarté de la conception dans le rêve ôte la défian-ce, à moins que la chose ne soit très extraordinaire, comme, par exemple, si l'on rêvait que l'on est tombé de fort haut sans se faire aucun mal : en pareil cas communément on se réveille.

10. Il n'est pas impossible qu'un homme se trompe au point de croire que son rêve est une réalité après qu'il est passé : car s'il rêve de choses qui sont ordinairement dans son esprit et dans le même ordre que lorsqu'il est éveillé, et si à son réveil il se trouve au même lieu où il s'était couché, ce qui peut très bien arriver, je ne vois aucun signe propre à lui faire discer-ner s'il a rêvé ou non ; et par conséquent je ne suis point surpris de voir un homme raconter quelquefois son rêve comme si c'était une vérité, ou le prendre pour une vision.