Les funambules

Antoine Bello · Chapitre 10 sur 20

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Les funambules

Chapitre 11

Manikin 99 – Edith – est presque achevé. C’est une femme qui lève la tête comme si elle contemplait les étoiles. Les jambes, le buste sont raides. Le corps entier n’est occupé que du ciel, de quelque apparition cachée par les nuages. Kreuzer lui a consacré de longues semaines. Il est très fier du cou, dont la peau tendue à l’extrême laisse voir la carotide et confère au mannequin une poignante fragilité. Il a chargé Nicholas d’apporter les dernières finitions, de strier les lèvres d’Edith pour leur donner vie et profondeur car le sillon qui creuse la lèvre l’arrache à sa perfection, la renvoyant à sa fonction protectrice, expressive, amoureuse.

Nicholas choisit parmi les outils la plus fine des lames. Il se tient tout contre Edith, goûte cet inerte contact et mesure le travail de son maître. Les lèvres sont délicatement ourlées, minces aux commissures, bombées au milieu, formant en leur centre un passage à peine plus grand qu’une tête d’épingle par lequel s’échappe le souffle léger, diffus, du mannequin. Nicholas est subjugué par la précision du travail de Kreuzer, legs de son séjour chez Blamstift. Son maître possède ce sens du détail qui fait défaut à ses plagiaires et que Nicholas peine à acquérir, faute d’en comprendre toujours l’intérêt.

Kreuzer est persuadé que nous sommes tous capables d’invention et de créativité. Il a même développé là-dessus une sorte de théorie. Il y a, enfoui en chacun de nous, un certain gisement de créativité, La majorité des gens l’ignore et le laisse inexploité, tandis que toi, Nicholas, tu en as conscience et tu sais qu’il te faut l’utiliser de la meilleure façon possible. Mais comment saurai-je quelle est la meilleure façon ? Tu ne le sauras jamais, C’est ce qui donne du prix à ton travail, En revanche, ce qui est sûr, c’est que chacune de tes œuvres entamera tes ressources, si bien qu’un beau jour il ne te restera plus rien.

Je vois ce que veut dire Kreuzer. On a vu des romanciers donner un premier livre miraculeux avant de s’écrouler pendant que d’autres produisaient une œuvre moins brillante mais plus régulière qui fit parfois pour leur réputation plus qu’un coup de maître éclatant mais sans suite. Je comprends tout cela mais je reste sceptique. Vois-tu, tout dépend aussi de la richesse de ton gisement, Car il y a des gens plus doués que d’autres, ce serait sottise que de le nier, même s’il arrive à certains de se tromper sur leur valeur, Blamstift par exemple se trouvait plutôt moins bien doté qu’un autre, Lorsqu’il se lança dans la confection de ses miniatures, il estima qu’il avait exactement deux cents figurines devant lui. Pourquoi deux cents ? Et que devait-il arriver quand il atteindrait ce seuil ? Blamstift avait dit deux cents comme il aurait pu dire cinquante ou cinq cents, Mais du jour où il retint ce chiffre, il ne voulut jamais en démordre, il était intimement convaincu qu’après deux cents miniatures, il n’inventerait plus rien d’intéressant, Tu penses sans doute que Blamstift était un peu fou, C’est possible après tout et d’ailleurs, je l’ai cru moi-même à une certaine époque, Puis j’ai fini par comprendre que toute cette histoire n’avait aucune importance et que seule comptait la détermination qu’il en tirait.

Souvent Kreuzer me conseille de ne pas me presser. Ne gaspille pas tes forces aujourd’hui, Demain tu regretterais d’en avoir fait mauvais usage, Bien sûr tu es impatient, Il te tarde de donner ton chef-d’œuvre, Mais, je t’en prie, ne commence pas à brûler ton gisement si tu n’en as pas encore les moyens, Vois Blamstift, il a attendu d’avoir cinquante ans pour sculpter sa première miniature, Crois-tu que ces cinquante années furent perdues ? Non, bien au contraire, Blamstift était un sage, Pendant trente ans, il a travaillé sa technique et accumulé de l’expérience, Voilà pourquoi sa première œuvre était déjà si riche et si puissante.

Nicholas sent que son heure n’est pas encore venue. Il manque encore de sensations, de travail et d’observations. Pourtant, il devine en lui mille intuitions qui ne demandent qu’à s’exprimer. Il rêve de trouver une voie nouvelle, entre les miniatures de Blamstift et les mannequins de son maître, entre les sujets mythologiques de l’un et les êtres génériques de l’autre.

Par-dessus tout, il craint de plagier Kreuzer, de marcher sur ses pas en lui restant inférieur. Nicholas n’a que mépris pour les plagiaires de son maître, qui sont à l’origine de toutes les déviations qu’a connues l’art du mannequin dans les dernières années. Kreuzer, par exemple, refusa toujours d’exécuter le moindre portrait. Dès le succès de Manikin 1, les propositions affluèrent par dizaines. De riches commerçants offrirent des sommes considérables pour un travail somme toute modeste. Devant le refus de Kreuzer, ils s’adressèrent à des artisans moins scrupuleux qui réalisèrent des œuvres médiocres, tout juste bonnes à orner un vestiaire ou décorer un salon. Kreuzer, pendant ce temps, continuait de privilégier les commandes qu’il recevait des plus grands musées du monde. Il fut également témoin d’autres barbaries, tout aussi condamnables. Certains se mirent en tête de peindre les mannequins. Le mannequin selon Kreuzer est nu et triste, alléguaient-ils, nous allons l’habiller. Sur le bois brun de leurs réalisations approximatives, ils peignirent des chemises rayées, des jupes fleuries, des écossais criards. Les femmes reçurent des lèvres de carmin, les hommes des poitrines velues, les adolescents des duvets insignifiants.

Cette nouvelle discipline en engendra à elle seule quantité d’autres. On dénombra bientôt des partisans du réalisme à tout prix, qui tenaient que les mensurations des modèles devaient être absolument respectées, que l’invention devait être contenue dans des limites raisonnables. Ceux-ci s’opposaient aux défenseurs de l’expressionnisme qui donnèrent des mannequins aux maquillages extravagants, aux silhouettes aberrantes. Les plus désœuvrés s’amusèrent à amputer les mannequins d’un bras, d’une jambe, pour juger de l’effet produit, en se demandant toujours s’ils ne venaient pas là de découvrir quelque grande vérité.

Toutes ces tentatives laissaient Kreuzer indifférent. Une fois seulement, je le vis réagir, quand il apprit par un de ses clients qu’il se faisait maintenant pour des raisons de commodité, des mannequins creux, plus faciles à entretenir et à transporter. Mon maître qui avait toléré toutes les dérives sans sourciller vit d’un très mauvais œil cette offense portée au bois même.

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