Les funambules
Chapitre 7
Nicholas rince sa tasse et passe un coup de torchon sur la table. Kreuzer lui a inculqué ce sens de la propreté qui parfois confine à la maniaquerie, perceptible dans tout l’atelier. Le plancher est périodiquement revitrifié, les boiseries sans cesse revernies, année après année les murs de l’atelier restent immaculés. Au mur est suspendu un cadre noir contenant une photographie de Manikin 1, le premier mannequin de Kreuzer, réalisé au début de l’année 1938. Kreuzer ne s’est jamais dessaisi de ce cliché, pris lors de l’inauguration par Mr Spalding-Jones du nouveau rayon de mode masculine des établissements Harrods.
Kreuzer s’embarqua à Calais dans les premiers jours de l’année 1937. Il avait pris le train de Cologne à Paris, puis de Paris à Calais. Il paya son passage avec quelques pièces que lui avait données Blamstift. À Douvres, il prit encore le train et fit son entrée à Londres, un soir de janvier à la nuit tombante, sous une pluie fine, persistante, qui transperça son bagage et endommagea partiellement la seule figurine qui lui venait de Blamstift. Il s’installa dans une soupente des environs du port. La lettre de recommandation cosignée par les deux frères Blamstift lui ouvrit les portes des plus grands établissements de la capitale. Kreuzer put se permettre de choisir sa maison. Il entra au service de Messieurs Moore et Laurenson, qui comptaient dans leur clientèle des membres éminents de la Chambre des lords.
Kreuzer s’ennuya dans son travail. Il fit subir à ses employeurs la comparaison avec les méthodes de Blamstift et l’impression fut globalement défavorable. Rien de ce qu’il vit dans les ateliers anglais ne lui parut nouveau. Seule la technique de marqueterie lui semblait plus avancée de ce côté de la Manche. Il ne fut pas long à la maîtriser et à mener des travaux dans lesquels Mr Laurenson lui-même se serait senti dépassé s’il y avait été convié.
Il s’estima enfin prêt à se lancer dans la réalisation de sa première œuvre. Un matin que celui-ci passait à l’atelier, il obtint de Mr Moore la permission d’emporter chez lui plusieurs pièces d’un acajou que sa qualité, censément médiocre, rendait impropre à l’usage. Kreuzer s’employa dans un premier temps à redonner au bois l’éclat et la vigueur indispensables à la réussite de son projet. Il utilisa pour cela des décoctions de plantes dont la recette lui venait de Blamstift. Quand l’acajou afficha de nouveau sa belle couleur rouge, il entreprit d’en sculpter chaque pièce séparément avant de les réunir par un jeu de chevilles excessivement discret. Il lui fallut moins de quatre mois pour donner à l’ensemble la forme d’un homme de belle taille (six pieds environ), à la jambe conquérante, aux larges épaules, légèrement rejetées en arrière.
Si étrange que cela puisse paraître, Kreuzer n’avait aucune idée de la destination qu’il pouvait donner à son œuvre. Il ne s’était jusque-là jamais soucié d’écouler ses créations. L’exemple de Blamstift, Moore ou Laurenson dont la production était toujours commandée et payée plusieurs mois à l’avance ne l’avait d’ailleurs pas encouragé à développer cet aspect de son métier. Il réfléchit longtemps et s’avisa que les grands magasins faisaient un usage courant de ce genre de mannequins. Déjà à l’époque, ceux-ci étaient généralement placés en évidence à l’intersection des allées et portaient sur les épaules les vêtements que le chaland pourrait trouver dans le rayon. Ils remplissaient une double fonction de décoration et d’instrument commercial, leur présence distrayait autant qu’elle faisait vendre.
Kreuzer ne connaissait à Londres qu’un grand magasin, celui que l’on donne en exemple du raffinement britannique : Harrods. Il y avait passé un après-midi tantôt, à examiner les voiturettes en bois, les poupées et les jeux de construction, déplorant une fois de plus la piètre qualité des matériaux ou la grossièreté des finitions.
Le débouché était incertain mais le transport l’était plus encore. Kreuzer fit appeler un cab. Le chargement à lui seul constitua une épreuve qui faillit avoir raison de sa détermination. Le chauffeur refusa d’abord de prendre à son bord cette silhouette raide, emballée des pieds jusqu’à la tête dans du papier journal. Il ne voulait pas d’histoire avec la police, les gens – notamment les étrangers – avaient un peu trop tendance à prendre les chauffeurs de taxi pour des imbéciles. Kreuzer parlait encore très mal l’anglais et se sentait incapable de démêler la situation. Il écarta alors le papier journal, fit toucher à l’homme la joue du mannequin et dit à peu près : Il n’est pas mort, C’est un faux. Le chauffeur se contenta de cette explication. Mais le mannequin ne rentrait pas dans la voiture. Les deux hommes eurent beau le tourner en travers et abaisser la banquette, rien n’y faisait : on ne pouvait fermer la portière qui venait inlassablement buter contre les pieds en rendant un son mat exaspérant.
Quand Kreuzer raconte cette histoire, il force son accent allemand dont il ne s’est jamais complètement débarrassé. Il retrouve l’air mal assuré, penaud, presque misérable qu’il affichait alors, bredouille quelques mots dans un charabia indescriptible. Nicholas lui donne la réplique en prenant pour le chauffeur un accent cockney quasiment incompréhensible. Kreuzer mime la scène et imite le bruit de la portière récalcitrante, le grincement de la banquette, le bruissement du papier journal qui, en découvrant le bois, exposait le mannequin au moindre choc.
Il fallut décapoter. C’est verticalement et la tête à l’air que le mannequin parcourut les trois miles qui séparaient la chambre de Kreuzer du grand magasin. La réception fut tout aussi pénible. Il n’était pas question de laisser entrer cet homme qui, sans autre cérémonie, entendait traîner à sa suite ce qui ressemblait fort à une momie des temps modernes. Kreuzer parlementa aussi longtemps qu’il fut nécessaire. Son vocabulaire ne s’était pas élargi depuis l’épisode du taxi mais il sut apparemment en tirer le maximum. Au bout de quinze minutes, on envoya chercher Mr Spalding-Jones. Celui-ci descendit presque aussitôt de son bureau du troisième étage. C’était un homme à l’accoutrement original, pour ne pas dire excentrique, mais dont l’allure témoignait d’une telle assurance que les personnes qui lui étaient présentées manifestaient d’abord un certain étonnement puis finissaient toujours par se reprocher la banalité de leur tenue.
Mr Spalding-Jones se fit exposer les faits. Il dévisagea longuement Kreuzer, parut satisfait et demanda qu’on déballe le mannequin. Kreuzer procéda seul à cette opération. Cinq minutes après, Manikin 1 se présentait aux yeux de tous. On entendit quelques cris de surprise. Les vendeurs se rapprochèrent, incrédules. Mr Spalding-Jones leur ordonna de garder leurs distances. Il s’avança et observa à sa guise le visage et le cou. Il se retenait pour ne pas tendre la main et suivre du bout des doigts la ligne carrée de la mâchoire ou le bombement du front. Puis, il marcha en rond autour du mannequin, ravi de découvrir que le dos n’était pas moins réussi que la face, que la finesse des traits n’éclipsait en rien la rigueur des creux, des courbes, des volumes.
En dépit de tous les préjugés qui entouraient de longue date l’usage du mannequin, Mr Spalding-Jones devina immédiatement quel parti l’on pouvait tirer d’une réalisation dont les proportions aussi harmonieuses magnifiaient à ce point la beauté du corps humain. Il ne se fiait pas au seul jugement de son goût. Sans doute espérait-il recréer le phénomène d’identification peu à peu oublié qui avait présidé à la naissance du mannequin. Manikin 1 était un homme à la carrure solide mais dont les traits étaient relativement communs. Il n’avait pas moins d’une quarantaine d’années. Sans être vraiment enveloppé, il présentait un léger embonpoint. En fait, rares étaient les clients de Harrods qui ne pouvaient se reconnaître en lui d’une façon ou d’une autre. Pour ne décevoir personne, Mr Spalding-Jones eut d’ailleurs la prescience de ne pas baptiser le mannequin qui reste connu sous son seul numéro de rang. Ainsi Manikin 1 devint-il l’auxiliaire puis l’ami des vendeurs de Harrods. Certains clients, en effet, lorsqu’ils hésitaient sur le choix d’une veste ou d’un pantalon, demandaient qu’on en habille Manikin 1. Ils appréciaient de pouvoir former leur jugement en toute indépendance, en examinant un autre soi-même, à la fois plus proche et plus distant que ne l’était jadis leur reflet dans le miroir.
Surtout, Mr Spalding-Jones eut l’intuition de l’engouement qu’allait provoquer Manikin 1. Les rayons ne désemplissaient pas de femmes qui venaient admirer le mannequin et regretter à haute voix qu’une telle innovation n’eût pas été réservée par la direction de l’établissement à celles qui en avaient le plus besoin. Cette affluence inespérée bénéficia pleinement au rayon de Mr Spalding-Jones puis, par contagion, à l’ensemble du troisième étage. Les autres grands magasins assistaient impuissants au succès de leur rival. Ils multipliaient en vain les campagnes de promotion et voyaient s’éloigner un à un leurs clients les plus fidèles, happés par le rayonnement tranquille de Manikin 1, séduits par son regard de bois et ses épaules carrées. Manikin 1 devint peu à peu l’emblème de Harrods, une sorte de mascotte que le magasin utilisait en toute occasion pour s’approprier un peu de sa popularité. C’est ainsi que la première œuvre de Kreuzer rencontra le grand public : sur d’immenses panneaux d’affichage couvrant les murs du métro, dans les pages glacées des magazines.
Puis les gens demandèrent qu’on leur présente l’auteur de ce chef-d’œuvre. Déjà, ils s’apprêtaient à recevoir comme un créateur celui qu’ils auraient considéré un an plus tôt comme un vulgaire sculpteur de mannequin. Car, contrairement à d’autres qui durent batailler longtemps pour imposer leur spécialité, Kreuzer fut reconnu en quelques semaines. Il n’eut pas à s’expliquer patiemment sur ses intentions ou à justifier par son travail et sa réflexion la portée artistique de ses mannequins. La notoriété le prit au dépourvu, ravalant comme sans s’en rendre compte plusieurs siècles de l’histoire du mannequin au rang de balbutiements, de préparatifs en vue d’une œuvre supérieure. Là encore, Mr Spalding-Jones comprit qu’il avait tout intérêt à répondre à la demande du public. Mieux, en présentant habilement les choses, il pouvait se voir créditer de la découverte d’un jeune talent. Au printemps de l’année 1939, le directeur de Harrods en personne posa une plaque sur le socle de Manikin 1. Le texte rappelait l’attachement du grand magasin à l’innovation sous toutes ses formes, qu’elle soit technique, culturelle ou commerciale. Le dessein de Spalding-Jones était double. Il profita de la réception qui suivit la cérémonie pour lancer sa collection d’été. Il espérait également flatter Kreuzer et prendre une option sur sa deuxième réalisation.
On ne gagne rien à encenser Kreuzer. Ceux qui s’y sont essayés s’en sont toujours mordu les doigts. Kreuzer ne se déplaça pas au cocktail donné par Harrods. Malgré les propositions insistantes de Messieurs Laurenson et Moore qui lui offraient de l’associer aux destinées de leur maison, il avait rapidement quitté la menuiserie. Avec les cent livres que lui avait rapportées la vente de Manikin 1, il avait loué un atelier dans le quartier de Saint-Paul et s’était aussitôt attelé à la composition de sa deuxième œuvre. Il reçut de nombreuses visites, principalement des autres grands magasins qui espéraient combler une partie de leur retard en acquérant un mannequin à leur tour. Un millionnaire de Brighton lui proposa simplement de fixer son prix.
Nicholas n’aime pas se comparer à Kreuzer. D’ailleurs, Kreuzer le lui interdit formellement. Blamstift a sculpté sa première figurine quand il avait cinquante ans, Trente ans, voilà ce qu’il faut souvent pour rassembler les matériaux dont on a besoin, Surtout ne sois pas pressé, Dis-toi que ce n’est pas la première œuvre qui compte mais la dernière et qu’à commencer maintenant tu risquerais de donner ta dernière œuvre trop jeune. Nicholas goûte la sagesse de Kreuzer mais ne peut s’empêcher de penser qu’à vingt-deux ans, Kreuzer dictait ses conditions à ses clients. Un seul mannequin, réalisé dans une soupente avec des moyens de fortune, a suffi à son maître pour populariser une discipline jusque-là méconnue. Tandis que Nicholas qui voit couler les jours ne se sent pas encore prêt à tracer son chemin.
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