Les funambules
Chapitre 4
Manikin 96 – Paul – a succédé à Linda entre les mains de Nicholas. Paul est plus avancé que Linda. Le visage est quasiment terminé, les bras sont croisés sur la poitrine en une attitude d’attente légèrement ironique. Tout le poids du corps repose sur la jambe droite dont les muscles saillants gonflent le bois. Le pied gauche, lui, n’est en contact avec le socle que par le métatarse. Le buste est rejeté en arrière, la tête haute. Paul regarde devant lui mais son attitude indique qu’il est ailleurs, qu’il se sent à peine concerné par les allées et venues de Nicholas.
Il y a quelque chose dans l’allure de Paul qui ne me satisfait pas complètement. Vu sa position, la musculature devrait apparaître plus nettement. Le genou devrait être plus saillant. La cuisse surtout demande à être reprise. Le muscle est encore une grosse boule confuse, il manque de longueur et de puissance. Je ne sais pas encore très bien comment je vais m’y prendre. Kreuzer attache une grande importance à l’anatomie. Il me trouve très en retard là-dessus. Il répète sans arrêt que je devrais prendre des cours à l’Académie des arts. Et plus je m’entête à ne pas suivre ses conseils, plus il me fait travailler sur des positions difficiles, afin que je touche du doigt mon impuissance.
Paul est destiné à finir son existence aux États-Unis. Un jour, l’atelier a reçu un appel de Chicago. Le directeur de l’Institut d’art de la ville souhaitait que Kreuzer réalise un mannequin pour son musée. Pouvaient-ils se rencontrer la semaine suivante, lors d’un de ses passages à Londres ? Kreuzer n’a jamais refusé un rendez-vous à qui que ce soit. Il rejette parfois des commandes mais il permet à chacun de s’expliquer sur les raisons de sa requête. Il accueille les candidats dans son atelier, le soir après vingt heures, quand se sont tues les rumeurs de la rue et que s’achève la journée de travail.
Le directeur de l’Institut d’art, Mr Newsome, fut exact au rendez-vous. C’était un homme très élégant, portant chapeau et canne ainsi que des favoris qui lui tombaient jusqu’au menton. Il était accompagné d’un jeune homme beaucoup plus commun qui parlait trop et, le plus souvent, à mauvais escient. Il était habillé comme un Américain et mena à mon maître une cour grossière, d’autant plus vaine que la décision de Kreuzer, si j’en crois ce qu’il me dit plus tard, était déjà prise depuis une semaine.
Mr Newsome demanda d’abord à visiter l’atelier. Son dadais d’assistant s’extasiait à tout propos. Chaque esquisse, chaque étude « surpassait en vigueur ce qu’il avait pu voir de plus inspiré au cours de ses investigations pluridisciplinaires ». Je dissimulais difficilement mon mépris mais mon maître s’amusait du manège de ce pitre. Finalement, quand il jugea que la comédie avait assez duré, il le remit à sa place en lui apprenant comme incidemment que le mannequin devant lequel il se pâmait depuis un quart d’heure était ma première réalisation en tant qu’apprenti. Après quelques secondes d’un silence gêné, je dus subir à mon tour une litanie de compliments. Mr Newsome heureusement était beaucoup plus mesuré. Ses propos témoignaient d’une parfaite connaissance de l’œuvre de mon maître. Certes, il n’y a que quatre-vingt-quinze mannequins de Kreuzer en circulation dans le monde : il faut espérer que le directeur d’un des plus grands musées du monde est capable de les identifier tous par leur nom et leur numéro. Mais Mr Newsome faisait mieux que cela. Il avança sur chacun des remarques pertinentes, souvent inédites, qui me portèrent à croire qu’il s’était déjà trouvé face à face avec la plupart des quatre-vingt-quinze créations de Kreuzer.
Mr Newsome tentait de faire réagir mon maître. Il sollicitait ses commentaires, guettait ses paroles et ne pouvait faire autrement que de prendre ses silences pour autant d’approbations. Il fit – assez maladroitement – allusion à une pique d’un critique américain selon laquelle Homme flasque exposé au MOMA était inexpressif parce que ivre mort. Kreuzer ne releva pas. Il assura Mr Newsome qu’il aurait son mannequin, fixa son prix qui me parut étonnamment raisonnable et refusa de s’engager sur quelque délai que ce soit. Mr Newsome dut s’estimer heureux car il renvoya son assistant puis nous invita à dîner dans l’un des meilleurs restaurants de Londres.
J’ai mis quelque temps à comprendre que mon maître ne s’intéressait pas à ce qu’on pouvait penser de sa production. Il ne lit jamais le compte rendu de ses expositions, il ne demande pas à ses visiteurs leur opinion sur ses travaux en cours, il se soucie comme d’une guigne de la place qu’il aura dans les dictionnaires. Le plus surprenant, c’est qu’il ne s’inquiète pas davantage du sujet de ses œuvres. Ses quatre-vingt-quinze mannequins sont des hommes, des femmes ou des enfants qui se tiennent debout, sans jamais adopter une position particulièrement déterminée. En fait, toutes les œuvres de mon maître sont si banales en apparence qu’elles pourraient être des mannequins de grands magasins. Or ce ne fut le cas que pour le premier d’entre eux. Depuis longtemps, les mannequins de Kreuzer sont présents dans les plus grands musées du monde, dans des collections privées ; deux d’entre eux sont même exposés dans les sièges sociaux de multinationales. Kreuzer pourrait sculpter des couples, des farandoles, des vieillards à l’agonie et y réussirait sans doute tout aussi bien. Mais il s’est toujours limité à des personnages isolés, debout et, en somme, fort classiques. C’est ce qui fait dire à certains que Kreuzer n’est pas un maître de la sculpture sur bois comme ses admirateurs le prétendent mais bien plutôt un maître du mannequin et du mannequin seulement, dans tout ce que ce terme a de précis et de restreint. À l’intérieur même de cette discipline, je trouve parfois que Kreuzer ne fait pas preuve d’assez d’imagination. Ses personnages ne lèvent pas la jambe, ils ne pirouettent pas et ne tirent jamais la langue. Les plus audacieux (Paul est de ceux-là) croisent les bras. J’ai mis du temps à comprendre les raisons de ce classicisme et encore n’y suis-je pas arrivé totalement. Il me faut me fier aux explications de mon maître, brèves, partielles, volontiers laconiques. D’après Kreuzer, la sculpture est un champ d’une immense étendue. On ne saurait prétendre y exceller. La sculpture sur bois est encore un domaine trop vaste pour un seul homme. En revanche, la sculpture de mannequins fournit l’exemple d’une discipline de taille satisfaisante, juste assez grande pour receler des possibilités infinies, juste assez réduite pour laisser une chance d’y réussir honorablement à celui qui la pratique. À chacun de trouver sa voie, dit souvent mon maître qui ajoute ce constat en forme de question : Blamstift avait ses figurines, J’ai mes mannequins, Et toi, que feras-tu ?
Je crois que Kreuzer a raison, même s’il m’arrive de regretter qu’il ne s’essaie pas à d’autres genres. Je comprends ceux qui se donnent tant de peine pour baptiser les créations de mon maître. Kreuzer se contente de leur attribuer un numéro, qui correspond à leur rang dans sa production. Puis le propriétaire leur donne un prénom, Linda, Paul ou Joseph. Mais les critiques ont besoin d’une abstraction supplémentaire. Ils isolent les maigres caractéristiques des mannequins – sexe, âge, corpulence, position… – pour composer des titres pauvrement évocateurs. Je dis pauvrement car ils restent rigoureusement factuels. Manikin 28 – Louis – est devenu Homme tenant sa barbe, Manikin 71 – Angela – Femme épaisse aux pieds joints. Manikin 66 – Gilles – est Homme flasque, Manikin 19 – Jean – Homme maigre tendant la main. Le propriétaire de Jean tenta de substituer à ce titre celui de « mendiant » mais il n’y réussit pas. Faire de Jean un mendiant, c’était déjà aller au-delà des intentions de Kreuzer. Rien ne permet de supposer que la main tendue du mannequin appelle l’aumône, si ce n’est sa maigreur et celle-ci ne constitue pas une preuve suffisante. Non, tout ce que l’on peut dire de Jean se résume à Homme maigre tendant la main. Peu à peu, ces quelques mots se sont imposés. Pourtant, je suis sûr que le but de Kreuzer n’a jamais été de représenter un homme maigre tendant la main. Il s’est contenté de sculpter le bois, conférant à son œuvre cette posture à défaut d’une autre, comme il aurait pu lui en donner une radicalement différente. Voilà ce que je veux dire quand j’avance que mon maître ne se soucie pas de ses sujets.
Les critiques n’aiment pas mon maître. Ils tirent prétexte de son indifférence pour lui refuser le statut d’artiste. Selon eux, Kreuzer est un artisan, « doué mais borné ». Mon maître connaît cette définition. Loin d’en prendre ombrage, il s’estime flatté. Borné, cela signifie limité, Se trouve-t-il des gens qui ne le soient pas, qui puissent créer sans contraintes et sans limites ? Qu’ils se rassurent, je m’arrêterai bien un jour, et plus tôt qu’ils ne le croient, Doué, ma foi c’est un bien grand mot mais, n’importe, j’accepte le compliment.
Le jour où Kreuzer a prononcé ces mots, j’ai trouvé qu’il rebondissait un peu facilement. Il affectait de prendre la remarque au premier degré et de ne réagir que sur les termes employés, sans voir le mépris qui se cachait derrière. Le travail du bois n’est pas l’apanage de mon maître et il ne suffit certainement pas à lui conférer le rang d’artiste. En revanche, ses thèmes d’inspiration si désespérément limités, son détachement complet quant à l’interprétation qui se fait de son œuvre, la manière dont il privilégie parfois un grand magasin au détriment d’une galerie renommée, sont autant d’arguments qui plaident en faveur de ceux qui aimeraient voir en Kreuzer un simple artisan. C’est un fait, mon maître aura passé toute sa vie à faire sortir d’une bille de bois des mannequins presque tous identiques, se distinguant seulement par leur bedaine ou leur raideur.
Ses partisans soutiennent qu’en se consacrant entièrement à la réalisation d’hommes de bois, Kreuzer accède à un niveau supérieur, transcende l’espace d’un instant sa condition d’ouvrier. Les critiques ne l’entendent pas de cette oreille. Ils disent de mon maître que son univers est flou et sans intérêt, qu’il a échoué dans ses projets les plus ambitieux, faute d’avoir précisé ses intentions. Intentions, voilà un mot qui, lorsqu’on connaît Kreuzer, paraît étrangement déplacé. Il n’y a pas d’intentions pour Kreuzer, il n’y a que des pâtes, des huiles, des lames ou des rabots. Le dessein général d’un mannequin pèse moins lourd qu’un copeau de bois. Kreuzer ne fait pas davantage de commentaires sur mes aspirations. Peu lui importe que je veuille sculpter la douleur ou fixer le vide entre les êtres. Les seules questions qui le préoccupent se ramènent invariablement à l’épaisseur d’une lotion ou aux chevilles qu’il s’agit de rendre aussi discrètes que possible. Dans les premiers temps, j’interrogeais mon maître. Je lui demandais ce qu’il fallait penser des traits tirés de Manikin 9 – Eleonore. Rien du tout, Cette pièce de noyer était sèche comme de la poussière, Tout le temps que je m’en suis occupé, elle était au bord de rompre, Au bout du compte, j’ai préféré vernir et conserver les pommettes en l’état, tendues et petites, C’était une erreur, Deux ans après j’ai mis au point la crème dont j’aurais eu besoin à l’époque, à base de laurier et de lait, En hydratant le bois elle lui rendait sa mollesse. J’ai peu à peu découvert que tous les mannequins que j’avais admirés et qui m’avaient donné envie de marcher sur les traces de Kreuzer étaient nés d’impossibilités matérielles, de tâtonnements surprenants, de solutions de fortune. On en arrive à une parfaite contradiction avec les commentaires des critiques. C’est en vain qu’on chercherait la part du gratuit dans les œuvres de mon maître. Elle se réduit à rien, anéantie qu’elle est par la logique concrète, irrémédiable du bois et du ciseau.
Maintenant que je me suis bien pénétré de cette idée, j’en aperçois les aspects positifs. J’ignore si Kreuzer est un génie au sens qu’on attribue généralement à ce terme. Ce que je peux affirmer sans craindre de me tromper, c’est qu’il est un génie de la technique. Personne n’a fait avancer autant que lui le travail du bois. Depuis bientôt cinquante ans, il n’est pas un problème sur lequel il ne se soit penché avant tous les autres, fournissant dans un premier temps des éléments de réponse puis une solution complète. Kreuzer a façonné jusqu’aux outils que nous utilisons à présent. Ignorer son apport, ce serait comme pratiquer l’observation astronomique sans lunette. Et le temps qui passe ne change rien à l’affaire. Chaque jour, mon maître continue de trouver des solutions aux mille tracasseries qui pourraient l’entraver dans sa progression. Je suis naturellement le premier à profiter de cette innovation permanente. Sans me vanter, j’ai acquis en quatre années un bagage que m’envieraient bien des confrères de Kreuzer. Et je me moque après tout qu’il ne partage pas l’ensemble de mes conceptions. Ce qu’un apprenti demande à son maître, c’est qu’il lui enseigne les techniques, les savoirs qui lui permettront plus tard de faire œuvre de création à son tour.
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