Les funambules
Chapitre 12
Paul, Edith, Samuel et Linda peuplent l’atelier. Depuis deux ans qu’ils se dressent face à Nicholas, celui-ci a fini par croire qu’ils constituaient son seul univers. Lorsqu’il se prend encore à les regarder, il se dit assez solennellement que ces quatre mannequins sont les derniers à précéder la grande œuvre de son maître. C’est sans doute pour cela que Kreuzer tarde tant à les achever, qu’il fait preuve sur chacun d’eux d’un perfectionnisme auquel Nicholas lui-même n’est pas habitué. Car il sait bien que le jour où leurs clients viendront les chercher, il devra faire couper un autre arbre et s’atteler à Manikin 100, à moins que la mort ne le trouve avant, comme elle trouva Blamstift alors qu’il s’apprêtait seulement à dégrossir son dernier bout de bois.
Il y a Paul, aux bras croisés, aux intentions mystérieuses. Edith guettant dans le ciel son salut ou sa destruction. Samuel, l’homme muet dont les lèvres resteront cousues quoi qu’il arrive. Linda au bas du visage encore lourd mais au regard transparent. Nicholas les aime tous autant, pour leur perfection d’abord mais aussi parce qu’il a contribué, modestement mais sûrement, à la composition de leurs personnages. De chacun, il peut dire sans risquer de se tromper qu’il marquera une date dans l’histoire du mannequin. Samuel sera Homme muet, et l’aboutissement de bien des tentatives de par le monde. À leur manière, Paul, Edith et Linda sont tout aussi importants. Cependant, Nicholas devine que Kreuzer n’est pas encore rendu au bout de son art.
Kreuzer lui-même en est conscient. Je ne sais pas encore ce que sera Manikin 100, dit-il parfois, s’il sera un vieil homme ou une fillette, si je le taillerai dans le noyer ou l’acajou, Mais je sais ce que j’aimerais qu’il soit : une œuvre qui, de chacun de ces mannequins, Samuel, Edith, Paul ou Linda, tire ce qu’il y a de meilleur, J’aimerais qu’il soit une synthèse de toutes mes œuvres précédentes, de tous les dessins que j’ai pu jeter dans mes cahiers, des miniatures de Blamstift aussi et de tous les plans qu’il eut jamais en tête, J’aimerais que Manikin 100 rende Manikin 101 inutile et décourage mes élèves les plus ambitieux, J’aimerais que Manikin 100 soit un tel achèvement que l’art du mannequin ne puisse plus être derrière qu’une longue décadence avant la mort, J’aimerais qu’en le regardant, tu puisses dire, toi, Nicholas, Mon maître a fait quatre-vingt-dix-neuf ébauches.
J’ignore combien de temps Kreuzer prendra pour mener à bien son projet. Peut-être un an, peut-être dix. Il lui faudra d’abord choisir l’arbre dans lequel il sculptera sa dernière composition ; le faire abattre, tailler, livrer dans l’atelier ; l’enduire d’une première lotion qui le gardera souple et tendre tout au long de son séjour. Mais avant tout cela, il faudra trouver un sujet, un nom, une posture et il se pourrait bien que cette recherche seule dure des années. Malgré toute l’estime que j’ai pour mon maître, j’ai du mal à croire qu’il puisse renouveler complètement son art du jour au lendemain. Ce n’est pas à près de soixante-dix ans que l’on découvre, sur une brusque illumination, le principe poursuivi une vie durant. Je suis convaincu que Manikin 100 constituera l’apogée technique de la carrière de Kreuzer mais j’avoue être effrayé parfois par les immenses espoirs que place mon maître dans sa dernière réalisation, comme s’il entendait soudainement franchir un palier, enjamber d’un bond cinquante années de travail. Kreuzer a toujours été intransigeant avec lui-même, je gage qu’il regardera Manikin 100 sans aucune indulgence, qu’il le détruira et se supprimera à son tour plutôt que de cohabiter avec le témoignage de son échec.
Puisse Kreuzer prendre son temps et méditer longuement chacun de ses coups de ciseau. Il m’a confié tantôt que le jour où il viendrait à bout de Manikin 100, il rangerait son atelier et remiserait ses outils, qu’il abandonnerait définitivement son art et redescendrait dans la rue. Ce jour-là, il m’écrira une lettre de recommandation, me laissera choisir quelques croquis parmi ses ébauches et fermera sa porte derrière moi. Je me retrouverai seul dans Londres, peut-être oserai-je m’établir à mon compte, peut-être n’en aurai-je pas le courage. Je rentrerai alors chez un des collègues de Kreuzer, dans l’attente patiente que sonne mon heure.
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