Les funambules
Soltino
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Tu as fait du danger ton métier, il n’y a là rien de
méprisable.
NIETZSCHE
Ainsi parlait Zarathoustra
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J’ai sous les yeux une photo de Soltino. C’est un cliché qui a été pris par le photographe argentin Pablo Huidobro il y a tout juste onze ans. Il a paru dans une édition du Soir où il accompagnait un billet de Fauvet. Soltino, qui est pris de dos, semble surplomber New York, quelques centaines de mètres au-dessus des toits. Il est vêtu de blanc, écarte des bras immenses, comme les ailes d’un oiseau déployées. Et d’ailleurs, l’espace d’un instant, on se demande si le photographe ne l’a pas saisi en plein vol.
Ce cliché n’est pas le plus célèbre. On connaît mieux la photo de Walter Kosh sur laquelle il traverse les chutes du Niagara. C’est pourtant celui que je préfère. Huidobro avait placé son appareil au dernier étage de l’Empire State Building, pour éviter cette vue en plongée que l’on retrouve dans tous les mauvais films. Le plan est parfaitement horizontal, si bien que n’apparaissent sur le cliché que quelques antennes, deux ou trois héliports, et, beaucoup plus loin, la double aiguille du World Trade Center qui se découpe sur le soleil couchant. Le fil est rigoureusement invisible. À peine le devine-t-on sous les chaussons, cisaillant les semelles.
Si je préfère cette photo de Soltino à toutes les autres, c’est parce qu’il tourne le dos à l’objectif. Il n’est pas besoin de voir son visage pour deviner qu’il fixe un point imaginaire loin devant lui. Ses bras en croix, d’ordinaire synonymes de vulnérabilité, sont le signe d’une confiance inaltérable. Soltino ne doutait pas.
*
J’ai été intrigué par le coup de téléphone de Lamprière. J’ai cessé toutes mes activités depuis trois ans. Bien sûr, je vois encore pas mal de numéros. Il m’arrive de donner des conseils, parfois même d’écrire une lettre de recommandation. Mais je le fais pour mon plaisir. Je n’ai plus d’artiste sous contrat depuis que Monsieur Ko est mort.
J’ai été encore plus étonné quand il m’a appris qu’il voulait produire une émission sur Soltino, « une sorte de rétrospective, un peu romancée, mais fidèle dans l’ensemble ». Naïvement, j’ai demandé si c’était à l’occasion du dixième anniversaire de la traversée du Mont-Blanc. Cette fois, c’est Lamprière qui a paru surpris. « Ah, j’ignorais, a-t-il répondu. Non, l’émission dont je vous parle s’inscrirait dans un cycle de reportages sur les gloires du passé. » Certains mots sont durs à entendre. « Je ne savais pas que Soltino était mort », ai-je lancé, un peu vertement. Lamprière a dû sentir l’amertume de ma remarque. Il s’est lancé dans des circonlocutions pour expliquer que si Soltino n’était pas mort, l’essentiel de sa carrière était quand même derrière lui.
« Comme vous êtes la personne qui le connaît le mieux, j’ai pensé que vous pourriez l’appeler pour lui parler de notre (où était-il allé chercher ce “notre” ?) projet. Ce serait vraiment magnifique si nous pouvions l’avoir sur le plateau. Bien entendu, ajouta-t-il comme s’il devançait ma question, nous le dédommagerions de sa peine. J’ai déjà réfléchi un peu à la structure de l’émission. La plus grande partie sera constituée de films d’archives. Mais nous ferons aussi quelques retours sur le plateau pour vous interroger, ainsi que les personnes qui l’ont le mieux connu. » Je ne sais ce qui m’a poussé à intervenir : « Je pourrais peut-être proposer à Fauvet de participer à l’émission. Il avait suivi toute la première tournée en écrivant un billet chaque jour. Il pourrait lire les meilleurs d’entre eux pendant la projection des films. — Excellent ! s’est-il exclamé, je vois que vous avez compris l’esprit de l’émission. Vous ne connaîtriez pas par hasard un de ses amis d’enfance ? »
Au moment de nous séparer, Lamprière a eu l’air de se souvenir de quelque chose. « Ça ne vous ennuie pas de vous occuper de l’écriture de l’émission ? Vous ferez cela mieux que personne et je suis certain que Soltino appréciera. »
Voilà comment je me suis retrouvé face à une feuille blanche, puis devant cet appareil dont je vois tourner les minuscules bobines.
*
Le nom de Soltino est aujourd’hui oublié de tous. Pourtant, il n’y a pas si longtemps, il suffisait à remplir les plus grandes salles du monde. Ses prestations étaient si attendues que ses aficionados n’hésitaient pas à faire des milliers de kilomètres pour venir l’applaudir. Des audiences entières retenaient leur respiration pendant les trente secondes que durait son numéro. Pourtant, le plus souvent, quand je prononce ce nom, je ne réussis qu’à provoquer des haussements d’épaules ou des sourires apitoyés.
J’ai rencontré Soltino alors qu’il n’avait pas vingt ans. Je débutais dans le métier d’impresario. J’avais gravi tous les échelons du cirque. Je fus un lad consciencieux. Un jour, mon patron me donna ma chance, je devins écuyer. Mais je touchai du doigt mes limites ; j’avais beau être excellent cavalier, il me manquait cette assurance qui autorise les prouesses. Je remis pied à terre, devenant régisseur pour un temps. Je veillais au bon déroulement du programme, tendais ses échasses à l’acrobate et ses quilles au jongleur. C’est ainsi que je découvris tous les métiers du cirque sans jamais voir ce qui se passait sur la piste. Peu à peu, j’appris à deviner le verdict du public d’après la rumeur qui me parvenait. Avant tout le monde, je sus que Monsieur Pozzi, le clown, n’en avait plus pour longtemps. Ses plaisanteries faisaient encore rire les adultes mais, déjà, les enfants s’étaient détachés de lui. Je fus aussi le premier à prédire à Alice l’écuyère le destin exceptionnel qui allait être le sien. Quand elle paraissait, la salle faisait brusquement silence. Pendant six minutes, je n’entendais rien d’autre que l’attaque des sabots dans le sable, le souffle du cheval quand il secouait le mors. Puis tout à coup, c’était un tonnerre d’applaudissements pour saluer le bras tendu d’Alice et le dernier tour rapide, enlevé, de sa monture.
Un jour, mon patron s’avisa que mon jugement était plus sûr que le sien. Il me confia le soin de recruter de nouveaux artistes. On dit qu’un bon impresario passe la moitié de son temps à s’occuper de ses artistes et l’autre moitié à chercher ceux qui le feront vivre l’année suivante. Je commençai par abandonner la troupe pour partir à la recherche de nouveaux numéros. Je n’avais pas de plan bien arrêté. Je sillonnais le pays, demandant aux cafetiers s’ils n’avaient pas eu vent de quelque kermesse qui se déroulait dans le coin. On m’indiquait tout et n’importe quoi, d’insipides foires à bière, des grandes roues, parfois une fête foraine.
C’était un dimanche, je revois les villageois empruntés dans leurs costumes, les femmes portant la coiffe traditionnelle et surtout des gamins qui couraient dans les allées et tentaient de se faufiler dans les stands. Les attractions n’étaient pas nombreuses, une quinzaine tout au plus, mais de qualité pour la plupart. J’attendis un bon quart d’heure pour pénétrer dans l’antre du géant. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, le géant est une espèce commune. Chaque cirque, chaque foire a le sien. Ensuite tout est affaire de centimètres. Il y a un monde entre un gaillard de 2,20 m et un de 2,10 m. D’ailleurs, en dessous de 2,20 m, il ne faut pas espérer vivre de sa taille, sinon en cueillant des pommes dans un verger. Mais attention, quand je parle d’un géant de 2,20 m, je précise : en taille réelle. Les tailles affichées, elles, s’échelonnent entre 2,50 m et 3 m. Quand une rivalité s’engage entre deux cirques, on peut même atteindre les 3,50 m. Curieusement, on n’a jamais vu un géant à côté d’une toise.
Ce géant-là était plutôt minable. Ni maigre (ce qui allonge le bonhomme et effraie les enfants), ni costaud, il était désespérément quelconque. Il souriait niaisement, comme si sa taille le dispensait de toute autre chose. Bien qu’annoncé à 2,60 m, il mesurait à peine 2,10 m.
La femme à barbe avait une autre allure. Là en revanche, il n’y avait pas tromperie sur la marchandise. La demoiselle avait un joli collier qui lui reliait les oreilles et une moustache brune qui frisait. Si j’avais cherché une femme à barbe, je l’aurais embauchée tout de suite. Mais je n’ai jamais été très friand des curiosités physiques, surtout quand elles sont disgracieuses. Je préfère plaindre les malheureux qui en sont affligés et les laisser à mes concurrents. À chacun son fonds de commerce.
Je me souviens aussi du jongleur, proprement excellent. Son numéro incluait de grandes difficultés et il s’en sortait à merveille, faisant passer les quilles sous sa cuisse, dans son dos, sur sa nuque penchée. Mais la profession de jongleur est encombrée. Pour réussir dans cette voie, il vaut mieux cultiver une compétence annexe, par exemple avaleur de sabres ou cracheur de feu.
Le magicien était stupéfiant. Il n’en était encore qu’à ses premières apparitions mais il devait accéder rapidement à la notoriété, se présentant – dès le départ, du reste – comme le célèbre docteur Adé, de Cologne. À son répertoire, il n’avait qu’un numéro, dont je me souviens encore et qui fit sa gloire. Il se tenait debout face au public, une balle de caoutchouc rouge à la main. Il désignait un membre de l’assistance et lui demandait de rattraper la balle qu’il allait lui envoyer. Dans un geste court et précis, il lançait la balle vers ce partenaire de circonstance, qui s’en saisissait, ouvrait la main et présentait aux yeux de tous une balle de caoutchouc… bleue. Les sceptiques s’en donnaient à cœur joie. Selon eux, le magicien cachait une balle bleue dans sa manche, qu’il substituait à la rouge au moment du lancer. Le docteur Adé était bien évidemment au courant de ces rumeurs. Toute son ingéniosité consistait à alimenter le doute, avant de rebondir d’éclatante façon. Il reproduisait son numéro à la demande, conscient que tous les regards étaient tournés vers ses poignets, sa manche. Mais soudain, il se plaignit de la chaleur et tranquillement, comme s’il faisait la chose la plus naturelle du monde, il quitta sa veste. Puis, il reprit sa position, désigna un garçonnet et lui adressa une balle rouge qui se révéla à l’arrivée être une balle bleue.
Le docteur Adé n’a jamais révélé son truc. Il ne contredit ni ne confirma aucune des hypothèses qui circulèrent à son sujet. Les gens n’arrivaient pas à savoir à quel moment la substitution (certains s’obstinaient à envisager une transformation) s’opérait. Était-ce au départ du lancer, par une manipulation extrêmement adroite ? La balle rouge était-elle remplacée dans l’air par une balle bleue jetée par un comparse ? Le partenaire soi-disant de fortune était-il de mèche ? Même à moi qui fus son impresario pendant cinq ans, il ne voulut jamais dévoiler son procédé. Ce fameux dimanche où je devais rencontrer Soltino, j’allai le trouver pour lui proposer un engagement. Je ne lui demandai pas s’il avait d’autres numéros, celui de la balle rouge-bleue suffirait à assurer son triomphe. Malheureusement, Adé était encore sous contrat avec quelqu’un d’autre. Ce n’est que quelques mois plus tard qu’il put me confier la gestion de ses intérêts. Depuis, le fameux numéro a fait le tour du monde.
En sortant du stand du magicien, je fus la proie d’une étrange impression. Les allées s’étaient dépeuplées ; les clameurs s’étaient tues ; au loin, quelques personnes se pressaient vers un enclos bondé. Je leur emboîtai le pas, marchant au milieu des stands déserts qu’avaient abandonnés pour un moment leurs propriétaires. En pénétrant dans l’enclos, je fus guidé par une ouvreuse qui m’indiqua une place au bout d’un gradin déjà bien rempli. Le public était parqué dans deux grandes tribunes qui se faisaient face. Au centre, se trouvaient les deux poteaux distants d’une vingtaine de mètres, et, entre eux, le filin, transparent, presque invisible dans la lumière faiblissante de cette fin d’après-midi.
Il se passa plusieurs minutes avant que je ne remarque le funambule. Il était adossé contre un des poteaux, face à la tribune dans laquelle j’avais pris place, parfaitement immobile. Enfin il se redressa. Il arrivait encore des gens dans l’enclos mais il n’y prêtait pas attention. Il saisit une corde lisse qui pendait le long du poteau et se hissa jusqu’à la plate-forme située quatre mètres plus haut, à la seule force de ses bras, les jambes en équerre. Les muscles saillaient sous son maillot blanc. De là où j’étais, j’apercevais même les veines de l’avant-bras qui couraient le long des muscles, nettes, précises.
Arrivé sur la plate-forme, il se reposa quelques secondes. Il n’avait toujours pas jeté un seul regard au public. Soudain, sans annonce ni roulement de tambour, il posa le pied droit sur le fil. Il portait des ballerines blanches. Je vis le filin s’imprimer dans le chausson, sous le poids du funambule parfaitement vertical. Cette vision ne dura pas. Soltino avança le pied gauche, puis de nouveau le droit. Il ne jouait pas la partition de l’acrobate qui s’équilibre avec son balancier et menace de défaillir pour susciter la rumeur. Son numéro était exempt d’artifices. Il marchait simplement d’un poteau à l’autre, d’un pas aussi sûr que peut l’être celui d’un promeneur. Il lui fallut moins de quinze secondes pour parcourir les vingt mètres qui séparaient les deux plates-formes. Moi qui avais déjà vu à l’œuvre des dizaines de funambules, qui m’étais même essayé un temps à l’équilibrisme, je savais ce que cette performance, si claire, si lisse, avait d’unique. Je compris que ma carrière d’imprésario était en train de se nouer.
Soltino ne passa pas plus de temps sur la plate-forme d’arrivée qu’il n’en avait passé sur celle de départ. Une deuxième corde l’attendait. Il se laissa glisser le long du poteau, les jambes toujours en équerre, et lorsqu’il toucha le sol, je me fis la réflexion qu’il avait l’air plus emprunté que sur son fil.
*
J’ai essayé tantôt de m’asseoir devant une feuille blanche, espérant que les souvenirs me dicteraient mon récit, calmement et sans équivoque. Au lieu de cela, le passé s’est signalé par bribes, par accès, par bouffées (Soltino qui était si doué pour les trajectoires rectilignes saurait mieux que moi raconter son parcours. Il en connaît les points de départ et d’arrivée, il lui suffirait pour relier les deux de tirer un long trait par-delà les années). Je préfère procéder autrement. Chaque fois qu’une anecdote, qu’un geste, qu’une conversation me reviendra, je mettrai cet appareil en marche et je parlerai. Peut-être la pureté du projet de Soltino donnera-t-elle un sens à l’apparente incohérence de ma mémoire.
*
Quand le public se fut dispersé, j’allai trouver le funambule et je me présentai. Je lui dis que j’étais à la recherche de nouvelles attractions et je le complimentai pour son numéro. Mes paroles eurent l’air de lui faire plaisir, puis il se rembrunit.
— J’ai été irréprochable de bout en bout, me confia-t-il, et pourtant, j’ai eu l’impression que le public était déçu.
Je me souviens avoir compris ce qu’il ressentait. Si j’abandonnais mon regard de professionnel, j’étais moi-même resté un peu sur ma faim. Tout s’était déroulé trop vite, trop bien. Quand il prononça le mot « irréprochable », j’aperçus la faille et je m’y engouffrai.
— C’est vrai, dis-je, le public a été déçu. Mais il faut le comprendre. Ne vous êtes-vous jamais demandé pourquoi il venait voir un funambule ?
Ma question parut le surprendre. Il hésita une seconde. Je crois qu’aucune question ne le déstabilisa jamais plus que celle-ci, pourtant évidente, fondamentale.
— Pour le voir marcher au-dessus de leurs têtes d’un point à un autre, je suppose.
— Vous avez raison mais il y a autre chose. Il vient voir un homme qui leur ressemble se débattre avec les lois de l’équilibre. Pourquoi n’utilisez-vous pas de balancier comme les autres funambules ?
— Parce que je n’en ai pas besoin. S’il le faut, je m’équilibre avec les bras.
— Et pourquoi aller si vite ? Votre numéro n’a pas duré vingt secondes. Est-ce plus facile pour vous ainsi ?
— Non, répondit-il après avoir un peu réfléchi. Ce n’est ni moins ni plus facile. Mais si je peux marcher sur un fil comme je marcherais sur terre, pourquoi devrais-je simuler le contraire ?
— Il ne s’agit pas de simuler. Mais vous donnez une impression de trop grande facilité. Le public a du mal à s’identifier à vous. Regardez les autres funambules, ils vont lentement, pas à pas. À tout moment, ils sont au bord de la chute et ne se rétablissent qu’avec leur balancier.
— Est-ce ma faute s’ils connaissent mal leur métier ? demanda Soltino.
Il ne voyait toujours pas où je voulais en venir et je sentais monter son indignation. Comment ? Un impresario de seconde zone était en train de lui reprocher sa perfection ?
— Vous ne pouvez pas dire qu’ils connaissent mal leur métier. Ils font de leur mieux, même s’ils ne sont pas tous aussi doués que vous. Ce que j’essaie de vous dire, c’est que dans ce métier, il faut montrer au public la difficulté du numéro qu’on lui présente. Or vous faites tout le contraire. En vous voyant, si sûr, si parfait, les gens se disent que marcher sur un fil est la chose la plus aisée du monde.
— Mais pour moi, ça l’est.
À son ton déjà moins catégorique, je compris que j’étais en train de le convaincre. Il se défendait encore mais mes arguments portaient.
— Pour vous, oui, mais pas pour le public. Or, c’est lui qui vient vous voir et qui fera ou non votre succès. Il faut lui donner ce qu’il attend, quitte à contraindre un peu votre nature.
— Cela signifie-t-il que je dois tituber et feindre de tomber au milieu de la traversée ?
— Il ne s’agit pas d’être aussi grossier. Mais, tenez, pourquoi ne pas regarder le public ? Entre autres raisons, le funambule fascine parce qu’il n’a pas le vertige. Vous pourriez baisser les yeux de temps à autre au lieu d’avoir le regard fixé sur l’horizon.
— Je crois que je comprends, murmura-t-il.
En disant cela, il était sincère mais il se trompait. Jamais il ne réussit à se faire à l’idée qu’il devait paraître faillible pour attirer la sympathie du public. Entamer une collaboration sur un tel malentendu est certainement ce qui peut arriver de pire à un impresario. Mais j’étais jeune alors, et je débutais dans ce métier. Je racontai à Soltino que j’avais en portefeuille plusieurs artistes très importants mais que j’étais prêt à me charger de ses intérêts. Il accepta immédiatement, encore un peu abasourdi par la froideur du public et par les arguments que je lui avais assenés. Le soir même, je quittai le cirque.
*
Il n’existe pas trente-six façons de lancer un artiste. Il faut le placer au centre d’un scénario qui joue sur les ressorts les plus classiques. Dans tous les cas, un numéro seul, si exigeant soit-il, ne suffit jamais à susciter l’engouement. Il faut lui ajouter une trame, des personnages, l’écrire, le mettre en scène. Pour lancer Soltino, je choisis le scénario le plus éculé du monde du spectacle : le record. Mon idée était très simple. Nous tendrions son fil chaque fois un peu plus haut que la fois précédente. Chaque prestation serait l’occasion d’un nouveau record, nourrissant à ce titre conversations, articles, reportages. Les spectateurs auraient l’impression d’avoir été témoins de quelque chose d’unique. Je craignis d’abord qu’ils ne désertent à l’idée que le record serait probablement battu le lendemain ou la semaine suivante. Il n’en fut rien. Les gens se sentaient étroitement associés au projet. Ils avaient le sentiment grisant de participer à une escalade sans fin.
Quand je soumis mon idée à Soltino, il fit une seule remarque, énigmatique : « Que je tombe de trois mètres ou de dix, je serai mort. J’ai connu quelqu’un qui s’entraînait avec un fil tendu à un mètre. Un jour, il tomba sur la tête et périt sur le coup. »
*
Lorsque je repense aux premiers mois de notre association, j’ai le souvenir d’une période matériellement difficile, mais que nous traversâmes dans une sorte d’euphorie surnaturelle. Soltino ne fut pas long à s’apercevoir que je lui avais menti. Très vite, il apprit que je n’avais aucun artiste sous contrat. Il ne m’en tint pas rigueur. Le soir où il amena le sujet dans la discussion, il se contenta de me reprocher mon manque de franchise. Pourquoi lui avais-je caché la vérité ? Avais-je donc si peu confiance en moi pour recourir à des procédés aussi grossiers ?
En ces temps de griserie et de sacrifices, les problèmes se réglaient tout seuls. Plus tard, il en alla différemment. Les difficultés ne s’aplanissaient plus d’elles-mêmes, surgissant au contraire où on les attendait le moins.
À cette époque et par certains côtés, Soltino était très facile à manier. Il ne demandait pas à intervenir dans le programme de ses engagements. Je savais pourtant que certaines salles lui convenaient mieux que d’autres. Mais, à partir du moment où j’avais arrêté les conditions du contrat, il considérait la chose comme acquise et ne tentait jamais de revenir dessus. De même, il se montrait plus qu’accommodant sur le confort de nos déplacements. Dans un premier temps, les cachets que je parvenais à obtenir couvraient à peine les billets de train, les repas et l’hébergement (le plus souvent dans des hôtels de passe qui n’arrivaient pas à remplir). Même quand le succès arriva et quand l’argent commença à couler dans notre association, il se soucia peu du standing des endroits que nous fréquentions. Du peu qu’il voulut bien me raconter, je sais qu’il eut une enfance pauvre, presque misérable.
Enfin et surtout, sa maniabilité pouvait se lire dans son rapport à l’argent. Mon précédent patron ne cessait de me répéter à quel point il était difficile de s’entendre avec un artiste sur la répartition de ses cachets. Je n’ai jamais connu ce genre de problèmes avec Soltino. Je proposais et il acceptait. Pendant longtemps, je pris 30 % de ses revenus. Puis, quand j’estimai que le succès était enfin assis, je ramenai cette part à 15 %. Il n’avait pas fait de commentaires sur le montant de mes honoraires, il n’en fit pas davantage quand je les réduisis de moitié.
*
Ce que je craignais est arrivé. Depuis deux jours, je tente de joindre Soltino. J’avais entendu dire qu’il avait déménagé pour s’installer dans un appartement plus petit, près de la tour Eiffel qui fut le théâtre d’un de ses exploits les plus célèbres. Cela rejoint ce que je disais hier, Soltino se moque du confort. Il prend un studio quand il aurait les moyens d’habiter un duplex. Car, contrairement à ce que sous-entendait Lamprière, Soltino a de quoi vivre confortablement jusqu’à sa mort.
J’ai voulu appeler les gens qui pourraient me donner sa nouvelle adresse, avant de me souvenir qu’il n’avait pas d’amis. J’ai voulu joindre ses parents, avant de réaliser que je ne savais rien de sa famille. En quinze ans, Soltino m’a parlé une fois d’une sœur cadette, qui a épousé un Belge ou un Allemand, je ne sais plus, et dont j’ai oublié le nom.
Peut-on imaginer plus grande ironie ? Il m’a fallu appeler l’agence de détectives Mirandol pour engager un enquêteur. On m’a envoyé un petit homme, portant lunettes et moustache, répondant au nom d’Adet. J’ai vu dans cette homonymie comme un signe que Soltino n’était pas loin, qu’il me suffisait de décrocher mon téléphone pour entendre sa voix monotone, familière. J’ai remis à M. Adet une copie du dossier que je garde sur tous les artistes qui me confièrent un jour la gestion de leurs intérêts. Il a surtout regardé les photos, notamment celle de Kosh dont il a vanté la qualité. « Je vous transmettrai régulièrement un rapport », a-t-il dit avant de me quitter. « Envoyez votre facture à la télévision, ai-je répondu, à l’attention de M. Lamprière. » Je crois qu’il a opiné mais je n’en suis pas sûr, la porte de l’ascenseur s’est refermée à cet instant précis.
*
En six semaines qu’il passa avec nous, Fauvet écrivit toutes sortes de billets. Les uns relataient simplement l’exploit de la veille. Ils étaient truffés d’informations sur le nombre de spectateurs, la hauteur du fil ou la durée de la traversée. D’autres articles prenaient plus de recul par rapport à l’événement. Ils tentaient de rendre compte de l’atmosphère qui régnait au sein de la caravane. Certains analysaient tel trait du caractère de Soltino : sa rigueur, son idéalisme, sa naïveté. Quelques-uns, enfin, étaient de véritables morceaux de littérature, en ce sens que Fauvet y reconstruisait entièrement l’épisode dont il avait été témoin. Il se laissait aller à de grandes tirades, métaphores parfois grandiloquentes, rapprochements subtils, qui éclairaient souvent davantage la réalité que des comptes rendus exhaustifs.
Il y eut bien sûr l’inévitable référence au funambule de Nietzsche. Fauvet compara également Soltino à un oiseau et, de façon plus surprenante, le dépeignit un jour comme « l’ennemi de la danse ». J’ai recherché en vain dans mes papiers une copie de ce dernier article. Je demanderai à Lamprière de le retrouver car je crois que sa lecture expliquerait bien des choses sur le style de Soltino.
Ce funambule, écrivait en substance Fauvet, est au sol l’être le moins gracieux que vous puissiez imaginer. Il est distrait, maladroit. Sa démarche, grotesque, évoque l’albatros. Surtout, le moindre de ses mouvements est empreint de lourdeur, sans qu’il s’en soucie et si tant est qu’il s’en aperçoive. Si le danseur est celui qui fait de chaque pas, de chaque geste une œuvre d’art, alors Soltino est l’antidanseur. Il est sur la terre comme un poisson échoué sur le sable.
Sur son fil, il est un être différent, continuait Fauvet. Ne croyez pas qu’il cherche à nous éblouir par quelque figure spectaculaire. Il a depuis longtemps banni de son art tout ce qui pouvait ressembler à une enjolivure. Lorsqu’il est en l’air, il n’a plus qu’un but : traverser la fosse à la manière du promeneur. Faire une pause de quelques secondes, se servir de son corps comme d’un balancier sont pour lui autant de défaites. A-t-on déjà vu un flâneur étendre les bras pour s’équilibrer ? Il ne s’estime satisfait que lorsqu’il parcourt son fil d’un pas régulier, bien rythmé et sans heurts.
Le danseur distille dans les gestes les plus quotidiens un peu de la grâce qu’il irradie sur scène. Soltino, lui, réalise sur son fil ce dont il est incapable au sol.
*
Quelle idée a eue Lamprière de me confier l’écriture de son émission… Quand je l’ai appelé ce matin pour lui dire mes difficultés à traiter le sujet, il a voulu balayer mes réticences. « Vous en savez plus que quiconque sur le personnage. Sortez l’inédit des cartons où il sommeille, racontez des anecdotes… Les gens adorent les anecdotes. »
Mais comment expliquer à Lamprière que pour relater la carrière de Soltino, l’idéal serait de ne pas l’avoir connu ? Que valent des anecdotes sur un homme dont la vie entière se ramène à ses exploits de funambule ? Je n’ai jamais pénétré son intimité, mais les quelques souvenirs de Soltino qui encombrent ma mémoire sont comme des fourmis au bout de mes doigts. Ils paralysent ma main et alourdissent mon trait, ils m’empêchent de tracer la grande ligne droite qu’il avait en tête. Je serais sûrement plus près de la vérité en alignant des chiffres et des dates, sans autre commentaire.
Mais il me semble que j’ai oublié de mentionner que ce cher Lamprière portait, lors de notre rencontre, un nœud papillon violet et des lunettes à la monture orange. Il est certains signes auxquels on devrait se fier presque aveuglément.
*
J’ai retrouvé hier soir le programme de notre première tournée. Il avait été établi pour six semaines. Tel jour, nous tendrions le fil à dix mètres. Le lendemain, nous le tendrions à douze, le surlendemain à quinze, etc. Je n’avais pas vraiment d’idées sur les méthodes de promotion à utiliser. Je ne connaissais que le cirque et ses haut-parleurs montés sur le toit de voitures que l’on lançait dans la ville. Cette technique était clairement inadaptée au cas présent. Il fallait communiquer directement au niveau national et intéresser le pays tout entier à notre entreprise.
J’eus la chance de rencontrer Fauvet, qui donnait alors un papier par jour au Soir. Nous sympathisâmes et je l’invitai à dîner. Il se plaignit d’avoir du mal à trouver ses sujets. Il cherchait un thème qui pourrait l’occuper tout l’été sans lui demander trop d’efforts. J’embrayai immédiatement sur ce discours cynique en lui faisant une offre. Pourquoi ne suivrait-il pas notre caravane pendant quelques semaines ? Tous ses frais lui seraient payés et il n’aurait qu’à écrire un article tous les matins pour relater l’exploit de la veille. Bien sûr, il fallait que Le Soir donne son accord. En disant cela, j’observai Fauvet à la dérobée, craignant qu’il n’interprète mal ma proposition et ne quitte la table, scandalisé. Il se contenta de noter qu’un pareil feuilleton constituerait une belle tentative littéraire. Puis il commanda une bouteille de champagne et porta le premier d’une longue série de toasts à la réussite de notre entente.
Les autres journalistes ne furent pas longs à suivre. L’audience que recueillirent les billets de Fauvet fut telle qu’ils se précipitèrent tous pour ramasser les miettes du gâteau. Par respect pour Fauvet et pour l’inciter à se surpasser, je n’accordai à aucun autre journaliste le « privilège » que je lui avais attribué. Grâce à cela, nos passages furent toujours annoncés dans les meilleures conditions, avec un retentissement qui augmenta à mesure que le record reculait.
*
Si Soltino était accommodant sur bien des points, il pouvait à l’occasion se montrer intraitable. J’eus beau lui expliquer que son image d’infaillibilité le coupait du public, il refusa d’adopter le balancier, de feindre la chute ou de laisser planer le moindre doute sur la réussite du numéro. Il ne voulut pas davantage réduire sa vitesse. Ses traversées étaient au contraire de plus en plus rapides ; sur la fin de sa carrière, il volait presque sur le fil.
Il me fit une seule véritable concession au cours des six années que dura notre ascension. Il accepta de regarder le public avant de commencer son numéro. Alors qu’il se tenait debout sur la plate-forme, prêt à s’élancer, il balayait l’audience d’un regard parfaitement vide. Je lui avais expliqué que ce geste devait être l’occasion de nouer un premier lien affectif avec les spectateurs. Mais son regard était purement mécanique ; il partait des premiers rangs pour remonter jusqu’au fond de la salle, affichant une telle indifférence pour le public qu’il manquait complètement son objectif. C’était de toute évidence une figure imposée, un égard factice qui ne trompait personne.
Il apparut pourtant que l’indifférence du funambule tourna à son avantage. Le regard inexpressif de Soltino, son dédain pour les applaudissements et les marques traditionnelles d’enthousiasme firent beaucoup pour son image. Il devint le Buster Keaton du filin. Une fois de plus, il avait été plus habile que moi.
Je souhaitais également qu’il apprenne à monter à bicyclette, à danser, à jongler sur son fil. Tous les grands équilibristes ayant connu cette évolution naturelle de leur répertoire, il me semblait intelligent de l’anticiper ou, au moins, de s’y préparer. J’étais partisan de monter des numéros inédits, qui auraient fait la part belle à sa créativité et à sa personnalité. Quand je lui parlai du projet en ces termes, il me répondit qu’il n’était pas dans son intention d’être créatif ou personnel. Sa compétence, s’il devait en avoir une, tenait à la pureté de son projet. « Après tout, me dit-il, il n’y a rien de plus beau qu’un homme qui enjambe le vide. Tout le reste n’est qu’artifice et risquerait de me détourner de mon art. »
Son vocabulaire hésitait perpétuellement entre la sobriété et l’emphase.
*
Que recherchait-il ? Les journalistes n’ont pas manqué de le lui demander, quoique le plus souvent après une foule de questions sur sa vie privée, le lieu de ses vacances ou ses sympathies politiques. Il répondait généralement d’une phrase : « Je voudrais savoir ce qu’il y a au bout. » Je me rappelle m’être étonné que les journalistes se contentent d’une phrase si peu explicite. J’ai compris depuis qu’elle constituait une accroche idéale pour leurs articles et pouvait, à ce titre, se dispenser de faire sens.
Ce n’est pas Soltino qui a eu l’idée de tendre son fil chaque soir un peu plus haut que la veille. Mais dès que je la lui ai eu soufflée, il se l’est appropriée et s’est peu à peu convaincu qu’elle inscrivait son destin. Dès lors, il ne pensa plus qu’au jour où il ne pourrait plus se surpasser. Il n’était guère intéressé par les étapes intermédiaires : pourquoi perdre du temps à parader sous des chapiteaux quand il pouvait d’emblée tendre son fil au-dessus des montagnes ? En tant qu’impresario, j’avais évidemment mon idée sur la question ; j’eus la chance que Soltino comprenne de lui-même le profit qu’il pouvait tirer de ces sorties. Chaque traversée le rendait plus fort, plus maître de sa technique et de ses émotions, un peu plus prêt à affronter le grand vide. Tout le monde s’en rendait compte, lui le premier. Il ne douta jamais de sa réussite. Cette assurance agaçait une partie de l’opinion et séduisait le reste.
Où tout cela devait-il le mener ? Je n’en sais rien. Avec le recul, une chose m’étonne. Soltino ne me parla jamais de la dernière traversée. Cependant, elle existait, au moins virtuellement. Or, ni lui ni moi ne cherchions à prévoir où et quand elle aurait lieu. Cette dernière traversée était présente derrière toutes nos pensées et pourtant, nous feignions de croire que nous pourrions toujours élever le fil, que les arbres pouvaient monter jusqu’au ciel. Cette hypocrisie que j’ai partagée, entretenue, a sans doute causé beaucoup de tort à Soltino.
C’est une pensée avec laquelle je joue souvent et qui me donne le vertige. Peut-être aurions-nous dû dès le début définir les règles du jeu, arrêter le point de départ et surtout, le point d’arrivée. Je n’aurais pas apaisé la fièvre de Soltino mais je lui aurais donné du grain à moudre. Tout le mal est venu de ce qu’à la fin, son esprit n’avait plus rien à moudre.
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Il désapprouva l’article où Fauvet le comparait au funambule de Zarathoustra. Selon lui, il ne courait aucun risque sur son fil. Ou du moins, il n’en courait pas plus que du temps où il évoluait dans les foires. Je n’avais pas oublié sa remarque : qu’il tombe de dix mètres ou de cinq cents, les conséquences seraient les mêmes. Et Soltino, qui est très rationnel, continua d’aborder chacun de ses exploits comme il appréhendait tantôt ses sorties dans les kermesses. Comme tous les acrobates que j’ai rencontrés, il pensait que la part du risque pouvait être réduite quasiment à néant, par le travail et la préparation. Le reliquat ressortissait au destin individuel ; vouloir le cerner était une gageure.
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Fauvet écrivit ce billet quinze jours après le début de notre tournée.
Les sorties du funambule Soltino obéissent à un rituel immuable. Les réunions ont lieu en plein air, sous des chapiteaux ou sur des champs de course. Sur le billet, le spectacle est annoncé pour 20 heures mais Soltino n’apparaît jamais avant 21 heures. Pendant une heure, se succèdent une douzaine d’apprentis funambules qui tentent d’apprivoiser les lois de l’équilibre. Ces jeunes garçons – dont certains sont tout de même plus âgés que leur modèle – ont droit à un balancier, sorte de perche immense conçue pour atténuer les effets de leurs écarts. Mais surtout, ils évoluent au-dessus d’un filet qui les met à l’abri de toute mauvaise surprise. Sage précaution. La moitié des jeunes funambules viennent s’y écraser dans les dix premières secondes de leur traversée.
Vers 21 heures, le public s’échauffe. Il a compris que l’équilibrisme était un art difficile, il veut maintenant en découvrir le virtuose. Des slogans fusent, des clameurs s’organisent ; on appelle Soltino, on invoque le record. Les gens tapent du pied contre les gradins ou applaudissent, selon qu’on se trouve dans les faubourgs ou dans les beaux quartiers. Hier encore, ils allaient au théâtre ou au restaurant ; aujourd’hui, ils viennent voir un saltimbanque arpenter la corde. Cette discipline, qu’ils ignoraient pour certains, méprisaient pour la plupart, leur semble maintenant d’une extraordinaire richesse. Ils échangent des commentaires, des anecdotes lues dans les gazettes : Soltino aurait fait ses armes sur une corde à linge ; il dormirait sur son fil ; son impresario serait un ancien champion, peut-être même son père.
Il paraît sous les roulements de tambour. Il est vêtu du costume le plus simple : pantalon blanc serré, maillot blanc, pieds nus dans des chaussons blancs. À cet instant, le spectateur comprend que tout ce qu’il va voir obéit à un plan minutieusement établi, qui ne laisse aucune part au hasard. Le speaker annonce que Soltino va s’attaquer à son propre record. « Messieurs les juges, demande-t-il, voulez-vous vérifier la hauteur du fil ? » Deux officiels de la Fédération internationale des Sports acrobatiques, habillés d’un pantalon vert et d’une veste violette, tirent le fil à plomb qui pend de la plate-forme et lisent la mesure à la base du pylône. Hier soir, ils ont annoncé une hauteur de 28 mètres. Il y a deux semaines, le fil était tendu 10 mètres au-dessus du sol. Ce n’était pas encore un record mais c’était la première marche d’un escalier dont personne n’aperçoit la fin.
Le speaker prononce cette phrase rituelle : « Mesdames et Messieurs, Soltino va parcourir devant vous une distance de vingt-cinq mètres. Son fil est tendu 28 mètres au-dessus du sol. Je vous demande le plus grand silence. » Durant cet intermède, Soltino est resté debout près de la corde qui court le long du pylône. Il la prend dans ses mains et se hisse lentement jusqu’à la plate-forme. Il s’élève à la seule force de ses bras, la tête droite, les jambes en équerre. Il explique que cet exercice préalable lui chauffe les muscles. Il aime sentir ses bras, en apprécier le poids avant de s’en servir pour s’équilibrer. Les jambes, en revanche, doivent rester disposes.
Le tambour s’arrête. Le funambule, debout sur la plate-forme, se concentre pendant une longue minute. La salle est complètement muette. Et de même lorsque Soltino s’élance, qu’il parcourt ses vingt-cinq mètres sans l’ombre d’une hésitation, aucune clameur ne trouble le silence. L’audience est suspendue aux pas du funambule, dont on perçoit à peine – mais peut-être est-ce une illusion ? – le crissement des chaussons sur le fil. Soltino ne va ni vite, ni lentement, il marche juste d’un point à un autre. Une force invisible le maintient dans sa ligne aussi sûrement qu’il y a peu, une autre force jetait à bas une douzaine de novices. La traversée a duré dix secondes, peut-être quinze, elle est déjà terminée et l’on croirait qu’elle n’a pas commencé. Pendant dix secondes, peut-être quinze, le temps s’est arrêté, le début et la fin se sont confondus.
Les applaudissements éclatent alors que Soltino se laisse glisser le long d’une deuxième corde qui s’enroule autour de sa jambe. Il salue quatre fois, en pivotant d’un quart de tour chaque fois. Il n’a pas l’air ému le moins du monde. Il affiche l’air égal et tranquille du promeneur qui vient de boucler le tour de son pâté de maisons.
Puis il se retire, créant comme un flottement dans la salle. Le public réalise seulement ce qui vient de se passer. Il voudrait revoir Soltino, décomposer son pas, disséquer sa technique, mais rien de tout cela n’est possible : le spectacle est terminé, son intérêt s’est consumé en quinze secondes, dans une flamme brève et jaune qui a embrasé le chapiteau sans un bruit. Pour reculer le moment où se dispersera le public, les membres de la fédération reprennent la parole. « Nous certifions que Soltino a parcouru devant nous la distance de vingt-cinq mètres sur un fil tendu 28 mètres au-dessus du sol. » Enfin, le speaker claironne : « Les records sont faits pour être battus. Demain Soltino marchera plus haut. » Sur cette dernière phrase, qui semble vanter la longévité d’une pile électrique et promet un nouveau rituel, il coupe son micro. Les machinistes envahissent la piste.
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Quand il apprit que j’étais en pourparlers avec Lamprière pour lui vendre les droits de ses prochains exploits, il eut cette remarque : « Je suis certain qu’il ne m’a jamais vu sur un fil. Mais je ne lui en veux pas puisque je n’ai jamais regardé une de ses émissions. Voilà au moins une association qui part sur des bases saines. »
Il avait, comme ça, un trait d’humour tous les deux ou trois ans.
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Le spectacle terminé, Fauvet venait me retrouver dans ma caravane. J’étais en train de discuter avec Soltino. Dans les premiers temps, nous tentions d’analyser sa prestation. Je hasardais quelques observations sur la raideur de la jambe, sur la position des bras, sur les épaules que je trouvais un peu voûtées. Bientôt, il n’y eut plus rien à reprendre. « C’était parfait », annonçais-je. Que n’avais-je pas dit ! Soltino décomposait sa traversée par le menu, commentant le posé du chausson sur le fil ou la hauteur du genou à chaque flexion. Lui qui paraissait si désinvolte sur son fil enregistrait le moindre de ses gestes et lui trouvait mille défauts. Il était d’une telle exigence avec lui-même que mes appréciations se révélèrent rapidement périmées, inutiles.
À ma connaissance, il n’avait jamais suivi de cours d’anatomie ou de maintien. Il était évident pourtant qu’il aspirait à une certaine forme de perfection. J’aurais aimé l’accompagner dans cette quête. Certains idéaux rapprochent les gens ; le sien n’était pas partageable. De confident que j’avais été, je devins peu à peu un simple impresario, puis un loueur de salles.
Je proposais à Soltino de venir boire un verre avec nous. Invariablement, il préférait aller se coucher. Plus tard dans la soirée, quand Fauvet commandait une énième tournée et que mes idées commençaient à se brouiller, il m’arrivait de penser à lui. Je l’imaginais, allongé dans le noir, revivant sa traversée pour la centième fois, tandis que la télévision projetait des ombres démesurées, blanchâtres et bleutées, sur les murs de la chambre.
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Durant toutes ces années, j’ai consigné dans un carnet la liste de ses exploits. Chaque soir, je notais la date et le lieu du spectacle, la hauteur du fil et d’éventuelles observations. La première page est datée du 3 juillet 1977, la dernière du 26 septembre 1983. Entre ces deux dates, s’intercalent près d’une centaine de pages, qui se firent de plus en plus vides à mesure que nous approchions du terme de notre association.
En relisant ce carnet, je réalise avec tristesse que les premières sorties de Soltino se confondent dans ma mémoire, que la logique de l’escalade qui, seule, leur conférait l’apparence de l’unité, semble désormais inopérante. Si ma raison distingue le lien qui existe entre « 12 juillet-Toulouse-21 mètres », « 18 juillet-Bordeaux-26 mètres » et « 23 juillet-Nantes-30 mètres », j’ai du mal à retrouver la ferveur qui nous jetait dans ces tribulations sans fin. J’ai tout oublié de Montauban où nous passâmes le 4 août de l’année 1977 et où Soltino marcha sur un fil tendu 37 mètres au-dessus du sol. Je ne sais presque plus rien de cette semaine passée à Metz pendant l’hiver 1979 où il améliora son record à trois reprises. Tous ces chapiteaux, ces terrains de football, ces stades, tous ces billets vendus, ces verres de bière débités dans les buvettes, ces tickets déchirés à l’entrée, toutes ces mains serrées et tous ces autographes signés sur des sacs en plastique… Ce programme dont j’étais si fier à l’époque trouve avec le recul sa véritable dimension, celle du vain et de l’artificiel.
En deux mois, pendant cette tournée de l’été 1977 dont je pensais garder chaque détail en mémoire, Soltino battit son record à vingt-trois reprises. Il était parti d’un fil tendu à 10 mètres, que nous élevions de deux ou trois mètres à chaque tentative. Au début du mois d’août, certains problèmes techniques commencèrent à se poser. L’installation du décor prenait de plus en plus de temps. Un soir à Antibes, une rafale de vent manqua arracher les pylônes. Les chapeaux des spectateurs s’envolèrent mais Soltino resta d’aplomb ; à peine s’immobilisa-t-il quelques secondes avant de repartir. Il me déclara après le numéro que c’était un bon exercice, qu’il faudrait songer à renouveler. J’aime à penser qu’à ce moment il me faisait encore confiance puisqu’il me croyait capable de commander le vent.
Nous ne pouvions plus continuer sur ces bases. J’expliquai à Soltino que, jusqu’à la fin de l’été, nous ne monterions plus le fil que de un mètre chaque soir. Il le prit très mal. « À ce rythme-là, me dit-il, nous n’arriverons jamais au bout. Nous n’allons quand même pas nous traîner des années à 35 mètres. » J’invoquai les engagements pris, je lui promis que sitôt la tournée terminée, nous reprendrions notre escalade. Il se contenta de ces maigres arguments. L’ambiance se détériora pendant les trois dernières semaines. Au fond de lui, Soltino bouillait de ces sauts de puce dérisoires vers le sommet. Nous nous séparâmes quelques mois, que je mis à profit pour imaginer de nouvelles attractions. Je n’eus aucune nouvelle de Soltino pendant cette période.
Selon moi, nous avions atteint la limite de ce que nous pouvions faire en utilisant des structures démontables. Le dernier spectacle de l’été s’était tenu sur l’hippodrome d’Auteuil. Il avait fallu quatre jours pour dresser les pylônes et en assurer la stabilité. Nous avions frôlé la catastrophe quand la commission de sécurité nous avait d’abord refusé son visa. Quelques heures avant le début du spectacle, elle exigea encore des aménagements, que nous eûmes tout juste le temps de pratiquer.
Un autre facteur plaidait en faveur d’un renouvellement de notre formule. Je craignais que l’intérêt ne s’émoussât. L’incroyable maîtrise de Soltino ne suffirait peut-être pas toujours à soutenir l’engouement du public. Il fallait doter le numéro d’un atout supplémentaire : le site. Si les gens avaient aimé Soltino quand il marchait entre deux plates-formes démontables, ils en raffoleraient quand il enjamberait le Grand Canyon.
Nous conservions bien entendu le principe du record. Il avait fait notre réputation et Soltino avait besoin d’un enjeu pour donner le meilleur de lui-même. Mais à l’avenir, chaque tentative bénéficierait d’une dimension supplémentaire, historique, culturelle ou esthétique.
Soltino approuva mon programme car il lui donnait l’occasion d’avancer plus rapidement. D’emblée, le fil était placé à 102 mètres, soit cinquante mètres au-delà du précédent record. Il était tendu entre deux tours du nouveau quartier de la Défense. L’autorisation nous fut accordée sans difficulté : les promoteurs cherchaient depuis longtemps un moyen d’attirer l’attention du public sur un projet dont la commercialisation se révélait laborieuse.
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Comme je n’avais pas de nouvelles, j’ai composé le numéro qui figurait sur la carte de M. Adet. Au passage, j’ai appris que celui-ci était officiellement enquêteur et non détective. J’en ai conçu un dépit certain, inexplicable.
Il s’est écoulé quelques sonneries avant que quelqu’un ne décroche. Ce n’était ni Adet, ni même Mirandol, mais un troisième larron qui s’est présenté sous le nom de M. Nosin ou Nosine, je ne sais plus : il chuchotait dans le combiné comme s’il téléphonait en cachette. Je me suis présenté. « Vous êtes un collègue de M. Adet », ai-je demandé. « Son acolyte », a-t-il répondu très sérieusement. Son acolyte : bien sûr.
« Savez-vous ce qu’il a pu découvrir sur la personne dont je lui ai parlé ? » Monsieur Nosin a eu l’air surpris. « Vous n’avez pas reçu de rapport ? — Non, pourquoi ? J’aurais dû ? — Pas forcément. Tout dépend si M. Adet a eu le temps de vous écrire. » Mon interlocuteur était vraiment d’une logique implacable. « Je crois qu’il est parti ce matin, a-t-il poursuivi. Il prenait l’avion à huit heures. Mais je ne pourrais pas vous dire où il va. M. Mirandol doit le savoir. Il vous rappellera. » Quand je lui ai demandé quand rentrait M. Mirandol, il a chuchoté que les éléments en sa possession ne lui permettaient pas de se prononcer. J’ai trouvé qu’à la fin, cela faisait beaucoup d’incertitudes.
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Le numéro de la Défense avait réuni trente mille personnes, celui de la tour Montparnasse en attira près de cent mille. Les gens se pressaient contre les barrières disposées dans la rue de Rennes, l’avenue du Maine et le boulevard du Montparnasse. Le spectacle était gratuit, seule condition qu’avait mise Lamprière en achetant les droits de la retransmission télévisée. Il était venu me trouver le soir de l’exhibition de la Défense. Il me proposait de couvrir les dix prochaines prestations de Soltino, moyennant une somme qui dépassait largement toutes les recettes engrangées lors de notre tournée. Sa chaîne n’avait pas plus mauvaise réputation qu’une autre ; j’acceptai donc, mais pour cinq manifestations seulement, le contrat étant à renégocier par la suite.
De ce jour, nous fûmes riches. Jusqu’à présent, nous vivions très bien des sommes que nous versaient les organisateurs. Le contrat avec Lamprière nous propulsa dans une sphère différente, où la rémunération n’avait plus rien à voir avec l’effort consenti. Il y avait là un danger : Soltino, qui était désintéressé, sut l’éviter.
Ce dimanche après-midi, il fut parfait. Il devait parcourir quatre-vingts mètres de la Tour jusqu’à la grue louée pour l’occasion. C’était une distance beaucoup plus longue que les vingt-cinq mètres auxquels nous l’avions habitué. Mais pour lui, la longueur de la traversée ne changeait rien à l’affaire. Ce jour-là, il resta à peine quarante secondes sur le fil, ce qui correspond à une moyenne horaire de plus de sept kilomètres. Il évoluait dans un autre monde, transcendé à l’idée qu’il était en train de porter d’un coup son record à 149 mètres.
Je crois que les trois années qui s’écoulèrent alors furent les plus belles – et les plus heureuses – de sa carrière. Il connut son plus grand triomphe public le jour où il s’éleva du palais de Chaillot jusqu’au sommet de la tour Eiffel en traversant la Seine. Il avait fallu, pour assurer une tension suffisante au filin, utiliser des treuils d’une puissance incroyable. L’installation prit presque une semaine, l’ascension dura onze minutes. Soltino avait imperceptiblement modifié son pas. Il faisait davantage porter le poids de son corps vers l’avant, la tête était rentrée dans les épaules pour arrondir la courbe du dos, les bras à demi ouverts comme des ailes repliées. La police estima à sept cent mille le nombre de personnes venues admirer le funambule. Lamprière avait d’autres chiffres, qui dépassaient largement le million. Sa chaîne enregistra l’audience la plus élevée de son existence. De la célébrité, Soltino accéda à la gloire.
Il était heureux car rien ne venait contrarier ses plans. Tous les trois mois, il améliorait son record de trente ou quarante mètres. Il avait épuisé les possibilités de la capitale mais s’ouvraient à lui celles, quasi illimitées, des monuments naturels. Nos intérêts étaient redevenus communs, nos relations excellentes.
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Mirandol ne rappelle pas. En raccrochant hier, j’ai regretté d’avoir abandonné mon métier d’impresario. J’aurais aimé monter un numéro avec Adet et Nosin. Ils se seraient appelés « les acolytes », trouvant leur style quelque part entre le burlesque et le surréaliste.
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J’ai commencé à soupçonner quelque chose quand Soltino est intervenu pour la première fois dans le programme que j’avais établi. Il devait traverser les gorges du Verdon au mois de mai. Nous serions ensuite partis pour le Canada où l’attendaient les chutes du Niagara.
Il m’appela début avril pour m’annoncer que je m’étais trompé dans l’ordre des exhibitions. Il avait comparé la hauteur des deux sites et découvert que les gorges du Verdon étaient plus profondes que les chutes du Niagara. Selon lui, il s’en fallait de quatre-vingt-dix mètres. Bien entendu, il était prêt à réaliser les deux traversées, à condition de commencer par le Canada.
Je crus d’abord qu’il serait possible de le raisonner et de l’amener à composer. Je me trompais. Tous mes arguments vinrent se briser sur une résolution inébranlable. À ma remarque sur le coût d’un tel changement, il rétorqua, sans même dissimuler son mépris, qu’il ignorait que jusqu’à présent nos décisions nous aient été dictées par des considérations d’argent. Il devança mon deuxième argument, selon lequel un voyage supplémentaire pourrait le fatiguer : « J’en ai vu bien d’autres lors de notre première tournée. À l’époque, on ne se souciait pas autant de ma santé. »
Le troisième point révéla encore plus clairement le fossé qui s’installait entre nous. Je tentai de faire appel à son bon sens. « Qu’importe qu’il y ait quatre-vingt-dix mètres d’écart entre les deux sites. Ce qui frappe le public, c’est que tu marches au-dessus de lieux mythiques. Il y a longtemps que la hauteur du fil ne l’intéresse plus. D’ailleurs, tu as toujours prétendu que c’était un critère qui n’avait aucun sens. — Il faut savoir ce que l’on veut, répondit Soltino. Nous avons annoncé que je marcherais toujours plus haut. Nous devons tenir nos engagements. »
Sur ces mots, il raccrocha. Je le rappelai quelques heures après pour lui confirmer le changement de programme.
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Quand, par hasard, je l’ai rencontré il y a trois ans, j’ai été stupéfait de constater à quel point s’étaient amplifiées des tendances qui n’étaient encore qu’à l’état latent lors de notre collaboration. Nous nous sommes croisés sur le boulevard Raspail. Si je ne l’avais pas interpellé en lui tendant la main, je crois qu’il ne m’aurait pas reconnu. Nous avons discuté quelques minutes sur le trottoir, puis je l’ai emmené à la Coupole, à deux pas de là. J’ai commandé un café et des gâteaux ; il a pris un verre d’eau.
Il était devenu monomaniaque. Ses attitudes, ses propos, sa voix même, tout son comportement ne parlaient que du jour où il remonterait sur un fil pour améliorer son record. Depuis sept ans, il cherchait sans succès le théâtre de sa prochaine tentative. Il revenait d’Afrique, découragé par les conditions climatiques exécrables qui régnaient au sommet du Kilimandjaro. On lui avait aussi parlé de l’Annapurna et de la possibilité de tendre un fil entre deux crêtes. Il partait le lendemain avec pour seul contact sur place le nom d’un alpiniste français établi au Népal. J’appris plus tard par un entrefilet paru dans Le Soir qu’il avait dû renoncer une fois encore.
Il ne manifesta aucune joie en me retrouvant après tant d’années. Je crus lui faire plaisir en lui parlant du passé et de ses exploits les plus fameux. Depuis bien longtemps, il avait laissé tout cela derrière lui. Il critiqua violemment sa traversée de la Seine. D’après lui, nous avions lésiné sur les moyens. L’idée d’arriver au sommet de la tour Eiffel était bonne, mais, pour bien faire, il aurait fallu partir du Sacré-Cœur. Montmartre se trouvant nettement au-dessus du niveau de la Seine, nous aurions ainsi gagné une centaine de mètres. « Et encore, avait-il soupiré, pourquoi s’être donné tant de mal alors que les Alpes nous attendaient déjà… » Alors je compris que pour lui, la hauteur du fil ne se mesurait plus en mètres mais en kilomètres, qu’il ne tirait plus aucun plaisir de son altitude mais se laissait griser par un chiffre, une abstraction, du vent.
Je lui proposai de remonter une association. Je l’assurai que les télévisions avaient oublié la catastrophe du Mont-Blanc et que je n’aurais aucun mal à remobiliser les médias sur son nom. Je lui soumis également une idée que je caressais depuis quelque temps : Monsieur Ko était en pleine ascension, il serait ravi de créer un duo avec celui qui restait la référence de tous les équilibristes. On pouvait imaginer toutes sortes de compétitions, de défis et de variations sur le thème du maître et de l’élève. À mesure que je développais mon idée, elle me semblait de plus en plus réalisable. J’envisageai la possibilité d’organiser une épreuve de vitesse entre les deux hommes. Ils partiraient chacun d’une plate-forme, le premier arrivé au milieu du fil remporterait la course. Quand j’eus fini d’exposer mon projet, il demanda simplement : « Qui est ce Monsieur Ko ? »
Car c’est ainsi, il ne suivait pas l’actualité du spectacle, il ignorait qu’un garçon de vingt-cinq ans était en train d’écrire une des plus belles pages de l’histoire de l’équilibrisme. Depuis sept ans, il n’était pas remonté sur un fil dans une manifestation officielle. Quand je lui demandai si cela ne lui manquait pas trop, il me répondit qu’il voulait aller au bout de ce qu’il avait entrepris. « Mais tout de même, m’échauffai-je, je t’ai découvert dans une kermesse. Rappelle-toi, tu marchais trois mètres au-dessus du sol. Ta technique était peut-être un peu moins affûtée qu’aujourd’hui, mais tu t’amusais davantage. Tu prives le public d’un spectacle extraordinaire et tu te prives toi-même de la joie d’exercer le métier que tu connais le mieux. T’entraînes-tu au moins ? Ou ne supportes-tu pas l’idée de marcher seulement dix mètres au-dessus de nos têtes ? »
Il me répondit qu’il remonterait sur le fil le jour où il aurait trouvé un nouveau défi. Il ne parut pas remarquer la réprobation contenue dans mes questions. Nous nous quittâmes sans la moindre cordialité. Je me rendis compte en arrivant chez moi que j’avais oublié de prendre son numéro de téléphone.
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J’avais eu du mal à encaisser son caprice à propos des gorges du Verdon ; je ne me remis jamais complètement de l’affront qu’il me causa avec le projet d’Iguaçu. Quelques jours après la traversée des chutes du Niagara, je reçus une lettre d’un régisseur de spectacles brésiliens, le senhor Gomes. Il me proposait d’organiser un numéro comparable au-dessus des chutes d’Iguaçu. Nous pouvions d’ores et déjà compter sur l’appui du gouvernement, pour qui cet exploit serait l’occasion d’exalter le modernisme du Brésil, en passe de se doter du plus grand barrage du monde. Il acceptait de prendre en charge le transport et l’hébergement de tous les médias. Cela allégeait considérablement les frais et suffisait à rendre l’opération très profitable. Après m’être renseigné sur la réputation du senhor Gomes, je lui donnai mon accord de principe. Il m’informa par retour de télex qu’il lançait les premiers préparatifs.
Je n’avais pu demander son avis à Soltino. Il était parti quelques jours sans laisser d’adresse. À son retour, je lui présentai le projet comme acquis, sans penser un instant qu’il pourrait lui déplaire. J’essuyai ce jour-là la pire humiliation de ma carrière. Soltino écarta l’affaire sans même entendre les arguments que j’avais préparés. Il lui suffit de savoir que la hauteur du fil – 700 mètres environ – était inférieure à son dernier record pour m’interrompre et me signifier qu’il n’irait pas au Brésil. Pour la première fois, le ton monta entre nous. Je dis à Soltino que je ne pouvais plus m’occuper de ses intérêts dans ces conditions ; que sa conduite, à force d’être logique, en devenait stupide ; que ma parole nous engageait vis-à-vis de Gomes, et beaucoup d’autres reproches que j’ai oubliés depuis, mais qui, sur le moment, me vinrent d’autant plus facilement que je les refoulais depuis longtemps. Soltino, lui, resta très calme. C’était sa force et ce qui le rendait si exaspérant parfois. Il se contenta de souligner qu’il était seul juge de sa conduite, que ma parole ne l’engageait pas et que j’étais libre de me consacrer à d’autres artistes. Comme si cela ne suffisait pas à rétablir la vérité du rapport de forces qui existait entre nous, il me fit prendre mon téléphone et appeler le senhor Gomes pour l’informer que nous renoncions au projet.
Je crois qu’à cet instant, nous pressentions déjà l’un et l’autre la séparation. Nous ne pouvions pas continuer indéfiniment à trouver de nouveaux défis, sans cesse plus hauts, plus spectaculaires. Quelques années plus tôt, nous nous étions engagés dans cette voie sans nous douter qu’elle nous conduirait si loin. Il nous fallait réagir à ce qui ressemblait fort à une impasse.
Ma position était pragmatique. Elle découlait naturellement de mon tempérament et de mon métier. J’étais impresario et un impresario ne s’arrête jamais, il a toujours une solution de rechange au cas où son poulain se casse la jambe ou le répudie brutalement.
La logique de Soltino était exactement à l’opposé. Il se souciait peu de rebondir ou de préparer le deuxième volet de sa carrière. Une seule chose l’intéressait : aller au terme de son dessein pour « voir ce qu’il y avait au bout ». Quand je lui expliquai qu’un artiste au faîte de sa gloire ne devait jamais quitter le devant de la scène, il me rétorqua que nous n’avions pas la même notion de la durée. Qu’importait au public qu’il prît congé de lui pendant quelques mois ou quelques années ; il était convaincu que sur son seul nom, je mobiliserais des milliards de spectateurs le jour où il remonterait sur un fil. Je crois avoir dit déjà que Soltino était modeste mais conscient de sa valeur. En l’occurrence, il se trompait. Il croyait son nom à l’abri des effets dévastateurs du temps ; quelques années plus tard, il n’était déjà plus pour Lamprière qu’une gloire du passé.
*
Un jour, nous fûmes à court d’idées. Il y avait bien un projet mais il ne pourrait voir le jour avant une année. Les paramètres de chaque exploit devenaient en effet si complexes qu’il fallait désormais les soumettre aux ordinateurs. Les gens continuaient d’admirer Soltino pour des raisons esthétiques (la beauté d’une silhouette qui se découpait dans le ciel), émotionnelles (la fragilité de l’homme face à la nature), sportives (l’attrait du record, inépuisable, éternellement neuf). Ils ignoraient que ces quelques minutes miraculeuses nécessitaient des mois de calcul et de simulation. La solidité et la tension du fil demeuraient le principal enjeu mais s’y étaient ajoutées d’autres questions, tout aussi délicates, comme le risque météorologique, la violence du vent ou l’emplacement des tribunes.
Dans l’intervalle, j’estimai que Soltino devait entretenir sa notoriété. Je lui conseillai de participer à des émissions télévisées. Il m’opposa que son métier était de marcher sur un fil, non de discourir. Je revins néanmoins à la charge, lui proposant de monter un numéro original où il pourrait par exemple exercer ses talents de jongleur (car, j’ai oublié de le dire, il jonglait comme un professionnel. Lui qui était incapable de plier une chemise se révélait d’une adresse diabolique dès qu’il avait cinq quilles en main). Je devançai l’objection en expliquant que ce numéro serait comme une parenthèse dans sa course au record et pourrait avoir lieu à une hauteur inférieure à celle de son dernier exploit. Mais ma tentative était vouée à l’échec, comme l’étaient d’ailleurs toutes celles qui visaient à le détourner de son projet. Il m’avait expliqué lors de notre première rencontre qu’il n’utiliserait jamais de gadgets, il choisit une autre formulation ce jour-là en m’indiquant qu’il n’admettait que deux accessoires : le fil et son corps.
Une année de silence s’écoula donc entre les deux derniers exploits de Soltino. Je le rencontrai trois fois en douze mois, toujours pour évoquer les arrangements de l’opération Mont-Blanc, comme la surnomma un jour Fauvet. J’en profitai pour auditionner d’autres artistes. J’embauchai un homme-canon que je gardai deux ans, un couple de trapézistes qui me quitta peu après. Surtout, je découvris Monsieur Ko.
Comme Soltino, il se produisait le dimanche dans les foires. Mais il avait une tout autre personnalité que son prédécesseur. Il était aimable, curieux, ouvert ; c’était un plaisir de le conseiller. Nous parlâmes de son avenir. Je lui recommandai de rôder ses numéros encore un an ou deux dans des kermesses. Je m’arrangeai pour venir le voir régulièrement afin de mesurer ses progrès. Il avait cette application que j’avais déjà pu noter chez Soltino et qui est, je crois, le propre des grands champions.
Comme nous en étions implicitement convenus, je lui fis signer un contrat un an plus tard, moins d’un mois après la déroute du Mont-Blanc. C’est ainsi que j’ai eu pendant huit années, quasiment sans interruption, un funambule à mon répertoire.
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Le 26 septembre 1983, Soltino a brisé sa carrière. Il n’a eu besoin d’aucun concours, il s’y est employé seul, avec application et bonheur, sans même penser que dans sa chute, il entraînait tous ceux qui, fidèlement, le servaient depuis des années.
Tout au long de l’année qui précéda ce jour funeste, il avait fait preuve d’un entêtement qui aurait dû me faire craindre le pire. L’opération Mont-Blanc devait marquer sa consécration ainsi que le point culminant de l’histoire de l’équilibrisme. Il s’agissait de marcher sur un fil qui reliait deux pointes rocheuses du massif du Mont-Blanc, à une altitude approximative de 4 300 mètres. La traversée devait durer quatre ou cinq minutes. Deux éléments la rendaient particulièrement périlleuse : le vent qui souffle en rafales au sommet du Mont-Blanc et le manque d’oxygène. Et toutes les précautions que nous pouvions prendre ne suffiraient pas à annuler la part du risque.
Jusqu’alors, la hauteur du fil avait toujours coïncidé avec la profondeur du gouffre se trouvant sous les pieds de Soltino. Tel n’était pas le cas ici : un promontoire neigeux situé quelque deux mille mètres sous le fil aurait stoppé la chute de Soltino. Ce point souleva quelques commentaires. Un éditorialiste réputé argua que seul comptait le vide sous le fil et que la question de l’altitude était annexe. Soltino ignora purement et simplement la remarque. Si j’avais eu à répondre à ce polémiste, je lui aurais sans doute opposé ceci. Que, dans le cas du Mont-Blanc, la profondeur du précipice, quoique inférieure à l’altitude absolue, était de toute façon effrayante et bien supérieure à celle du précédent exploit (je me souviens qu’une étole rouge sang glissa des mains d’une journaliste, qu’elle flotta de longues secondes soulevée timidement par le vent avant que la brume des nuages ne la ravisse à mon regard). Que la grandeur du site justifiait quelques concessions, que l’à-pic importait moins que la terrifiante splendeur des crêtes. En revanche, j’aurais sans doute gardé pour moi cette révélation troublante, à savoir que la distance ne devait pas se mesurer du fil au sol mais du fil au ciel, que pour Soltino, l’essentiel n’était plus de s’éloigner de la terre mais de se rapprocher des couches les plus élevées de l’atmosphère, tel le condor qui plane au sommet des grands cols.
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Pour la première fois de notre association, Soltino se piqua de contrôler l’organisation du numéro. Je ne le vis que trois fois en un an mais, chaque fois, il me fit reprendre le dossier de zéro. Il refusait qu’untel soit présent sur les lieux, il avait son idée sur l’emplacement de la moindre caméra. Ses positions n’étaient pas négociables.
Chaque vexation qu’il me fit subir accroissait ma rancœur. Au fond de moi, je le traitai de vaniteux et d’ingrat. Au fond de moi seulement, car l’enjeu dépassait largement les inimitiés. Oui, sur le moment, je l’ai détesté. Si je n’avais pas supporté si lourdement les conséquences de sa trahison, je crois même que je me serais réjoui de le voir si ridicule. Mais le temps a eu raison de mon ressentiment. Aujourd’hui, c’est la pitié qui l’emporte.
Les télévisions de quarante pays devaient retransmettre l’exploit en direct. C’est une chaîne française qui avait payé le plus cher, ce qui lui donnait le droit de fixer l’heure du numéro. À 20 heures, son journal télévisé s’ouvrirait sur des images du Mont-Blanc. Le présentateur situerait les enjeux du défi puis céderait la parole à un envoyé spécial. À 20 h 15 exactement, Soltino s’élancerait. En comptant cinq minutes de traversée et dix minutes de commentaires inutiles, on arrivait juste à trente minutes d’antenne, à l’heure de la plus grande audience. Deux écrans publicitaires de part et d’autre de la retransmission devaient rentabiliser l’opération.
À 19 h 20, alors que la météo nous promettait une fenêtre de calme, Soltino voulut connaître la hauteur exacte du fil. Les réponses divergèrent. 4 303 mètres, dit le premier juge appointé par la fédération française, 4 292, corrigea le second, désigné par la fédération internationale. Aujourd’hui encore, j’ai peine à croire qu’une carrière peut basculer pour onze mètres. Soltino demanda aussitôt ce qui expliquait un tel écart. Le juge français avait retranché cinq cent sept mètres de la hauteur, bien établie, du Mont-Blanc tandis que le juge américain se basait sur des cartes d’état-major, qui indiquaient la plate-forme où nous nous trouvions à 4 292 mètres. Dans tous les cas, il était prévu que la hauteur du fil serait déterminée avec certitude grâce à un cliché pris par un satellite soviétique. La discussion qui s’engagea n’avait par conséquent aucun sens.
Soltino annonça qu’il ne traverserait pas tant qu’il ne saurait pas à quoi s’en tenir sur la hauteur du fil. « Il a la trouille, il essaie de repousser le moment où il faudra y aller », diagnostiqua, plein de finesse, le caméraman qui officiait à mes côtés. J’aperçus aussitôt dans quel bourbier nous risquions de nous enliser. Je pris le juge français à part, laissant Soltino baragouiner avec l’Américain. Je lui expliquai que nous risquions de n’être pas prêts à temps s’il ne s’accordait pas avec son collègue. Il retourna vers Soltino et confessa qu’il s’était trompé, la hauteur était bien de 4 292 mètres.
La colère de Soltino dépassa tout ce que j’avais pu imaginer quand il devina mon influence dans la démarche du juge. Il menaça de suspendre le numéro si l’on n’établissait pas la vérité. Il se fit apporter les cartes et se plongea dans leur étude. Lorsque je lui proposai de laisser tout cela et de se préparer, il me répondit par une insulte. Il était 19 h 40.
L’envoyé spécial commençait à se douter de quelque chose. Il vint me trouver et me demanda si tout se déroulait comme prévu. Je me rappelle encore ma réponse : « Tout se passe à merveille, ce qui doit arriver arrivera. » À ce moment déjà, j’avais compris que notre destin, de funambule, d’impresario, était en train de se jouer et que je tenterais vainement de peser sur le cours des choses. Un an plus tôt, j’aurais déployé mille arguments pour convaincre Soltino. J’aurais brandi la menace, invoqué notre expérience, notre amitié. Mais un an d’empoignades m’avait fait comprendre que les raisonnements les plus forts se briseraient toujours sur sa carapace. À quoi bon sauver quelqu’un qui avait forgé sa propre déchéance ?
J’entrevis les conséquences de mon acte. Je vis les négociations qu’il faudrait mener avec les chaînes de télévision, les droits qu’il faudrait restituer, les frais techniques qui resteraient à notre charge et viendraient ruiner six années de succès consécutifs. Malgré tout cela et malgré la certitude que mon geste allait précipiter notre déclin, j’abdiquai. Je laissai Soltino à ses arguties. Pendant la demi-heure qui suivit, je discutai des études de sa fille avec un machiniste, l’esprit parfaitement libre : une période de ma vie s’effondrait au même moment, mais de manière si inéluctable qu’il eût été vain de m’y arrêter.
Quand, à 20 h 15, Soltino refusa de s’élancer, au prétexte que les juges ne parvenaient pas à se mettre d’accord sur la hauteur du fil, le régisseur se mit à ma recherche. Je l’entendis crier mon nom entre les baraques de fortune que nous avions adossées à la montagne mais je me gardai bien de répondre ; ce fut le machiniste qui signala ma présence. Il me fallut écouter le récit des atermoiements de Soltino, simuler la surprise et l’agitation. Puis je m’affairai pour donner le change, me posant en conciliateur, minimisant la dispute. Mais il était trop tard, je le savais et Soltino aussi le savait, dont l’air buté n’avait plus grand-chose à voir avec la candeur et le désir de bien faire que j’avais décelés six ans plus tôt.
Il s’élança finalement à 21 h 40. Sa traversée dura quatre minutes et trente secondes mais les téléspectateurs n’en virent jamais rien. À 20 h 30, l’envoyé spécial avait préféré rendre l’antenne pour ne pas contrarier la programmation. Toutes les chaînes se plaignirent de la médiocre qualité des images. La nuit tombait ; après une minute et cent cinquante mètres environ, la silhouette de Soltino s’était estompée dans l’obscurité. Nous sûmes qu’il était arrivé de l’autre côté à la clameur des journalistes massés au pied de la plate-forme.
Je remboursai tous les droits télévisés sans discuter. Inexplicablement, j’ajoutai une prime au forfait des machinistes. Je ne donnai pas mon avis à Soltino, qui ne me le demanda du reste pas.
Ma carrière d’impresario connut un tunnel de deux ans, dont je sortis par la seule grâce de Monsieur Ko. Celle de Soltino se brisa net. Le public lui gardait sa faveur mais s’étonnait de ne le voir nulle part. Le monde du spectacle avait tant perdu dans cette affaire qu’il nous ferma ses portes du jour au lendemain. Les médias solidaires crucifièrent celui qui avait enfreint les règles du jeu.
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Un jour, Monsieur Ko perdit l’équilibre, s’abîma cinquante mètres en contrebas. Le pied avait roulé sur le filin et, n’ayant plus rien pour le retenir, avait crevé le plan horizontal. Déséquilibré par cet affaissement brutal, Monsieur Ko bascula sur le côté droit, perdant toute chance de se rétablir. Je me souviendrai toujours de cet instant où, voyant qu’il était perdu, il baissa les bras et s’écarta du fil d’une pression du pied. Il avait pris son parti de la chute, espérant peut-être sauver sa vie en optimisant l’impact au sol. Mais il n’y eut pas de miracle : il eut beau tomber parfaitement droit, présenter au contact ses jambes les premières, les articulations se brisèrent instantanément, le buste partit en arrière, la tête heurta le sol, la mort aussitôt s’ensuivit.
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J’ai reçu ce matin par fax le rapport de M. Adet. Soltino ne participera pas à l’émission de Lamprière. J’aimerais qu’on lise ces quelques feuillets à l’antenne pour expliquer son absence.
Il a été relativement facile de retrouver la trace de la personne que vous cherchiez. Je me suis rendu à sa dernière adresse connue. La concierge m’a appris que Soltino n’habitait plus là depuis plusieurs mois déjà. Il était parti s’installer à l’hôtel, « quelque part dans le quartier ». J’ai fait le tour des hôtels alentour en demandant si le nom du disparu figurait dans les registres, soumettant à l’occasion une photographie au réceptionniste. Il est apparu que Soltino a résidé cinq mois à l’hôtel du Départ, 43, boulevard du Montparnasse. Il s’est inscrit sous son vrai nom le 18 décembre 1992. Personne à l’hôtel n’avait fait le rapprochement avec Soltino le funambule mais le directeur a formellement reconnu son pensionnaire sur le cliché que je lui ai présenté.
Il a quitté l’hôtel du Départ le 22 mai dernier. Un matin, il a fait préparer sa note et appeler un taxi. L’employé qui était de service l’a entendu indiquer au chauffeur qu’ils allaient à Roissy. Il n’avait pour bagage qu’un gros sac à dos de toile blanche.
On retrouve son nom sur la liste des passagers du vol d’Air France AF 502 à destination de New Delhi qui partait de Paris à 12 h 40. De là, il devait rejoindre le Népal par Indian Airlines. Dans l’impossibilité de vous joindre pour vous faire part des premiers résultats de mon enquête, j’ai pris à mon tour un billet pour Katmandou, le 6 juillet.
Il m’a fallu quelques jours pour retrouver Soltino. Personne ne l’avait remarqué à l’aéroport, les quelques hôtels de la ville n’avaient pas son nom sur leurs registres. Katmandou n’est pas une grande ville, je décidai d’y rester quelques jours en espérant qu’il finirait par se signaler d’une façon ou d’une autre. Je fis le tour des endroits habituellement fréquentés par les voyageurs, nul ne put me renseigner. Je m’enfonçai dans les quartiers populaires de la ville, présentant ici et là sa photo, toujours sans succès.
Finalement, mon enquête a redémarré le 16 juillet quand le directeur de mon hôtel m’a rapporté une histoire qu’il tenait de son cousin. Ledit cousin tient un refuge à une dizaine de kilomètres de Katmandou, sur une voie qui est un lieu de passage obligé pour tous les alpinistes de la région. Il avait hébergé la semaine précédente un Européen en route vers les cimes. Voyant que son hôte n’était pas un familier du massif, le tenancier du refuge lui avait proposé les services d’un guide. Les deux hommes étaient partis à quatre heures du matin, crampons aux pieds et sac au dos.
Le guide était rentré seul en fin d’après-midi. Son client lui avait demandé de le laisser seul. Interrogé sur les aptitudes de ce dernier, le guide avait déclaré qu’il avait du mal à les évaluer. L’homme avait visiblement une expérience très limitée de l’escalade mais il faisait preuve d’une adresse et d’une audace telles qu’il avait pu suivre la cadence sans efforts.
À ma demande, le directeur de l’hôtel se renseigna sur ce qu’il était advenu de cet étonnant voyageur. On ne l’avait pas vu redescendre. Mais il avait pu rejoindre un village plus haut, qui s’appelle Naïba et dont lui avait parlé le guide. Pendant toute leur ascension d’ailleurs, l’étranger avait multiplié les questions. Il demandait la hauteur de tous les sommets, se renseignait sur les voies les plus praticables et les conditions météorologiques en altitude. Il voulait savoir s’il était nécessaire d’emporter de l’oxygène au-delà de huit mille mètres. « Pourquoi, lui avait demandé le guide, vous avez l’intention d’aller aussi haut ? — C’est possible », avait répondu l’étranger.
À Naïba, on se souvient très bien de Soltino. Les habitants, comme le cousin du directeur de l’hôtel, l’ont reconnu sur la photo que je leur ai montrée. En quelques semaines, il est devenu l’objet d’un véritable culte. Il a réussi à étonner par sa témérité des gens nés dans la montagne. Il logeait chez le maire du village. Tous les matins, il partait seul, sans carte ni balise. Le creux d’une montagne le ravissait à la vue des villageois mais vers midi il reparaissait, allant d’un pas sûr, traçant dans la neige une belle ligne droite. Puis, il atteignait la crête, d’où il remontait vers le sommet, les bras en croix au-dessus de l’abîme. Il pouvait marcher deux heures ainsi, sans jamais trébucher, réglé comme une horloge. Il restait au sommet à peine une heure, qu’il employait à scruter l’horizon. Il était toujours rentré pour six heures.
Pour les habitants de Naïba que j’ai interrogés, de pareilles qualités ne peuvent venir de la seule expérience. Certains disent que Soltino est le dieu de la montagne et qu’il est revenu au cœur de l’Himalaya pour faire le tour de ses terres. D’autres prétendent que dans une vie antérieure, il était un aigle.
Physiquement, il n’a pas beaucoup changé. Il a un peu maigri, ses joues se sont creusées. Mais ce qui a frappé les gens, c’est l’air tourmenté et soucieux qui ne l’a pas quitté de tout son séjour. Dans les rares contacts qu’il a eus avec la population, il a montré de la rudesse, presque de la brutalité. Il aurait repoussé un enfant qui venait lui apporter un présent. Loin de scandaliser les villageois, ces pratiques n’ont fait qu’épaissir le mystère qui régnait autour de lui. Tout le monde regrette son départ.
Soltino a quitté Naïba le 13 juillet, il y a moins d’une semaine. La veille au soir, il a eu une discussion avec le maire. Il lui a montré du doigt un sommet lointain, à plusieurs dizaines de kilomètres, qui bien que plus massif paraît dominer tous les autres. Il voulait gravir cette montagne : le maire pouvait-il lui fournir un peu d’équipement et lui donner trois hommes qui lui indiqueraient le chemin ? Il les renverrait dès qu’il n’aurait plus besoin d’eux. Le maire a promis les hommes pour le soir même. Soltino pourrait partir dans la nuit.
Les habitants de Naïba appellent cette montagne le « toit du monde ». Il faut compter quinze jours de marche depuis Naïba pour en atteindre les contreforts, et plusieurs jours ensuite jusqu’au sommet. J’ai interrogé les guides de Katmandou sur les chances de Soltino de réussir l’ascension sans matériel ni préparation. Les plus optimistes les ont qualifiées d’improbables, la majorité pensent qu’elles sont nulles.
Il ne faut pas espérer avoir des nouvelles de l’expédition avant trois semaines. Du reste, Soltino est parti avec toutes ses affaires, qui tiennent dans son sac à dos. Rien ne permet de dire qu’il repassera par Naïba.
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