Les funambules
Quatrième année JUIN 2061
Quatrième année
JUIN 2061
GANYMÈDE 25
NE RÉPOND PLUS
ÉDITORIAL DE WALTER J. THOMPKINS
Président de l’association « Go Ganymède ! »
Le 9 avril, à 16 h 4 GMT, la liaison radio entre Ganymède 25 et la Terre a été interrompue. Jusqu’à présent, tous les efforts pour la rétablir ont été vains.
Tristesse, abattement, consternation, les mots nous manquent pour décrire notre sentiment à l’annonce de la terrible nouvelle. Comme vous tous, l’équipe de « Go Ganymède ! » voulut croire d’abord à une de ces alertes violentes mais rapidement maîtrisées, qui laissent en se retirant un soulagement proportionnel à la panique qu’elles ont suscitée. Las ! le communiqué de l’Agence, sec, précis, interdisait tout espoir : « À 16 h 4 GMT, la communication entre Ganymède 25 et la Terre a été interrompue. Les causes de la rupture, qui a été soudaine et inattendue, n’ont pu être déterminées. Compte tenu de la distance qui sépare la capsule de la Terre, un rétablissement de la liaison semble peu probable. »
Quel événement inexplicable a pu mettre fin si brutalement à un contact qui n’avait été rompu que quelques heures en vingt-trois mois ? Au rang des causes possibles, les astronomes de l’Agence évoquent la violente activité météorique qui règne en ce moment autour de Jupiter. Ils précisent toutefois qu’avec une intensité de 9,3 sur l’échelle ouverte de Magnuss, le phénomène n’a rien d’exceptionnel. Les mêmes spécialistes excluent catégoriquement l’hypothèse, pourtant relayée par la chaîne CBS, d’une anomalie magnétique majeure.
Cette catastrophe survient moins d’une semaine après la fin de la tranche B. Ganymède 25 collectait ses dernières données et Jim Mute se déclarait prêt à entamer la tranche C, celle de l’après-mission. Les premiers examens louaient la qualité des observations recueillies. Aujourd’hui, et alors même que l’Agence vient de dévoiler les détails de Ganymède 64, on peut craindre que la disparition de Mute ne donne un coup de frein au programme spatial. Le président Fredrikson a, dit-on, été très affecté par la nouvelle. Il envisagerait de suspendre sine die toute opération dans l’espace.
Dans cette tragédie – la première peut-être à frapper toute l’humanité, sans distinction de race et de religion, nos premières pensées vont à Jim Mute, un Mute dont la solitude en cet instant nous serre le cœur. Car quelque chose nous dit que Mute n’est pas mort, que toute la pierraille du cosmos n’a pu avoir raison de ce géant. Le 1er juillet prochain, l’association « Go Ganymède ! » lui décernera le titre de Pionnier de la Nouvelle Frontière (en hommage au président Kennedy, involontaire parrain de notre association). Ce témoignage dérisoire s’accorde sans doute mal avec la gravité de l’instant mais il nous fut réclamé par des milliers de membres de « Go Ganymède ! » et il nous a semblé qu’un tel élan devait être écouté, fût-il empreint d’une indicible nostalgie.
Quel avenir attend « Go Ganymède ! » ? C’est un débat que nous n’avons pas le cœur d’ouvrir aujourd’hui. Les membres en décideront dans quelques semaines, lors de la quatrième assemblée générale de l’association. Mais vous noterez d’ores et déjà que ce numéro ne ressemble pas aux précédents. Nous avons choisi de donner la parole à ceux qui avaient pris la véritable mesure de Jim Mute et de son aventure. Simon Doppelheiger, le premier, révéla la nature étrange du lien qui unissait Mute à la Terre. Donna Wolfe, elle, pressentait dans ces colonnes les dangers de la solitude. Quant au jeune Nathaniel Kemper, sa lettre publiée l’an dernier révélait une compréhension si profonde et si intime du destin de Mute que nous lui avons demandé d’imaginer ce qui avait pu se passer à bord de Ganymède 25, ce funeste 9 avril. Sa réponse vous étonnera, mais comme le disait Nathaniel dans la lettre qui accompagnait son texte, « qui pourra jamais dire la part du réel et celle de la légende ? Nous pouvons débattre, argumenter et nous contredire : dans l’espace, le silence finit toujours par recouvrir les mots ».
*
L’AVOCAT DU DIABLE
Dans un précédent numéro, Simon Doppelheiger exposait les principes de la « société sacrificielle ». Aujourd’hui, il se fait l’avocat du diable pour expliquer à Ann Marrow pourquoi la disparition de Jim Mute est la meilleure chose qui pouvait arriver au programme Ganymède. Cynique.
A.M. : Pouvez-vous nous rappeler votre position sur le programme Ganymède 25 en général et sur la sélection de Jim Mute en particulier ?
S.D. : Toutes les sociétés se construisent autour de rites sacrificiels : les Incas immolaient des innocents à la gloire du Soleil, l’Amérique s’est établie sur les dépouilles du peuple indien, etc. Ganymède 25 n’est que la énième mise en scène d’un scénario millénaire. L’idée sous-jacente en est que la mort de quelques-uns donne plus de prix à la vie de tous. Ainsi, la mort de Mute, loin d’atténuer le prestige de Ganymède 25, lui a conféré ses lettres de noblesse. Et l’aura qui entoura Jim Mute dès l’annonce de sa sélection s’apparentait plus à la douloureuse notoriété des victimes de l’histoire qu’au panache des découvreurs.
A.M. : Selon vous, l’intérêt de Ganymède 25 ne justifiait pas la mort d’un homme ?
S.D. : Votre question en contient deux bien distinctes. Que peut-on légitimement attendre de Ganymède 25 ? Le progrès peut-il justifier – je n’ose dire excuser – la mort d’un être humain ?
Je suis incapable de mesurer la portée scientifique du programme. Peut-être, comme le proclame l’Agence, les découvertes faites sur Jupiter permettront-elles de soulager la misère terrestre. Mais peut-être les dirigeants de l’Agence ont-ils simplement voulu satisfaire leur curiosité intellectuelle en lançant un programme dont les applications ne seront ni immédiates ni évidentes.
Quant à la deuxième question, personne ne peut y répondre de façon définitive. Elle touche à trop de convictions religieuses, éthiques, politiques. J’ai mon opinion en tant qu’individu mais elle a autant de poids que celle de n’importe qui. Je me contenterai de rappeler cette épigramme d’un humoriste anglais du XIXe siècle : « Une chose n’est pas nécessairement vraie parce qu’un homme meurt pour elle. »
A.M. : Comment avez-vous perçu la relation entre Ganymède et la Terre au cours des deux dernières années ?
S.D. : L’intérêt de la Terre s’est émoussé. La couverture des médias s’est peu à peu réduite ; le nombre des membres de votre association s’est stabilisé. Deux ans, c’est une durée très longue pour tenir le public en haleine. L’enthousiasme des premières semaines n’a pas résisté à la monotonie des communiqués de l’Agence. Mais il n’était pas complètement éteint pour autant. La preuve, il a suffi d’une étincelle pour qu’il s’embrase à nouveau. C’est ainsi, le règne des médias conduit à une valorisation hyperbolique des épisodes dramatiques au détriment du quotidien, plus ingrat mais souvent plus fécond.
A.M. : Vous avez eu des mots assez durs sur la réaction du public à l’annonce de la nouvelle…
S.D. : L’issue du programme n’a jamais fait de doute pour personne. Il y a une certaine hypocrisie à s’émouvoir de la brutalité du destin de Jim Mute. Mute était condamné depuis trois ans : si l’on estimait que cette condamnation était inacceptable, il fallait le dire plus tôt, quand il était encore temps de s’y opposer.
En fait, la rupture de la liaison avec Ganymède réveille la mauvaise conscience de la Terre. Nous aurions tous préféré que Mute continue à vivre très longtemps, en adressant de loin en loin à l’Agence un rapport sans histoires. Mais, au bout du compte, le programme devait bien se terminer un jour. À mon avis, la disparition de Mute est ce qui pouvait arriver de mieux, à la fois pour l’Agence et pour l’Amérique. Il y a deux raisons à cela.
D’abord, elle intervient à un moment particulièrement opportun. Le volet principal de la mission venait de se terminer avec la conclusion de la tranche B. La tranche C qui commençait aurait inévitablement déclenché les remords de la Terre. Au lieu de cela, elle s’arrête au bout de quatre jours, avec un étrange à-propos.
A.M. : Quelle est l’autre raison ?
S.D. : La liaison a été coupée mais rien ne permet de dire que Mute est mort. C’est une nuance essentielle. Les gens garderont de lui l’image d’un héros terrassé au sommet de sa gloire. Imaginez que sa raison ait subitement vacillé ou qu’il ait décidé de saborder la capsule. Quel choc ç’aurait été pour la Terre ! Les choses sont tellement plus simples à présent. Pour nous, Jim Mute ne mourra jamais : l’Agence n’aurait pu rêver d’un dénouement plus heureux…
A.M. : Justement, certaines voix se sont élevées pour suggérer que l’Agence avait pu couper elle-même la liaison. Qu’en pensez-vous ?
S.D. : Comme beaucoup d’observateurs, je suis frappé par le timing presque parfait des événements. Que la liaison soit rompue quatre jours à peine après la fin de la mission me semble une coïncidence servant trop les intérêts de l’Agence pour être le fait du hasard. On a dit que Stan Lutz craignait beaucoup de ne pas savoir gérer cette fameuse tranche C. Il est vrai que l’Agence avait tout à y perdre et rien à y gagner. Mais je me refuse à croire que quelqu’un ait pu prendre la décision de priver un homme du seul contact qui lui restait. L’Agence a la réputation de ne pas s’embarrasser de sentiments mais, en l’occurrence, on frôlerait la barbarie.
A.M. : Un de nos lecteurs, Nathaniel Kemper, pense que Mute, lassé de ses rapports avec la Terre, a pu volontairement y mettre fin…
S.D. : C’est une hypothèse intéressante mais que je considère comme purement spéculative. Pour ma part, je pense que si Mute a vraiment coupé le contact avec la Terre, il l’a fait pour un autre motif, justement pour ne pas mettre ses concitoyens en position d’avoir des remords.
A.M. : Quelles leçons faut-il retenir de Ganymède 25, alors que Ganymède 64 va commencer prochainement ?
S.D. : Il y en aurait beaucoup mais je ne suis pas certain que nous ayons envie de les entendre. Voyez comme nous sommes versatiles : nous nous disons choqués par la disparition de Mute mais nous acclamons déjà le nouveau programme de l’Agence. On nous promettait des avancées décisives grâce aux informations recueillies par Mute ; aujourd’hui, personne ne peut dire quand et comment débutera l’exploitation des ressources de Jupiter. L’histoire se répète. Les leçons du passé n’intéressent personne, sinon quelques historiens dont les mises en garde sont couvertes par le babillage des chroniqueurs. Il est probable que l’Agence va nous garantir la vie sauve du passager de Ganymède 64. Elle a bien compris que c’était la condition pour qu’on lui laisse les mains libres. Puis quand la mission sera terminée, elle expliquera qu’une défaillance du système de navigation rend impossible le sauvetage du pilote. Elle trompera la frustration du public en lui présentant un nouveau projet, encore plus séduisant…
A.M. : Quel cynisme !
S.D. : Pensez-vous ! C’est un manège qui tourne depuis des siècles. On peut le déplorer mais il vaut mieux s’en accommoder. L’équilibre de la cité est sans doute à ce prix…
*
LE LABYRINTHE
DES SOUVENIRS
DONNA WOLFE
Ph. D., professeur de psychologie
à l’Université d’Ann Arbor
Il y a deux ans, Donna Wolfe expliquait que deux points seulement empêchaient que la solitude de Jim Mute soit totale. Il était relié à la Terre et l’on pouvait encore croire à sa récupération. Les circonstances ont balayé ces deux facteurs : la solitude de Mute ne fait que commencer.
Nous sommes quelques-uns à penser que Jim Mute avait conscience de ce qui l’attendait. Ce 26 mai 2059, quand il tira derrière lui la porte de Ganymède 25, il pensa sans doute que les deux années à venir n’étaient que les préliminaires d’une période beaucoup plus longue, où les secondes s’écouleraient infiniment lentement, où le temps parfois lui semblerait immobile. Il dut songer alors qu’il venait de passer la frontière de l’inhumanité.
Pourtant, deux fils ténus le rattachaient encore à nous : une liaison radio, pinceau d’ondes entre deux coupes de métal, et la perspective officielle, quoique improbable, d’un sauvetage à plus ou moins brève échéance. Deux ans plus tard, il nous faut déchanter. Le pinceau d’ondes, ne trouvant plus nulle coupole où se décharger, trace une ligne imaginaire par-delà les étoiles. Un jour peut-être, une météorite nous en renverra l’écho, conforme et désespérant. Les projets de sauvetage sont tombés dans l’oubli, l’Agence refusant d’engager des moyens tant qu’elle n’aura pas la certitude que Mute est vivant. Ainsi Mute réunit aujourd’hui les conditions de la solitude. Sa situation est irrémédiable et définitive, sa liberté d’action réduite à celle de se donner la mort.
Un voyage dans l’espace est pour un astronaute une étape décisive dans sa quête de Dieu. Il peut s’en éloigner par dépit de ne pas l’avoir rencontré, ou s’en rapprocher par conscience de la nécessité d’un principe créateur mais, dans tous les cas, il s’interroge. Dans son autobiographie, Luke Conway écrit : « Je ne croyais pas en Dieu avant la mission [Phébé 4] mais, à vrai dire, je ne m’étais jamais posé sérieusement la question. C’est en tournant autour de Mercure que j’ai ressenti le besoin de mettre les choses à plat. Devant la beauté de Mercure et de ses tempêtes de soufre, il m’a semblé que je ne pouvais plus continuer à esquiver le problème. » Mute est croyant, membre de l’Église baptiste. Il déclarait avant le départ que Dieu l’aiderait à supporter ses moments de doute, comme il l’avait déjà aidé dans ses missions précédentes. Les convictions de Mute sont sans doute profondes mais il est à craindre qu’elles ne résistent pas à l’épreuve conjuguée de l’espace et du temps. Peut-être en a-t-il déjà éprouvé les limites. Peut-être est-il en train de reconstruire sa foi, pierre après pierre, dans la vérité de sa capsule.
En épluchant les rapports de Ganymède, le psychologue Walter Solomon a découvert que les occupations de Mute se ramenaient à sept fonctions essentielles : dormir, manger, s’entretenir, se reposer, contrôler, réparer, reporter. Il oublie une huitième occupation, plus cruciale encore que les précédentes : la réflexion. Les mains sont occupées à relever une position ou à resserrer un boulon mais la pensée est libre d’aller, de venir, de se perdre et de se retrouver. Elle est comme un muscle que stimulerait la réclusion. Un auteur autrichien du XXe siècle raconta l’histoire d’un homme privé de liberté qui continuait de jouer aux échecs dans sa cellule, sans échiquiers ni pions, par la seule force de la représentation. On cite également le cas d’un golfeur amateur, retenu en otage pendant plusieurs années, qui, chaque jour de sa détention, joua un parcours entier dans sa tête. Plus tard, en recouvrant la liberté, il constata d’incroyables progrès, que seules permettaient d’expliquer ces heures interminables d’entraînement virtuel. Ses muscles s’étaient atrophiés et ses jambes le portaient à peine mais, au moment de choisir son club et de frapper la balle, il passait en revue les milliers de coups comparables qu’il avait déjà joués en pensée. Bien que piètre technicien, il s’appuyait sur une expérience faramineuse.
Mute ne manque pas de sujets de réflexion. Il partage avec les prisonniers du monde entier des rêves d’évasion, de liberté. Sans doute tente-t-il de se représenter ce qu’aurait été sa vie sur Terre s’il ne s’était pas porté volontaire : un poste de commandement, un étourdissement de visages, une retraite paisible organisée entre la Californie et le Texas. Telle description d’un roman lui rappelle le paysage qu’il découvrait en sortant de Barstow au volant de sa vieille Pontiac bleue. Tel récit d’adolescence lui rappelle qu’enfant il faisait fondre des marshmallows sur le grill et qu’il les tartinait sur des biscuits salés. Ce sont les souvenirs les plus simples qui l’émeuvent le plus. Qu’il tire un fil et toute la pelote vient avec.
Il avait emporté toutes sortes d’ouvrages : des fictions, mais aussi des biographies, des essais, des traités d’histoire et de politique. Quelques jours avant la coupure de la ligne, il venait d’achever Les Aventures de Tom Sawyer. Il expliquait ne plus vouloir lire que des romans, constatant simplement que les essais l’ennuyaient. Au ton de sa voix, on le sentait surpris de ne pas s’en être rendu compte plus tôt.
Les pensées de Mute prennent d’autres directions. La fatalité de son destin le fascine. Il commence à peine à réaliser que son histoire est inscrite dans 26 mètres carrés. Que les jours qui passent ne peuvent rien apporter qu’il ne sache déjà. Qu’aucune force ne saurait modifier la trajectoire de Ganymède, qui tournera encore autour de Jupiter des siècles après sa mort.
Je doute que Mute ait achevé ses mémoires. Relater ses exploits, raconter des anecdotes, tout cela a dû lui paraître d’une immense vanité. La certitude de l’avenir pétrifie jusqu’aux heures bénies du passé. Il avait pourtant envoyé les quatre premiers chapitres après quelques mois. Mais depuis, plus rien. Il ignorait les questions de plus en plus pressantes que lui posait l’Agence, soucieuse des droits versés et aujourd’hui perdus.
Selon toute probabilité, Mute vit désormais dans un univers virtuel. Il ne bouge plus : pourquoi le ferait-il puisque aucun de ses gestes ne peut modifier le cours des choses ? Il a renoncé à s’occuper de Ganymède : la capsule obéit à présent aux seules lois de la balistique, gros caillou gainé de titane. Il pense. Son esprit est comme un labyrinthe, dans lequel il avance sans penser au retour et dont les allées sont peuplées de fantômes. Il reconnaît la jeune femme qui l’a embrassé à la porte de la capsule en lui souhaitant bon voyage. Il reconnaît Stan Lutz, Robert Donnell, dit BobbyDo, Sishamee, dit l’Indien, et tous les gars de l’Agence. Il reconnaît le vieux Hoggatt et sa patte folle, Churchman son prof de quantique et le doyen Blumberg. Plus loin, il aperçoit Emily, jeune fille maigrelette, mal à l’aise dans son bustier jaune de majorette. Elle le dévisage longuement et articule enfin son prénom. Plus loin encore, il échange trois mots avec Ricky Lee, son copain première base dans l’équipe des Yankee Noodles. Il surprend sa mère en train de se maquiller devant un miroir éblouissant. Elle porte cette robe perle qu’elle coupa dans les années vingt et qui défia toutes les modes. Il passe au travers de ses bras grands ouverts. Il se souvient qu’en bifurquant toujours à gauche, il arrivera au centre du labyrinthe où l’attend le repos.
*
CE 9 AVRIL 2061…
NATHANIEL KEMPER
Lycéen
Nous ne saurons probablement jamais ce qui est arrivé à Jim Mute le 9 avril 2061. Plutôt que d’ajouter à la spéculation, nous avons demandé à Nathaniel Kemper de nous faire revivre les derniers jours de Jim Mute. Nathaniel, dont le témoignage paru l’an dernier dans ces colonnes nous avait valu un courrier enthousiaste et admiratif, raconte la fascination de Mute pour le vide.
Tout le mal vint de ce que les mots l’épuisaient. Depuis quelques semaines déjà, les derniers bruits qui régnaient encore à bord de Ganymède lui étaient devenus insupportables. Il tournait les pages des livres avec d’infinies précautions et marchait pieds nus pour ne plus entendre le son feutré de ses pas sur le sol. Il avait réduit ses rations alimentaires afin d’éviter le craquement du plastique quand il ouvrait les barquettes de nourriture conditionnée. Car, dans le néant de la capsule, les sons n’étaient plus les mêmes. Ils étaient sans substance, désincarnés, vides eux-mêmes et lorsqu’ils osaient déchirer le voile qui recouvrait Ganymède, ils claquaient de façon mate et métallique d’abord puis se propageaient à une vitesse vertigineuse jusqu’à envahir totalement le vaisseau. Ils résonnaient alors à l’infini, se coupant et se chevauchant les uns les autres, puis s’éteignaient brutalement, laissant Mute épuisé par cette sarabande infernale.
La transformation de Ganymède 25 en cercueil suivit une ligne idéale mais connut quelques étapes. Le 4 juin 2060 vers six heures du matin, Mute célébra la mise en orbite de Ganymède en supprimant le signal sonore qui accompagnait toutes les fonctions de l’ordinateur de bord. Il préférait jeter un coup d’œil de loin en loin sur les écrans de contrôle plutôt que de le supporter plus longtemps. Il coupa aussi le son du poste de télévision. Depuis quelques mois déjà, il ne regardait plus l’écran mais seulement les ombres glauques qui s’allongeaient sur les murs, invités fantomatiques, simulacres de compagnie.
Ce 9 avril 2061 enfin, quelques minutes après 16 heures, il rompit le dernier contact qui le reliait à la Terre. Je crois que la faute en fut au rire de l’aspirant Perry Hawker qui creva le silence de Ganymède alors que Mute scrutait les étoiles et entendait n’être pas dérangé. Les plaisanteries de la Terre, jeux de mots anodins, ironiques commentaires, étaient comme des bombes à retardement qui explosaient trois quarts d’heure après avoir été lancées.
L’agacèrent de même les tentatives de Ganymède pour attirer son attention sur l’urgence de la réparation à effectuer. Le cerveau du bord n’avait-il pas compris que la rupture de la liaison était irréversible ? C’est en tout cas ce qu’il lui expliqua, dans un louable souci d’information, avant de le débrancher à son tour.
Puis il se posta devant le hublot principal. Tandis que Ganymède 25 avalait les kilomètres sans effort, il laissait ses yeux errer dans le vague. Il n’avait jamais été grand amateur de paysages stellaires, contrairement à certains de ses collègues qui pouvaient en faire des descriptions enflammées. Longtemps pour lui, tous les panoramas se fondirent en une sorte d’obscurité impalpable parsemée de points brillants. Il se demanda comment il avait pu être aveugle si longtemps.
Au premier abord, l’espace présente constamment le même visage, avenues interminables balisées d’étoiles, couverture noire trouée de fulgurances. Et pourtant, Mute avait l’impression d’avoir sous les yeux un spectacle en perpétuel changement. Cette sensation ne s’altéra pas après qu’il eut accompli un tour complet de Jupiter. Au contraire, il s’émerveillait de ne rien reconnaître de son précédent passage. Il tenta vainement de prendre des points de repère. Où était-il cet amas laiteux dans la constellation du Cocher, qui esquissait la forme parfaite du zéro ? Et qu’était devenue cette lointaine nébuleuse, dont les grains s’éparpillaient comme poussière d’argent sur le velours ?
Parfois, le sommeil le surprenait après quinze heures de veille durant lesquelles il n’avait pas quitté son poste. Il avait alors quelques minutes de lucidité totale. En glissant dans sa nuit, il comprenait soudain le sens d’un univers sans limites, mais quand il s’éveillait, les mots lui manquaient pour expliquer son rêve. Il ne se levait même plus pour aller se nourrir. Qu’allait-il risquer de choquer ses couverts pour vomir aussitôt les quelques aliments qu’il réussirait à avaler ? Plus d’eau non plus. La perspective du liquide tiède sur ses lèvres, emplissant sa bouche puis glissant lentement dans sa gorge lui soulevait le cœur.
Un jour, les yeux rivés sur le noir sidéral, il lui arriva ceci. Il sentit l’univers le submerger, son niveau de conscience monter, monter comme l’étiage d’un torrent de printemps. Lui qui tirait ses connaissances des manuels et des simulations de l’Agence, l’espace d’un instant il éprouva le monde. Il reçut en même temps le scintillement des étoiles et les pierres dressées de Monument Valley, le silence de Ganymède et le déchaînement des rios au fond des canyons. Il n’aurait su dire s’il se remplissait ou se vidait, mais il comprit une chose : que l’expérience était trop forte et qu’il n’y survivrait pas. De ce jour, il fut hors de portée pour ses commentateurs. Une seconde, si près de moi ; et la suivante, insaisissable.
Son existence lui parut soudain constituée de péripéties sans importance. Il comprit que d’acteur, il était en train de devenir spectateur et se demanda ce qu’il avait cherché au cours de toutes ces années qu’il ne pouvait trouver au fond de lui.
De plus en plus lentement, les jours se succédaient. Pas un geste en quarante-huit heures qui aurait pu faire croire à un observateur que l’homme qu’il avait devant lui n’était pas mort. Ses yeux étaient semblables à deux miroirs opaques, les paupières ne battaient plus. Son teint avait pris la pâleur des cadavres, ses lèvres bleuissaient peu à peu, comme s’il les avait mordues doucement. Sa poitrine se soulevait imperceptiblement, une ou deux fois dans la minute, chaque fois qu’un mince filet d’air se frayait un chemin entre ses dents.
Au matin du troisième jour, Mute sentit qu’il approchait de la fin. Ses forces ne le soutiendraient plus longtemps, quinze heures, peut-être vingt et puis ce serait la plongée vers l’inconnu, vers le néant qui lui tendait les bras depuis deux longues années. Une question d’heures avant de trouver la paix éternelle. L’infini.
Il rassembla ce qui lui restait d’énergie pour glisser de son siège. Le bruit sourd qu’il fit en tombant sur le sol le fit souffrir au-delà de toute expression. Mais peu importait à présent, puisqu’il comptait ramper jusqu’à la porte. Il eut un moment de terreur quand il s’aperçut qu’il glissait sur le revêtement synthétique et qu’il risquait de ne jamais atteindre son dernier objectif. Étendu à plat ventre, écartelé sur le plastique, il lançait brutalement ses jambes vers le but. En vain. Elles ne réussissaient qu’à soulever la poussière en nuages légers qu’il aspirait malgré lui. Il n’eut pas plus de succès avec ses déhanchements. Des mèches de ses cheveux trop longs, collées par la sueur, lui tombaient dans les yeux.
Il se voyait cloué au centre de la capsule quand il découvrit qu’il pouvait planter ses ongles dans les rainures qui séparaient les dalles en plastique. Il avança plus vite alors, cassant tour à tour ses dix ongles et sentant les crampes lui garrotter les bras.
Il dut se mettre sur les genoux pour atteindre la commande d’ouverture du sas intérieur. Le sas faisait quatre-vingts centimètres de côté. Parfaitement nu, il était comme un avant-goût du vide qui l’attendait de l’autre côté. Mute dut se recroqueviller pour refermer la porte, coudes au corps et cuisses sous la poitrine, dans la position du plongeur. Il pensa à ces cartouches en plastique que les enfants chargent dans leurs pistolets en comprimant un ressort. Il songea avec soulagement qu’il n’aurait pas à pousser la porte du sas extérieur, qu’il jaillirait du sas sans un bruit, comme la cartouche d’un revolver de gosse.
Les choses se passèrent comme il l’avait prévu. Sa main s’était à peine écrasée sur la poignée de la porte qu’il bascula dans l’espace, tête en avant.
Je pense à lui souvent : il tombe et flotte à la fois, dans un silence parfait, vers les bords de l’univers, emportant avec lui ces rêves et ces illusions qu’aucun discours ne ressuscitera jamais.
OceanofPDF.com