Les funambules
Deuxième année JUIN 2059
Deuxième année
JUIN 2059
IL EST PARTI !
ÉDITORIAL DE WALTER J. THOMPKINS
Président de l’association « Go Ganymède ! »
« La tranche A a commencé », a déclaré après le départ un Stan Lutz imperturbable. Pour nous, c’est beaucoup plus que cela : nous avons dit adieu à toute une époque…
Bon vent, Jim Mute, et puissiez-vous faire bon voyage ! Vous aviez fière allure ce jeudi 26 mai quand vous avez pénétré dans votre capsule. Sur le seuil, vous vous êtes retourné. Vous avez embrassé du regard cette base à laquelle vous attachent tant de souvenirs, la foule venue vous rendre un dernier hommage, le sol américain enfin, qui aujourd’hui vous célèbre et demain vous regrettera. Puis vous avez tiré derrière vous la porte de la capsule, tandis que, de loin en loin, nous parvenait l’écho d’un compte à rebours fantastique, irréel.
Pourquoi le monsieur fait-il ça ?
Comment vous dire l’émotion qui nous étreignit quand les haut-parleurs répercutèrent votre voix, ces quelques mots si simples, ô combien symboliques : « Mute à base, je suis prêt » ? À cet instant, je puis vous l’assurer, une vague de reconnaissance submergea l’assistance. Votre geste nous parut tout à coup si noble, si grand, qu’il n’y aurait pas eu un homme dans le public qui n’eût donné sa vie pour sauver la vôtre. Devant moi, une fillette demanda à sa mère : « Pourquoi le monsieur fait-il ça ? » En pensant à tout ce qu’il y avait derrière ce « ça », ma gorge se noua. J’eus envie d’arrêter le compte à rebours, de proclamer qu’aucune conquête ne méritait qu’on lui sacrifiât un homme, surtout de cette valeur. Mais je me rassis. Vos paroles me revinrent : « Arrive un moment où les intérêts d’un astronaute et ceux de son employeur se rejoignent, puis se confondent. » Je compris que vous étiez en train de réaliser votre vœu le plus cher. Vous aviez rêvé de Jupiter, la reine des planètes, depuis tant d’années et voilà qu’aujourd’hui, elle vous tendait les bras. Soudain me traversa l’impression, fulgurante, un rien nostalgique, qu’une époque se terminait, où le séjour de l’homme sur la Terre cessait d’être nécessité pour devenir contingence.
La foule s’agitait tandis qu’une voix distante égrenait les minutes, puis les secondes. Il n’en finissait pas ce compte à rebours, dont nous écoutions chaque chiffre dans un indicible recueillement, comme si nous l’entendions pour la première fois. Et comme il devait vous paraître long à vous aussi, sanglé à votre fauteuil, mâchoires serrées dans l’attente d’une accélération formidable.
I’m proud of this guy.
Bizarrement, les dernières minutes ne m’ont laissé aucun souvenir. Sans doute la chaleur, l’ivresse et – lâchons le mot – un certain état de grâce se conjuguèrent-ils pour me ravir à l’instant. Je repris brutalement mes esprits en entendant annoncer dix. Une véritable frénésie d’observation s’empara de moi : je voulus tout fixer de ce bref instant qui déjà appartenait à l’histoire. Pêle-mêle, je revois la casquette de mon jeune voisin (« I’m proud of this guy », disait-elle), le soleil aveuglant sur le fuselage immaculé, des milliers de bannières étoilées, les bords de l’écran géant qui se gondolaient sous la chaleur, une fumée blanche qui rayait le ciel à des kilomètres de là.
Pendant deux secondes, je crus que Ganymède 25 ne réussirait pas à s’arracher du sol. Cent gerbes de feu consumèrent la structure démontable, alors que la fusée qui s’était élevée de quelques mètres hésitait encore. Soudain, la poussée des réacteurs, qui jusque-là avait à peine contenu la pesanteur, la terrassa complètement. La fusée creva l’air, un souffle brûlant balaya les gradins. Mes yeux ne furent pas assez vifs pour enregistrer ce qui se passa ensuite mais j’eus une pensée pour vous, Jim Mute, que le choc du départ avait dû laisser pantelant. Plus que jamais, j’avais envie de vous dire : Go Ganymède !
*
L’ISOLEMENT
ET LA SOLITUDE
DONNA WOLFE
Ph. D., professeur de psychologie
à l’Université d’Ann Arbor
Selon Donna Wolfe, professeur de psychologie à l’Université d’Ann Arbor et romancière, la réussite du projet Ganymède 25 dépendra de la capacité de Mute à oublier sa solitude.
L’homme ignore ce qu’est la solitude. Il croit le savoir mais il n’en a qu’une vague idée, nourrie des représentations traditionnelles que constituent le forçat, l’ermite ou le navigateur. Or, pendant longtemps, on a confondu la cause et l’effet, la solitude et l’isolement. L’ermite n’est pas seul : il n’a aucun contact avec le monde mais il ne tient qu’à lui de rétablir le dialogue. De même, la traversée du navigateur n’a qu’un temps ; au milieu même des éléments déchaînés, il reste en communication avec la Terre. Quand sa radio tombe en panne, il peut encore se raccrocher à la perspective de son arrivée. D’où cette loi : l’isolement est de circonstance mais la solitude est essentielle.
On a confondu solitude et isolement.
Pour Doppelheiger[1] c’est l’état du prisonnier réduit au secret qui s’apparente le plus à la solitude. L’absence de son geôlier installe peu à peu chez lui l’impression plus générale d’une absence du monde extérieur. Doppelheiger imagine le supplice du détenu qui finit par croire que le monde a disparu. « Ce jour-là, écrit-il, le prisonnier réalise que sa vie ne vaut rien. On l’avait interné sur décision de la justice des hommes, afin qu’il purge une peine ou qu’il abjure ses idées. Mais, il n’y a plus ni justice à contenter ni régime à défendre. L’emprisonnement est gratuit, plus rien ne le justifie, pas même une raison discutable (au sens propre, qui peut être discutée). Les quatre murs qui l’entourent ne sont plus des remparts entre lui et le monde, ils deviennent une donnée fondamentale, nécessaire, de son existence. »
Mute n’est plus maître de son destin.
Ainsi, être seul, c’est n’être entouré de rien, de façon irrémédiable et définitive. À l’aune de ces critères, Mute est aujourd’hui presque totalement seul. Deux éléments empêchent que toutes les conditions énoncées par Doppelheiger soient réunies : Mute est relié à la Terre par radio ; l’Agence évoque une possible récupération d’ici dix ou quinze ans. Pour le reste, Mute n’est déjà plus maître de son destin. Souhaiterait-il retrouver la compagnie des hommes qu’il ne le pourrait pas. La vie pourrait disparaître à la surface de la Terre sans qu’il s’en aperçoive.
Comment Mute résistera-t-il à cette formidable pression ? L’étude de son profil psychologique révèle un caractère étonnamment stable. Mute témoigne de facultés de concentration exceptionnelles. Il a également fait preuve d’une remarquable endurance lors des dernières simulations à Mesa Grande, passant six semaines complètes à bord de Ganymède, sans entendre d’autre voix que la sienne. On ne peut que s’en réjouir. Mais à qui fera-t-on croire que six semaines d’isolement peuvent présager d’une vie de solitude ?
Tous ceux qui ont eu l’occasion de rencontrer Mute avant son départ ont été frappés par son calme. Il affichait une immense sérénité. Selon sa sœur Emily, il attendait impatiemment la date du 26 mai. « Il n’était déjà plus des nôtres », déclara-t-elle après coup. Sans doute dans le tourbillon des derniers jours, Mute fut-il trop occupé pour réfléchir à son avenir. Le programme savamment préparé par l’Agence ne lui laissa d’ailleurs pas une minute de répit, l’aspirant dans une sorte d’étourdissement factice et salutaire.
Un quotidien effrayant.
Les premiers communiqués de l’Agence nous apprennent que tout se déroule comme prévu à bord de Ganymède 25. Ces nouvelles rassurantes ne sauraient pourtant dissiper nos craintes. Car Jim Mute va très vite affronter un quotidien effrayant, peuplé de rituels absurdes et de conventions vides de sens. Sa raison menacera de vaciller cent fois. Pour rester en vie, Mute devra oublier qu’il est seul. S’il commence à considérer son destin d’un point de vue objectif, s’il s’abandonne à la spéculation intellectuelle et donne prise au doute, alors il est perdu. La solitude fera son œuvre dévastatrice, le conduisant en quelques semaines de la béatitude au dépouillement, puis à l’anéantissement. Mais comment oublier que l’on est seul quand les réponses à vos questions mettent une heure entière à vous parvenir ?
*
DEUX ANS, ET APRÈS ?
Ann Marrow a visité l’intérieur de la capsule de Ganymède 25. Elle en retire une leçon de fonctionnalité mais s’interroge sur les intentions de l’Agence.
26,80 mètres carrés : c’est tout ce que les ingénieurs de l’Agence ont laissé à Jim Mute. Encore leurs premiers plans prévoyaient-ils un espace habitable de 19 mètres carrés. Seul l’avis des psychologues les a conduits à réviser leurs dessins. Ils en ont profité pour porter la hauteur du plafond de 2,15 m à 2,40 m.
Un studio de célibataire…
Nous avons été quelques journalistes à avoir le droit de pénétrer à bord de Ganymède le mois dernier. C’est Stan Lutz lui-même qui nous a fait les honneurs de la visite.
Un sas minuscule compose l’entrée de la capsule ; Mute devra impérativement y séjourner quelques minutes avant d’entrer ou de sortir dans l’espace. Une table, une chaise, un récepteur vidéo, une couchette métallique : par bien des côtés, la pièce ressemble au studio d’un célibataire. Au-dessus de la plaque de cuisson, un placard contient toutes les provisions du voyage. Les progrès de la diététique permettent aujourd’hui de faire tenir l’équivalent d’un repas dans un tube et quelques cachets. Mieux, l’Agence assure que Mute pourra changer de menu tous les jours s’il le souhaite. Sur la cloison opposée se trouvent un évier et une douchette, installation précaire qui n’est pas sans rappeler les salles de bains des trains à grande vitesse du début du siècle.
… envahi par les ordinateurs.
Les possibilités d’exercice physique, en revanche, sont impressionnantes, et pour cause : Mute y consacrera plus de deux heures chaque jour, selon un programme établi par les médecins et qui fait alterner les séances d’haltères, de corde à sauter et… de course à pied. Sur un appareil étrange spécialement conçu pour l’occasion, Mute pourra en effet courir, ramer, soulever des poids ou pédaler. Bonne nouvelle au passage pour les adeptes de musculation, l’Agence a vendu la licence de cette base multitâches au fabricant de produits de sports HCF, qui devrait commercialiser une version grand public d’ici à la fin de l’année.
Aucune photo sur les murs, aucune recherche non plus dans le choix des matériaux ou des couleurs. La fonctionnalité de la pièce a visiblement éteint l’inspiration des décorateurs. En fait, c’est le cerveau de la capsule qui lui donne sa personnalité. Les consoles, le système radio, les moniteurs envahissent le reste de la pièce. On sent qu’à la moindre occasion, ils peuvent s’étendre un peu plus et s’approprier les quelques mètres carrés qui leur échappent encore. Le décor suggère déjà que l’homme ne sera pas le maître à bord de Ganymède 25.
Deux ans, et après ?
On en sait maintenant un peu plus sur certains aspects pratiques de la vie à bord. L’eau et l’oxygène que consommera Mute seront recyclés grâce à un procédé de traitement chimique sensiblement amélioré par rapport aux derniers vols habités. La nourriture en revanche ne sera assimilée qu’une fois, les provisions ayant prétendument été prévues en quantité suffisante. Mais qu’entend-on par « suffisante » ? Stan Lutz a refusé de répondre à nos questions sur la quantité exacte de nourriture embarquée, entretenant de ce fait la confusion qui règne sur la durée du séjour de Mute dans l’espace. Il a également admis que la qualité de l’eau et de l’oxygène recyclés se dégraderait inéluctablement. Mais il n’a pas précisé à quel terme Mute en serait affecté. Selon un ingénieur de l’entreprise qui a conçu le système de recyclage, l’oxygène deviendrait irrespirable au bout de cinq à six ans. L’eau resterait potable plus longtemps, peut-être jusqu’à dix ans. L’Agence a formellement démenti ces chiffres, mais sans en avancer d’autres à la place. Dans tous les cas, ce point constitue indiscutablement une zone d’ombre du projet et un des sujets que l’Agence rechigne le plus à aborder.
Une ligne ouverte 24 heures sur 24.
Stan Lutz s’est montré beaucoup plus disert sur les occupations de Mute une fois celui-ci parti. Il nous a confirmé que Mute avait l’intention d’écrire ses mémoires, ou plus exactement un recueil de souvenirs sur ses précédentes missions sur la Lune et sur Mars, cela bien que les psychologues de l’Agence l’eussent mis en garde contre le danger de dresser prématurément un bilan de sa carrière. Les mêmes psychologues sont nettement plus favorables aux projets d’exercice physique de Mute, l’entraînement constituant à leurs yeux un puissant facteur de stabilité psychologique.
Stan Lutz a également insisté sur les efforts que fera l’Agence pour maintenir le contact avec Ganymède 25. Mute recevra ses programmes de radio et de télévision favoris. Il pourra, à sa demande, avoir des conversations avec sa sœur ou avec ses amis. Enfin, une ligne sera ouverte 24 heures sur 24 entre Ganymède et la Terre. Mute pourra ainsi discuter toute la journée avec un correspondant de l’Agence. Reste à savoir s’il en aura envie.
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DES MÉMOIRES EN OR
L’achat des droits des mémoires qu’a promis d’écrire Jim Mute pendant son voyage a donné lieu le mois dernier à une belle empoignade. Schuster & Schuster a longtemps tenu la corde. L’éditeur new-yorkais proposait 14 millions de dollars, plus 10 % des ventes. Une jolie somme pour quelqu’un qui n’a jamais publié.
Mais l’offre du groupe multimédia KZB semblait plus intéressante encore. Le consortium sino-néerlandais se disait prêt à tourner une série télévisée ainsi qu’un programme de cinéma interactif. L’ensemble des droits devait générer près de 40 millions de dollars, selon les estimations de KZB. De quoi mettre à l’abri du besoin Emily Matthewson, la sœur et héritière directe de Jim Mute.
C’est finalement l’Agence qui a emporté la décision, par le biais de sa filiale STC Publishing. Les rumeurs les plus contradictoires circulent sur le montant de la transaction, gardé secret d’un commun accord entre les parties. Selon Newsweek, la somme approcherait les 100 millions de dollars, montant que les analystes ne jugent pas excessif au regard des chiffres de diffusion attendus.
La station de radio WKCY rapporte pour sa part les propos d’un officiel de l’Agence, selon lesquels Mute aurait fait don des droits à STC. « Il ne souhaitait pas faire d’argent avec le récit de sa vie. C’est tout à son honneur », aurait déclaré l’officiel. Wall Street a en tout cas salué l’information par une hausse du titre STC de 3 $ à 26,5 $.
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EXTRAIT DU DISCOURS
DU PRÉSIDENT
SAMUEL E. FREDRIKSON
LORS DU DÉPART
DE GANYMÈDE 25
LE 26 MAI 2059
« Jim Mute, j’ai l’honneur de vous élever solennellement dans l’ordre des Pionniers de l’Espace. […] Jamais peut-être distinction n’aura été à ce point méritée. Elle exprime l’admiration et la reconnaissance que vous devra éternellement le peuple américain. Vous aviez déjà fait sa fierté en étant le premier homme sur Mars, nous ne doutons pas que vous connaîtrez une égale réussite dans votre voyage vers Jupiter. Go Ganymède ! Et que Dieu vous bénisse ! »
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UN AN DÉJÀ
SIDNEY LE MARRE
Vice-président de « Go Ganymède ! »
En ponctuant le discours qu’il prononça pour le départ de Jim Mute par la devise de notre association, le président Fredrikson a donné la mesure du succès de « Go Ganymède ! ». Son enthousiasme, manifeste au ton lyrique qu’il imprima à certaines strophes, reflète la ferveur qui anime les 350 000 citoyens du monde que comptent déjà les rangs de « Go Ganymède ! ».
Il y a un an tout juste, nous vous invitions à nous rejoindre. Nous ne vous proposions d’autre but que de signifier à Jim Mute notre gratitude et notre soutien. Cet objectif désintéressé a suscité de votre part une formidable réponse. 60 000 lettres nous parvinrent dans les trois jours qui suivirent la parution de notre appel. Vous étiez nombreux à nous demander comment créer une antenne locale. Les États du Texas, du Connecticut et du Maine furent les premiers à se doter d’un bureau. Dans la foulée, suivirent la Californie, l’Oregon, la Pennsylvanie et l’Oklahoma. En deux mois à peine, tout le territoire américain était couvert.
Mais la popularité de Jim Mute dépasse les frontières. À Londres, Berlin, Sydney ou Paris, des particuliers ont exprimé le souhait d’adhérer à « Go Ganymède ! ». Aujourd’hui, notre message d’amitié et d’espoir est relayé dans 38 pays dont la Chine. Il s’agit à présent de gérer cette réussite en réaffirmant les missions de notre association.
Nos rencontres mensuelles attirent un public de plus en plus nombreux. Ainsi, notre invité du mois de mai, le professeur Simon Doppelheiger, s’est expliqué devant 2 500 personnes sur son article très controversé paru dans le premier numéro de cette lettre.
Comme nous vous le laissions entendre, les cent premiers adhérents de l’association ont assisté au départ de Jim Mute depuis Cap-Canaveral. Tous les membres, sans exception, peuvent participer à une visite guidée des installations de l’Agence, le premier samedi de chaque mois.
Pour réserver votre place, pour demander les statuts de l’association, pour obtenir le programme des prochaines conférences ou l’adresse du bureau le plus proche, un seul numéro : 1-800-GANYMEDE. N’oubliez pas de vous munir du numéro d’adhérent qui figure sur votre carte. Continuez à vous engager et à prier pour Jim Mute. Enfin et surtout : Go Ganymède !
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