Les funambules
Le Dossier Krybolski
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Krybolski, Igor (né à Omsk en 1947, mort à Gentilly en 1990) : joueur de quilles soviétique, naturalisé français en 1970. Champion du monde individuel en 1965, 1967, 1969, 1971, 1973, 1975. Champion du monde par équipe en 1975 avec la France.
(Petit Robert, édition 1991, p. 643.)
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EXTRAITS DU JOURNAL
DE FIODOR SADAROV
12 juin : Que veux-tu nous dire Igor ? Voilà six mois qu’inlassablement je te cherche et toujours tu te dérobes. Au bas d’une page, au détour d’un paragraphe, je crois te trouver mais bientôt je déchante : les lignes qui dansent sous mes yeux composent de désespérantes sentences qui me renvoient à mes éternelles interrogations. Tu m’échappes encore, tu te caches derrière les mots, tu enfouis leur sens sous des amas de coques vides.
Faut-il que tu aies peur, Igor, pour te dissimuler ainsi ! Comme tu as dû souffrir pour te travestir de la sorte ! Mais pourquoi fuir devant nous ? Devant moi, Igor, qui ne te déchiffre qu’en tremblant ? Suis-je donc indigne moi aussi de recueillir ta pensée et d’en être le servile dépositaire ?
Je vois bien que tu nous méprises, Igor. Tu préfères ne rien dire plutôt que d’affronter nos interprétations sacrilèges. Et pourtant, il me semble que je te comprendrais si bien. Pour toi, je débrouillerais l’écheveau le plus emmêlé, je pénétrerais les abstractions les plus hautes, au chaos lui-même je donnerais un sens. Permets-moi seulement d’essayer…
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Omsk. La grisaille. La poussière âcre qui brûle la gorge. La fumée qui pique les yeux et masque le soleil. Les hauts fourneaux qui hérissent le ciel. La grisaille toujours. Parfois un brin d’herbe se montre au coin d’un pavé mal scellé. Toutes les fuligineuses vapeurs de l’industrie lourde ne pourront en triompher : il continuera de ployer sous le vent et d’onduler sous la lune quand s’allumeront les premières étoiles. La vie à Omsk est à l’image de ce brin d’herbe que rien ne décourage : miraculeuse.
(Anonyme, Itinéraire d’un voyageur, p. 205.)
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Les premières années de la succession stalinienne furent marquées par l’action hautement subversive de factions sanguinaires. La bande à Popov, le clan des Razolski, les groupuscules insoumis de dissidents polonais contribuèrent puissamment à l’instauration d’un climat de déliquescence sécuritaire. Comparé à ces redoutables individus, Vladimir Krybolski ferait presque figure de citoyen inoffensif. Il cumulait en effet l’ensemble des attributs de la classe ouvrière de cette décennie que d’aucuns baptisèrent, dans un raccourci générique mais un peu hâtif, les années de plomb. Quoi de plus convenu qu’un militant anarchiste dans une Russie dévastée par les horreurs de la guerre ? de plus banal qu’un mineur à la face rougeaude et aux yeux lavés par la vodka dans les paysages de complexes industriels de Omsk ?
C’est pourtant à son apparence anodine que Vladimir Krybolski dut de survivre aux purges staliniennes de sinistre mémoire. Mais, comme enorgueilli d’avoir impunément bravé le régime là où tant d’autres furent déportés, soumis à la question et finalement exécutés, il multiplia les saillies imprudentes, exhorta au soulèvement tout ce qu’Omsk comptait de travailleurs et fut dénoncé par son chef d’équipe (l’intrigant Blassov qui se fit une spécialité de la délation et fut promu dans l’Ordre des Héros du Travail. Les rouages du double jeu de Blassov furent brillamment démontés par Ragojine in Profiteurs, embusqués et délateurs sous Khrouchtchev : une philosophie de la bassesse). L’irréprochable mécanique du KGB se mit en branle. Un mandat d’arrestation fut lancé contre Krybolski.
(Vassili Podorenko, in Dissidents et rebelles dans l’URSS stalinienne, p. 199.)
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EXTRAITS DU JOURNAL
DE FIODOR SADAROV
3 octobre : Parleras-tu jamais ? Ah Igor, si pour t’entendre, il suffisait que je me tusse, je me coudrais les lèvres avec joie !
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Aussi longtemps qu’elle vécut, Tatiana Krybolski, née Volpirova, voua à son fils un amour proche de l’adoration. Grâce au témoignage des Maximov qui furent ses voisins à Omsk pendant quarante ans, nous savons aujourd’hui quels sacrifices l’excellente femme consentit pour Igor. Très tôt, semble-t-il, elle lui marqua sa préférence au sein de la famille. Elle lui épargnait les mille corvées domestiques dont s’acquittaient ses frères et sœurs et, en hiver, donnait à ressemeler ses chaussures plus souvent qu’il n’eût été nécessaire. […]
Igor est un rescapé de l’industrialisation stalinienne. Omsk et ses environs ne se prêtent guère à la dissipation dont rêvent tous les enfants de son âge. Les perspectives d’emploi y sont minces, réduites à la mine ou à l’usine. Nul doute que c’est autant par défi sportif que par espoir d’échapper à ce morne destin qu’Igor s’adonna si passionnément à la pratique du jeu de quilles. Tatiana Krybolski l’y encourageait d’ailleurs vivement. Elle l’accompagnait chaque soir au Centre des Héros du Travail où elle le remettait entre les mains de son professeur : Kolia Terentiev. […]
Servi par d’incroyables dons, Igor excella rapidement. […] Lors des rencontres interclubs de 1962 qui se déroulèrent à Tachkent, il se distingua si bien qu’un dirigeant national lui proposa de le suivre à Moscou pour y parfaire son apprentissage. Déchiré entre son désir de s’arracher à la grisaille d’Omsk et le chagrin de quitter son foyer, Igor résolut finalement de partir.
(Sergueï Tiavolich in Krybolski, comme un météore : tentative de biographie non biaisée,
pp. 26-32.)
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Cher monsieur Krybolski,
bravo de si bien jouer aux quilles. Je vous ai vu à la télévision et je vous ai beaucoup admiré. Vous faites toujours tomber toutes les quilles mais c’est très difficile. Moi je joue un peu aux quilles aussi mais pas très bien. J’aimerais bien savoir jouer comme vous.
Est-ce que, s’il vous plaît, vous pouvez m’envoyer une photo de vous en train de jouer aux quilles, avec votre signature en plus ? Merci beaucoup monsieur Krybolski.
(Lettre de Luc, dix ans, à Igor Krybolski. Quelques semaines plus tard, Luc reçut la photo
dédicacée qu’il avait demandée.)
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(De notre envoyé spécial à Genève) : Les championnats du monde qui viennent de se dérouler dans la cité helvète auront consacré l’hégémonie qu’exercent les spécialistes américains sur la discipline depuis près de quinze ans. Johnson, Cowley, Rinberg et Smith se sont fort logiquement imposés dans la compétition par équipe, à l’issue d’un parcours sans faute qui leur permet de rejoindre dans la légende les Fielding et autres Buckley.
Pourtant, c’est vers un jeune inconnu que se sont tournés les feux de la célébrité. Âgé de dix-huit ans à peine, Igor Krybolski a forcé l’admiration d’un public blasé en enchaînant huit victoires de rang pour remporter le titre individuel que lui disputaient âprement Rinberg et l’Italien Camporelli. […]
Krybolski a fait preuve d’une maîtrise technique exceptionnelle. Personne aujourd’hui ne dégage une telle impression de facilité. Ses adversaires ne s’y sont pas trompés. Hier soir, dans les couloirs du palais des sports, les commentaires allaient bon train. Johnson (prématurément éliminé au stade des quarts de finale) nous a déclaré : « Bon, ce Krybolski est très fort, je veux dire, il a la classe. S’il continue à s’entraîner, il sera un grand champion, vous savez. »
On n’en sait à l’heure actuelle guère plus sur le jeune talent soviétique que toutes les apparences désignent d’ores et déjà comme un géant du jeu de quilles. Il serait originaire de Tbilissi selon les dires de certains, d’Omsk d’après d’autres mais la plus extrême confusion règne sur ce point, comme sur de nombreux autres aspects de l’éclosion foudroyante de ce prodige.
(Le Journal du Sport, 15 mai 1965.)
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Un groupuscule pourtant mérite de retenir notre attention. Dans cette torpeur générale qui suivit les années de plomb, les joueurs de quilles de l’équipe nationale (que l’on baptisait communément les « chiens fous », sans que l’origine de cette étrange expression fût exactement connue) firent plus d’une fois entendre un point de vue original, pour ne pas dire contestataire. Interviews, discours improvisés : tous les prétextes semblaient bons aux « chiens fous » pour déverser leurs flots de critiques et de railleries. […]
Comment expliquer une telle virulence de la part de jeunes gens somme toute favorisés par le régime ? C’est ce qu’aujourd’hui encore on comprend mal. Adolescent, aucun des « chiens fous » ne manifestait la moindre disposition à l’insoumission. Mais, une fois admis dans les rangs de l’équipe nationale, tous faisaient montre d’une étonnante propension à la révolte, comme si la tradition qui voulait que les joueurs de quilles fussent de jeunes chiens fous ne pouvait mentir, comme s’ils n’avaient d’autre choix que de prendre le relais insurrectionnel de leurs aînés. […]
Du fait de leur position privilégiée, les « chiens fous » ne furent jamais réellement inquiétés. En haut lieu pourtant, on s’alarma du danger qu’ils représentaient. Que les patients efforts de la propagande soviétique pussent à tout moment se trouver anéantis par la déclaration imprudente d’un jeune exalté, voilà ce que Khrouchtchev ne pouvait supporter. On raconte qu’excédé par cette vipère qu’il réchauffait en son sein, il tenta de mater la rébellion naissante. Ce fut peine perdue : les joueurs de quilles jouissaient d’une énorme popularité, qu’il eût été maladroit de méconnaître. […]
La police politique s’avisa toutefois que l’incidence des propos enflammés sur le public était moindre qu’elle ne l’avait d’abord redouté. En fait, la foule prêtait peu d’attention aux opinions des « chiens fous » : elle les admirait pour leur talent, non pour leur pensée. De plus, les prises de position étaient chaotiques, voire décousues. On chercherait en vain la moindre trace de cohérence dans des déclarations débridées et contradictoires, davantage motivées par la tentation de s’afficher que par une véritable rébellion de portée idéologique. Khrouchtchev renonça aux poursuites un instant envisagées. […]
Singulièrement esseulé au milieu de cette agitation, Igor Krybolski (qui devait par la suite être six fois champion du monde) affichait la plus complète indifférence à l’égard des positions de ses camarades. Les éléments en notre possession nous permettent de dire qu’il ne profita jamais de la tribune qui lui était offerte pour donner son sentiment sur un autre sujet que le sport.
(Piotr Valkovski, in L’expression politique sous Khrouchtchev : un apostolat périlleux, pp. 61-
65.)
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EXTRAITS D’UNE LETTRE
D’IGOR KRYBOLSKI
À SA MÈRE,
TATIANA VOLPIROVA
(AVRIL 1969)
[…] La semaine dernière, j’ai fait la connaissance d’une jeune fille. Nous nous sommes rencontrés au cours d’un tournoi triangulaire qui nous opposait à la France et aux États-Unis. Comme tu l’as sûrement lu dans la Pravda, nous avons fini deuxièmes et, sans la maladresse de Volkov, nous battions les Américains.
Jacqueline (c’est son prénom) est française. Elle a vingt et un ans et joue dans l’équipe de son pays. C’est elle qui m’a parlé la première et j’étais bien content que tu m’aies fait apprendre un peu de français car ainsi, j’ai pu lui répondre. Après le match, nous sommes allés dîner dans un bistrot. C’est ainsi qu’ils appellent les restaurants où on peut manger un plat chaud en vitesse. Jacqueline ne savait pas que ce mot vient du russe.
J’aimerais te la présenter mais je sais que ta santé t’interdit le voyage et, de son côté, elle n’a aucune raison de venir nous voir. Je suis sûr qu’elle te plairait. Elle a de beaux cheveux noirs et de grands yeux clairs. […]
Je rentrerai bientôt, dès que le tournoi de Rome sera fini. J’ai de bonnes chances de l’emporter : Rinberg est en petite forme, à ce qu’on dit.
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Igor Krybolski, champion du monde de jeu de quilles, a épousé ce matin Jacqueline Latranche, vingt et un ans. La cérémonie s’est déroulée dans la chapelle orthodoxe de Sainte-Catherine, la jeune fille ayant accepté de se convertir. Le voyage de noces aura lieu à Omsk, d’où est originaire Krybolski. Le Soviétique devrait demander sous peu la nationalité française.
(Dépêche de l’Agence France Presse, datée du 17 décembre 1969, 15 h 43.)
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EXTRAITS DU JOURNAL
D’IVAN GOULITSCHIAN
5 janvier : Nous avançons à petits pas mais nous avançons tout de même. Aujourd’hui, Sadarov a eu un moment de découragement en découvrant la masse des documents à examiner mais je l’ai un peu secoué et il va mieux maintenant. […]
18 février : Ça n’en finit pas. Je n’aurais jamais cru que cela nous prendrait aussi longtemps. Nous travaillons beaucoup, jusqu’à quatorze heures par jour. La pensée des camarades qui attendent nos conclusions me soutient. Nous n’avons pas le droit de les décevoir. […]
6 mars : Le plus dur, c’est de ne pas savoir ce que nous cherchons. Nous n’avons aucun indice, aucune piste. Mais si son message politique est à la hauteur de nos espérances, je ne donne pas cher de Brejnev et de sa clique. Prokoviev pense que l’opinion est prête. Si nous parvenons à lui prouver qu’une de ses idoles est violemment opposée au régime, elle fera tout pour le renverser. […]
25 avril : Certains d’entre nous ont osé dire qu’ils doutaient de l’efficacité de nos recherches. Ils ont même prétendu que nous ne trouverions rien. Sadarov est rentré dans une colère monstre. Je suis resté calme mais ces sarcasmes ont redoublé mon zèle. Je sais que la victoire est proche. […]
30 mai : Journée harassante. L’ordinateur a permuté deux à deux tous les mots de ses livres, sans aucun succès. Maintenant que nous avons épuisé les procédés les plus simples, nous allons devoir sophistiquer nos méthodes. Comme sa pensée doit être corrosive pour qu’il ait pris la peine de la déguiser de la sorte !
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Je m’associe au peuple de France afin de vous présenter mes chaleureuses félicitations pour cette victoire éclatante, qui redonne à notre pays ses lettres de noblesse dans un sport qu’il contribua jadis à promouvoir.
(Extrait du télégramme de M. le président de la République adressé à Igor Krybolski à l’issue
des championnats du monde de 1975, où la France enleva le titre par équipe.)
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Sur la nature exacte des relations qu’Igor entretint avec son père Vladimir planent encore quelques doutes. Ainsi qu’on l’a vu, l’enfant n’avait pas quinze ans quand son père lui fut ravi par l’intraitabilité de la police politique. C’était par un beau matin d’été, Tatiana Volpirova et ses enfants, massés sur le pas de la porte, regardèrent s’éloigner Vladimir sans un mot. Dans quelle mesure exactement ce dernier eut-il le temps de transmettre à son fils Igor ses préoccupations politiques ? La question mérite sans nul doute d’être posée. La plupart des biographes de Krybolski pensent qu’il fut profondément influencé par la doctrine paternelle, mais qu’il n’en fit jamais état publiquement. Selon eux, toujours, le traumatisme causé par le départ de son père entre deux policiers au masque impassible aurait seul retenu Igor sur la voie de l’engagement auquel son atavisme le prédisposait si nettement.
Je pense pour ma part qu’il est fallacieux de prêter à un homme les pensées de son père. Je suis personnellement convaincu qu’Igor se souciait fort peu des questions qui tourmentent ses commentateurs les moins scrupuleux. Les faits viennent d’ailleurs corroborer cette hypothèse. Sans même invoquer la conduite exemplaire d’Igor au sein de l’équipe nationale, sans rappeler non plus l’épisode du poste que ses compatriotes en exil lui proposèrent dans leur contre-gouvernement, je citerai une fois de plus l’honorable citoyen Maximov. Pour avoir assisté à maintes veillées chez les Krybolski, leur voisin est à même de porter un jugement autorisé. Il est formel : certes Vladimir Krybolski aimait à monter ses enfants contre le régime. Il les encourageait à fomenter les révolutions dont devait sortir l’ordre nouveau (le néant en l’occurrence puisqu’il était anarchiste). Mais, et c’est ici que le rapport de Maximov prend tout son relief, Igor ne prêtait qu’une oreille distraite aux imprécations paternelles. Il préférait s’asseoir aux pieds de sa mère pour l’aider à écosser les petits pois qui constituaient l’ordinaire de cette humble famille ouvrière. Ce témoignage, je crois, se passe de commentaire.
(Sergueï Tiavolich in Krybolski, comme un météore : tentative de biographie non biaisée,
pp. 39-41.)
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Une des questions auxquelles je dois le plus fréquemment répondre est la suivante : de quoi a-t-on besoin pour jouer aux quilles dans de bonnes conditions ?
Voici ma réponse : outre sa boule, un joueur prévoyant aura mis des chaussures à lacets, aux semelles spéciales lui permettant de ne pas glisser pendant la course d’élan. Il aura passé une chemisette assez moulante pour ne pas entraver ses mouvements ; enfin il portera au poignet un bandeau en éponge. Après plusieurs parties, il arrive en effet que la sueur ruisselle sur le front et dégouline dans les yeux, provoquant un aveuglement momentané. Avec son bandeau, le joueur averti s’essuiera périodiquement le front et les tempes.
(Igor Krybolski in Quelques conseils à l’usage des débutants, p. 15-16. Jacqueline Latranche
aurait relu les épreuves pour en corriger la syntaxe et l’orthographe.)
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EXTRAITS DU JOURNAL
DE FIODOR SADAROV
9 octobre : Itinéraire hallucinant… Odyssée mystique… Aux confins de la folie, Igor, tu m’entraînes. À quoi bon me débattre, à quoi bon résister ? Je te suivrai jusqu’aux frontières de la connaissance. Avec toi je découvrirai des horizons déchaînés, peuplés de créatures chimériques et de cauchemars familiers. […]
3 décembre : […] Quant à Goulitschian, il ne trouvera rien, j’en ai peur. Il est plein d’élan mais insensible à la beauté de notre quête. Je vois dans ses yeux que de nos recherches, il n’aperçoit que le caractère sordide. Comment lui montrer que nous sommes des artisans bénis des dieux pétrissant maladroitement quelque argile fabuleuse, des apprentis sorciers qui tentent gauchement d’apprivoiser la nature cataclysmique ? […]
28 janvier : Aujourd’hui, Igor, notre matière était un entretien que tu accordas voilà dix ans à un commentateur insignifiant. Nous avons distordu l’enregistrement selon toutes les aberrations magnétiques possibles. Un casque sur les oreilles, nous écoutions ta voix d’outre-tombe, rendue inintelligible par les traitements que nous lui faisions subir. Elle s’enflait et se dégonflait alternativement, elle résonnait en moi comme une corde de violon gémirait sous le vent. Il me semble que je l’entends encore.
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EXTRAITS D’UNE LETTRE
D’IGOR KRYBOLSKI
À SA MÈRE,
TATIANA VOLPIROVA (JUIN 1972)
J’ai reçu aujourd’hui une visite surprenante. Une douzaine de compatriotes sont venus me trouver dans notre petit pavillon de Gentilly (as-tu bien reçu les photos que je t’ai envoyées la semaine dernière ? As-tu vu comme le jardin est gentil ?). Nous avons d’abord parlé du pays, de la récolte de cette année qui s’annonce mauvaise, du camarade Petrovitch (tu sais, ce Nikholaï Petrovitch dont tu avais rencontré la mère à Leningrad. Eh bien, il est maintenant attaché d’ambassade au Pérou). Bref, c’était une discussion amusante entre gens que rapproche l’amour de notre beau pays.
Au bout d’une heure, le camarade Alexeï Prokoviev a brusquement changé de sujet. Il a expliqué qu’il parlait au nom de l’Association européenne des Soviétiques en exil. D’après ce que j’ai cru comprendre, il s’agit d’une organisation tout à fait sérieuse qui compte deux mille adhérents environ. Figure-toi que Prokoviev et ses amis ont l’intention de former un contre-gouvernement en France qui aurait pour objectif de critiquer l’action du camarade Brejnev et de révéler ce qu’ils appellent ses « exactions » au public occidental. Jusque-là, j’écoutais sans rien dire quand, tout à coup, Prokoviev m’a proposé un poste dans ce gouvernement.
Tu me connais, depuis la mort de papa, j’ai la politique en horreur. Et puis, je n’ai pas quitté Omsk pour accepter des responsabilités à Paris. J’ai donc refusé, très poliment pour ne pas leur faire de peine.
Ils se sont montrés très étonnés. Je crois qu’ils s’attendaient à rencontrer un militant du fait que j’ai passé quelques années dans l’équipe nationale. Ils sont revenus une fois à la charge et ils ont fini par se faire une raison. Ils sont repartis assez tard dans la soirée. Comme tu le vois, ma nouvelle vie ne manque pas de sel ! Enfin, je me serais bien passé de cette démarche : tu sais que je n’aime pas décevoir les gens.
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Pour des millions de jeunes Français confrontés à une douloureuse crise de leur identité, Igor Krybolski devint le symbole de la réussite modeste. Il incarnait l’épanouissement des facultés créatrices que porte en lui chaque adolescent, l’idéal de vie (un métier rémunérateur et passionnant, une épouse ravissante et spirituelle, un épagneul affectueux et un pavillon coquet à Gentilly) auquel aspiraient des jeunes gens, trop vite grandis, réalisant avec consternation que la société des adultes avait compté sans eux.
(Extrait de « Igor Krybolski : Porte-Parole d’une génération muette », article paru dans
Sociologica, no 71, février 1991.)
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EXTRAITS D’UNE LETTRE
D’IVAN GOULITSCHIAN
À DMITRI, SON COUSIN
D’EREVAN, 13 AOÛT 1979
Je t’avais raconté qu’il se trouvait des imbéciles pour douter de la pertinence de nos recherches. Je te laisse imaginer l’effet qu’a produit sur eux notre seconde découverte. Ils ont dû se rendre à l’évidence et admettre que le citoyen Krybolski faisait avec ses livres davantage pour la cause que toutes leurs simagrées d’intellectuels persécutés. À la suite de ce succès, on m’a adjoint deux aides qui me sont entièrement dévoués. Je me décharge sur eux de la part la plus ingrate de ma besogne. […]
Tu as peut-être appris par Boris que Sadarov avait démissionné. Il s’est retiré à la campagne, chez sa cousine Nastassia. Je crois que nos travaux l’ont beaucoup éprouvé nerveusement.
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EXTRAITS D’UN ARTICLE
COLLECTIF PARU
DANS LA REVUE FRANÇAISE
DE PHILOLOGIE, No 133,
MARS-AVRIL 1991, INTITULÉ
« SUR UN JOUEUR DE QUILLES »
[On a coupé les passages trop techniques qui eussent pu dérouter les lecteurs non avertis.]
Six mois après sa mort, il ne nous paraît pas inintéressant de revenir sur l’énigme posée par la double personnalité d’Igor Krybolski : double personnalité dont le plus grand nombre ne devina jamais qu’une seule facette. Le sport n’est pas le propos de cette revue, et encore moins le jeu de quilles, connu pour son édifiante stupidité. Si nous ouvrons aujourd’hui nos colonnes à la mémoire de Krybolski, ce n’est pas pour évoquer l’athlète, mais bien plutôt l’homme et le citoyen. Ou encore l’homme et le citoyen en tant qu’ils utilisèrent comme médium des techniques d’expression relevant de la philologie. Car, et c’est ce que nous tenterons de démontrer en quelques feuillets, Krybolski illustra de manière particulièrement frappante les théories les plus modernes développées par l’école de Leningrad (pour une bibliographie exhaustive sur le sujet, on se reportera à « Philologos : Séminaire de l’Ex-pression Pro-posée, septembre 1989 »). […]
On connaît l’histoire de Krybolski. Elle a été copieusement relatée dans les gazettes ces derniers mois : l’enfance à Omsk, le premier titre mondial, la naturalisation à la suite du mariage avec une ressortissante française. On ignore en revanche l’engagement politique de Krybolski, son action déstabilisatrice de longue haleine, ses menées souterraines contre le régime soviétique. Cet aspect mystérieux d’une personnalité ambiguë fut révélé par les remarquables travaux de Sadarov et Goulitschian. Quelles sont les circonstances ?
En 1972, l’Association européenne des Soviétiques en exil, présidée par Alexeï Prokoviev, proposa à Krybolski un portefeuille dans le contre-gouvernement qu’elle allait former. Le joueur de quilles refusa nettement en invoquant son manque d’intérêt pour la res publica. Mais Krybolski sous-estimait ses interlocuteurs : comment croire un instant qu’il pût se désintéresser d’une cause pour laquelle son père avait donné sa vie ? Comment croire encore qu’il fût insensible à des questions que les « chiens fous », ses camarades de l’équipe nationale, discutaient si passionnément (pour reprendre la terminologie populaire développée par Piotr Valkovski dans : L’expression politique sous Khrouchtchev : un apostolat périlleux) ?
Prokoviev aperçut la raison de ce mutisme : Krybolski avait laissé à Omsk sa mère à qui il était profondément attaché. Il craignait par une condamnation de l’équipe dirigeante d’attirer les foudres de sa police sur la malheureuse Tatiana Volpirova. Il fallait donc supposer qu’Igor s’exprimait par d’autres canaux, moins officiels et partant, moins dangereux.
Prokoviev chargea deux de ses collaborateurs, Fiodor Sadarov et Ivan Goulitschian, de soumettre l’ensemble de la production sémiologique de Krybolski à une investigation poussée. Les deux hommes devaient recueillir chaque témoignage émanant de leur compatriote pour en extraire le message qu’il leur adressait indirectement. En d’autres termes, il s’agissait de saisir ce qui, au-delà des inévitables mièvreries visant à endormir la vigilance de la police politique, constituait l’essence de la réflexion krybolskienne. Sans être des professionnels, Sadarov et Goulitschian n’étaient pas tout à fait des novices en la matière. Ils avaient suivi des cours de sémantique à l’Université de Moscou au cours desquels ils avaient pu s’approprier le vocabulaire philologique usuel. Pour compléter leur formation, ils reçurent d’anciens officiers du chiffre un enseignement destiné à leur rendre familières les techniques de codage les plus récentes. Ils s’initièrent également à la cabale juive avec Moché Navarent. Enfin, ils sollicitèrent le concours de notre distingué confrère Raymond Mallabert (dont les travaux actuels portent sur la géométrie des tropes chez Cicéron et Tite-Live).
Sadarov et Goulitschian commencèrent par les passages télévisés et radiodiffusés de Krybolski. Grâce à la complaisance de l’INA, ils purent se procurer copie de toutes les allocutions du joueur de quilles. Ils visionnèrent cent fois chaque bande, la faisant dérouler à l’endroit, puis à l’envers, accélérant ou ralentissant son déroulement. Dans son journal (K. : une quête, publié à compte d’auteur en 1978), Sadarov rend compte de ces fastidieuses séances de studio desquelles rien ne sortit jamais. Les premières tentatives s’étant soldées par un échec, on lança la seconde phase des recherches, qui consistait à éplucher l’intégralité des écrits de Krybolski. Celui-ci avait en effet publié quatre ouvrages techniques sur le jeu de quilles.
Nous savons depuis Fourier et sa décisive Herméneutique qu’un texte est infiniment plus riche qu’un simple enregistrement. Une raison en est que chaque mot a pu être pesé et réfléchi avant d’être imprimé (d’ailleurs Krybolski ne publia que quatre livres d’une centaine de pages en quinze ans, ce qui donne une idée de la réflexion que demanda chaque ligne), au lieu que, dans le flux de la conversation, nous sommes amenés à choisir des expressions ou des tournures qui dénaturent parfois notre pensée. Il est d’autre part extrêmement difficile, pour ne pas dire impossible, de crypter nos paroles au fur et à mesure qu’elles nous viennent, tandis que l’écrivain dispose de tout le temps voulu pour raffiner à l’envi son encodage. Qu’on nous permette de ne pas insister sur un sujet que d’autres ont mieux traité (nous renvoyons le lecteur intéressé à la synthèse fondamentale d’Alain Fagot « Qui parle quand je me tais ? », publiée dans le no 29 de la Revue française de Philologie). Sur un plan simplement pratique, le volume des écrits de Krybolski excédait largement celui de ses prestations orales et la multitude des mots permettait une infinité de combinaisons, de recoupements et de rapprochements. […]
Sadarov et Goulitschian eurent rapidement confirmation de la justesse de leurs hypothèses. Goulitschian remarqua qu’en mettant bout à bout les premiers mots de la septième ligne de chaque quarante-troisième page des quatre ouvrages de Krybolski, on obtenait la phrase : « Les chiens sont fous. » Énigmatique sentence : faut-il prendre le quatrième mot au pied de la lettre et en conclure que Krybolski désavouait l’action de ses camarades ; faut-il plutôt considérer ce truisme comme un mot de passe, un cri de ralliement, un jugement de valeur sur la race canine ?
Quelques mots avant tout sur les instruments employés. Malgré leurs origines slaves, Sadarov et Goulitschian choisirent d’utiliser les derniers travaux de l’école américaine, popularisés en Europe par la traduction commentée de notre confrère Jean-Claude Cornillaud. [Suit une digression technique assez longue.]
Il fallut attendre trois longues années la seconde découverte, qu’il convient encore une fois de porter au crédit de Goulitschian. En permutant les lignes de la page 16 de Quelques conseils à l’usage des débutants, il obtint cette question d’une admirable concision : « Pourquoi un tel aveuglement ? » Le mot aveuglement, peu courant dans ce genre de littérature, provenait du deuxième alinéa : « Après plusieurs parties, il arrive en effet que la sueur ruisselle sur le front et dégouline dans les yeux, provoquant un aveuglement momentané. Avec son bandeau, le joueur averti s’essuiera périodiquement le front et les tempes. »
Notons au passage que le procédé utilisé (permutations successives selon les préceptes de l’école de Leningrad) semble à première vue relativement simple, si on le compare à la technique de sélection bidimensionnelle (mots choisis simultanément dans plusieurs ouvrages) de l’école de Chicago, qui permit la première découverte. Oserons-nous proposer le théorème selon lequel la transparence de l’encodage est bien souvent inversement proportionnelle au temps nécessaire à la retranscription du texte original ? (Ce sera d’ailleurs le sujet d’un article à paraître dans notre prochain numéro, daté mai-juin 1991.)
Les recherches se poursuivent, sans nouveau succès depuis cinq ans, mais l’optimisme affiché par le gouvernement en exil nous autorise à espérer quelque nouvelle découverte dans les mois prochains. Alors le mystère sera dissipé et la pensée d’Igor Krybolski éclatera au grand jour.
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