Les funambules

Antoine Bello · Chapitre 4 sur 20

Pages du PDF

Les funambules

Chapitre 5

Nicholas entreprend de tailler la cuisse droite de Paul. Celle-ci supporte tout le poids du corps et ressemble encore à un pilier entre la hanche et le genou, sans grâce ni finesse. Plus Nicholas la regarde, plus il sent distinctement que la jambe de Paul ne peut pas rester dans cet état. Kreuzer le lui a d’ailleurs bien fait comprendre en lui indiquant qu’elle serait son prochain travail et constituerait une étape supplémentaire dans son apprentissage de l’anatomie.

Pour Kreuzer, la maîtrise du mannequiniste se mesure avant tout à son respect des données anatomiques. Quand je suis lassé de ses commentaires incessants, il me donne les grands peintres en exemple. Léonard de Vinci, Michel-Ange, Picasso n’ignoraient rien des fonctions des organes, des muscles, des tendons, Sur bien des points, ils auraient pu en remontrer à des chirurgiens eux-mêmes, Quel travail il faut pour en arriver là ! Chacun d’eux a tracé des milliers d’esquisses, passant des heures devant des modèles à scruter la moindre raideur, la plus petite excroissance, Comme des sculpteurs qu’ils étaient aussi, ils s’approchaient, demandaient à toucher, à soupeser, à évaluer, Et quand les modèles refusaient de se laisser examiner d’aussi près, ils se mettaient nus et prenaient des poses devant leur miroir.

Je n’ai jamais beaucoup goûté l’anatomie. Kreuzer m’exhorte inlassablement à suivre les cours que donnent ses collègues de l’Académie des arts. Toujours, je trouve un prétexte, une course plus importante à faire, un travail urgent à terminer. Kreuzer n’est pas dupe : pour lui, la notion d’urgence n’existe pas, il ne s’est jamais engagé sur aucun délai, ses mannequins sont prêts quand il les juge tels. Il m’arrive toutefois de jeter quelques croquis sur le papier avant de me lancer dans un passage particulièrement difficile. Kreuzer, lui, ne s’embarrasse plus d’ébauches depuis longtemps. Le soutien du papier ne lui est plus d’aucune aide. Dans sa jeunesse, bien entendu, il s’est appliqué à lui-même les préceptes qu’il tente à présent de m’inculquer. Sur ma demande, il m’a fait voir des carnets couverts d’études dont les plus anciennes remontent à son séjour chez Blamstift. Dorénavant, seul le contact avec le bois lui est agréable. Contrairement à moi qui prend toujours quelques mètres de recul pour juger de mes efforts, mon maître s’approche du mannequin jusqu’à l’étreindre et fait courir ses mains sur les flancs, le visage, les jambes. Il a ses repères au bout des doigts quand je ne les ai pas encore sous les yeux.

Lors de leur première discussion, l’ignorance de Nicholas en matière d’anatomie effraya Kreuzer. Aujourd’hui pourtant, elle est en passe d’être comblée. Si Nicholas rechigne à fréquenter les bancs de l’Académie des arts, il retient en revanche toutes les leçons de Kreuzer. Plus intuitif que ce dernier par certains côtés, il se soucie moins de mettre un nom sur chaque muscle ou de connaître le nombre exact d’os que contient le pied. Par contre, il fait preuve d’une attention redoublée quand Kreuzer décompose devant lui le travail de la jambe pendant la course, la torsion du bras qui se lève vers le ciel, la naissance de la cavité que creusent entre elles les omoplates saillantes. Je suis las par avance des cours empesés que dispensent les professeurs en blouse blanche. Pourquoi irais-je les écouter quand le plus grand de tous les mannequinistes travaille à mes côtés et ne me juge pas indigne de partager ses trouvailles ?

Au ciseau très fin, Nicholas a rectifié la ligne de la jambe de Paul. Il lui a fallu près de deux heures pour affiner l’intérieur, bomber l’arrière, insuffler de la vigueur à cette colonne de bois. La poussière jaune s’est déposée sur ses chaussures. Il n’est pas mécontent du résultat. Ainsi campé sur sa jambe droite, Paul dégage une impression de puissance tranquille, de sérénité vaguement goguenarde. Peut-être faudrait-il dégager le genou davantage. C’est difficile à dire. Celui qui travaille le bois ne peut revenir en arrière. Il doit être d’autant plus circonspect et réfléchir à deux fois avant de pratiquer un amincissement irréparable. Nicholas, sur cette jambe, a atteint sa limite. Il entrevoit les améliorations qui sont encore nécessaires mais, faute de références plus tangibles, il ne se sent pas de taille à les apporter seul. Tout à l’heure, Kreuzer sera de retour. En passant la porte de l’atelier, il notera d’un coup d’œil l’intervention de Nicholas. Il s’approchera lentement de Paul puis il en fera le tour dix fois, regardant tantôt la jambe, tantôt l’assise du buste et la position du bassin. Il saisira la cuisse entre ses paumes, appréciant la santé du bois, sa souplesse, son élasticité. Nicholas, veux-tu me donner mon ciseau ? demandera-t-il machinalement. Nicholas s’empressera d’obéir, sans quitter des yeux la jambe de Paul, soucieux de garder l’image de ce membre imparfait, en cours. Alors, en trois coups brefs, Kreuzer gommera la rondeur exagérée de la rotule, creusera brusquement l’arrière du genou, soulignera le travail des adducteurs. Quand Kreuzer s’écartera, Nicholas découvrira avec émerveillement Paul tel qu’il l’avait imaginé, mais aussi tel qu’il se sentait incapable de le sculpter. Il pensera que trois coups de ciseau le séparent encore de son maître.

OceanofPDF.com