Les funambules
Chapitre 6
Les dix coups de Saint-Paul marquent l’heure de la pause. Chaque jour à dix heures, Kreuzer et Nicholas laissent leurs instruments et s’attablent dans un coin de l’atelier. Ils recommencent à entendre les voitures, les conversations, les marteaux des ouvriers. Kreuzer se lave les mains tandis que Nicholas prépare le café, sur une vieille machine allemande que son maître traîne avec lui depuis des dizaines d’années. La pause dure trente minutes, pendant lesquelles Kreuzer ne dédaigne pas de discuter. Il pose des questions à Nicholas sur sa soirée de la veille, sur ses travaux, sur ses parents.
Kreuzer n’a plus de famille. Son père et son frère furent tués sur le front russe. La mère ne leur survécut pas longtemps. En 1943, elle partit s’installer chez une amie à Rostock. En 1946, alors qu’il était établi en Angleterre depuis neuf ans, Kreuzer vit revenir une de ses lettres. L’enveloppe était barrée d’un « décédée » à l’encre rouge. Les obsèques avaient eu lieu quatre jours plus tôt. Kreuzer n’avait ni oncle ni tante ; du jour au lendemain, il se retrouva seul.
Je n’ai jamais osé demander à mon maître pourquoi il n’était pas rentré en Allemagne entre 1937 et 1946, ou au moins après la défaite allemande, lorsque son retour sur le sol allemand ne l’exposait plus à une incorporation forcée. Il semblerait que les liens qui unissaient Kreuzer et ses parents aient toujours été assez lâches. Mon maître parle plus volontiers de Blamstift que de son père. Outre son savoir, le premier lui prodigua vraisemblablement une affection très supérieure à celle que Kreuzer pouvait trouver chez lui. Surtout je crois Kreuzer très éloigné de toute préoccupation familiale. Pour qui se penche sur sa vie avec le recul suffisant, il est clair que mon maître se consacra presque exclusivement à ses mannequins. C’est d’ailleurs peut-être chez ceux-ci qu’il faudrait chercher les véritables descendants de Kreuzer, en tout cas les êtres qui mobilisèrent le plus son énergie et sa tendresse. Dans la hiérarchie des relations naturelles, Kreuzer se pose davantage en père de ses mannequins qu’en fils de ses parents.
Il serait exagéré de prétendre que mon maître souffre de l’absence d’une famille. La détermination avec laquelle il a écarté cinquante ans durant tout dessein matrimonial prouve assez qu’il s’accommode parfaitement de sa situation. Cependant, j’ai remarqué qu’il aime m’entendre parler de mes parents ou de mes sœurs et qu’il amène parfois délibérément la conversation sur ce terrain. Je visite les miens trois ou quatre fois l’an. Ma famille n’est pas grande mais nous sommes très proches les uns des autres et les rares occasions que nous avons de nous réunir sont toujours prétextes à des soirées joyeuses, chaleureuses, interminables. Lorsque je suis entré chez Kreuzer, mes parents ignoraient jusqu’au nom de celui-ci. Après avoir pris leurs renseignements, ils furent pleins de fierté à l’idée que leur seul garçon apprendrait son métier du plus grand mannequiniste qu’ait connu l’Angleterre. Nos repas se transformèrent en séances de questions, questions sur Kreuzer, sur son histoire, ses goûts ou ses relations. Car j’ai pu constater que mes parents, comme beaucoup de profanes, sont plus curieux du personnage que de son œuvre. C’est en vain que je tenterais de leur montrer les mérites de Paul ou de Linda. Seuls les intéressent le prix qu’en donnent les musées ou l’aménagement de notre atelier sous les toits. Je mentionne quelquefois devant mon maître cet intérêt dont il est l’objet. Kreuzer n’est pas homme à se laisser flatter. Il me semble cependant qu’il apprécie de nourrir la conversation de mes parents, quand bien même celle-ci se situe hors de toute préoccupation artistique.
Il est quelque chose de plus surprenant encore que le peu de liens familiaux que conserva Kreuzer en traversant la mer du Nord. Mon maître n’a jamais eu d’amis. Il n’a jamais fait la moindre référence à une liaison, à un commerce un peu régulier, et encore moins à une véritable amitié. Indifférent à son image, Kreuzer ne se soucie pas d’entretenir des relations avec le milieu critique. Seul ou presque sur le terrain du mannequin, il ne fraie guère avec ses collègues, d’autant moins d’ailleurs qu’il n’en est pas un qui ne se soit honteusement approprié ses méthodes. Mais c’est surtout dans la vie de tous les jours que mon maître révèle le plus son incapacité à engager une relation amicale avec qui que ce soit. Il ne sort plus que pour escorter ses mannequins en leurs nouvelles demeures. Sitôt rentré de Los Angeles ou de Paris, il se terre à nouveau pour de longs mois au cours desquels il m’encourage à sortir mais refuse toujours de m’accompagner. Il connaît à peine son voisin de palier et encore plus mal sa concierge. Quant à la jeune fille qui lui apporte ses repas, il n’a jamais pu mémoriser son prénom, ce qui lui vaut dans l’immeuble la réputation d’un homme égoïste et sans cœur. J’ignore si cette impression est fondée ; je comprends en tout cas que certains aient pu la former.
En fait, Blamstift fut probablement le seul être qui impressionna véritablement Kreuzer. Je ne connais de leurs rapports que ce que mon maître a bien voulu m’en dire. La part manquante, je l’imagine à partir de nos propres relations car j’aime à croire que Kreuzer fut à Blamstift ce que je suis pour lui aujourd’hui, un apprenti consciencieux, inquiet à l’idée que pourrait disparaître un jour un savoir si précieux, prêt à tous les sacrifices pour en assurer la pérennité.
Seul attablé, Nicholas boit son café à petites gorgées. La demi-heure qui lui semble d’ordinaire si courte n’a jamais été aussi longue. Il regrette Kreuzer et ses questions, ses digressions souvent surprenantes, sa saine fatigue au cœur de la matinée. Il se demande si son maître arrivera enfin. Il est tout de même la demie de dix heures à présent. Kreuzer n’est pas coutumier de semblables escapades. Sans doute aura-t-il reçu un appel la veille au soir lui demandant de prendre sa journée et d’accourir pour un événement rare.
Oui, en vérité, Blamstift fit beaucoup pour mon maître, jusqu’à ce qu’il disparaisse prématurément dans les circonstances que l’on sait, ou plutôt que l’on ne sait pas, ravi un matin à son atelier par une force inconnue, sans explications ni raisons. Si Blamstift vivait encore, lui pourrait nous dire quel adolescent était Kreuzer. (Avec la meilleure volonté, je ne puis remonter au-delà de l’adolescence de mon maître. La puérilité lui est étrangère comme au moine l’insolence. Sur ses traits transparaît une gravité telle qu’elle n’a pu lui venir avec l’âge, il faut croire qu’elle a marqué son visage dès le premier jour.) Mais si Blamstift vivait encore, qui sait si Kreuzer n’officierait pas toujours dans son ombre ?
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