Les funambules

Antoine Bello · Chapitre 2 sur 20

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Les funambules

Chapitre 3

Nicholas s’installe devant Manikin 97 – Linda. Le mannequin est debout, juché sur un socle de bois d’une vingtaine de centimètres de haut. Il est bien d’aplomb, les pieds reposent à plat sur le bois, parallèles, légèrement écartés. Pour l’instant, Nicholas se tient face au mannequin. Il le regarde. Les deux visages se touchent presque. Les traits de Nicholas sont plus grossiers que ceux de Linda. La mâchoire, les joues, le nez, semblent découpés au ciseau, les cheveux bruns qui tombent sur la nuque s’arrêtent comme tranchés par le couperet d’une guillotine. Les traits de Linda sont encore incertains. Le bas du visage reste à modeler presque entièrement. Mais déjà, les yeux, les tempes creuses et le front doucement bombé prêtent au mannequin une grâce surnaturelle.

Kreuzer n’est pas beau. Ses traits sont encore plus marqués que les miens. Quand je l’ai rencontré pour la première fois, j’ai d’abord cru qu’il n’avait pas d’yeux. Ce n’est qu’en m’approchant pour le saluer que j’ai fini par les dénicher au fond d’orbites interminables, des yeux noirs comme du charbon. Du moins, c’est ce que je crois. Ils sont peut-être bleus ou verts après tout, enfoncés comme ils le sont, on ne saurait se prononcer de façon définitive. Le nez est plus raide qu’une falaise. Une falaise longue et fine, dentelée, une aiguille pour ainsi dire. Quant aux lèvres, je serais bien en peine de les qualifier, Kreuzer n’en a pas. Mais une bouche n’a pas besoin de lèvres quand on y pense. Des dents, une langue, sont autrement précieux. Les lèvres ne sont qu’un ornement, un luxe. De même pour les oreilles : le conduit est utile mais toute la chair qui l’entoure est parfaitement superflue. D’ailleurs, Kreuzer n’a pas d’oreilles. Ça ne l’empêche pourtant pas d’entendre. C’est bien simple, rien ne lui échappe. Parfois, il pose son ciseau et me dit : Écoute le bois qui joue. Je tends l’oreille pour ne pas le peiner. À part moi je pense : A-t-on déjà entendu du bois jouer ainsi sans raison ?

Physiquement, Kreuzer est une sorte de monstre et pourtant, il s’entête à sculpter des mannequins toujours plus beaux et plus lisses. Monstre est sans doute un mot un peu fort mais enfin, il faut admettre que son visage en effrayerait plus d’un s’il n’était pas aussi célèbre. Mais les hommes laids sont attirés par la beauté, c’est établi depuis longtemps. Je suppose qu’ils espèrent ainsi oublier leur disgrâce. J’ignore si c’est là le motif de Kreuzer, mais dans son cas, le combat est perdu d’avance. Chacun de ses mannequins est un peu plus beau que le précédent, chaque année qui passe creuse encore davantage son visage, en fait une sorte d’ébauche improbable, de caricature.

Nicholas se détourne de Linda. Le retard de son maître ne le dispense pas de se mettre au travail. Il a déjà perdu près d’un quart d’heure à rêvasser. Il dispose sur une table les outils et les préparations dont il va avoir besoin. Il sait dans l’atelier la place de chaque chose. Machinalement, il choisit un pinceau dans toute une botte, un chiffon dans un amas de tissus. Linda le regarde aller d’un bout à l’autre de la pièce, déboucher les bouteilles d’enduit et en mélanger les contenus au fond d’un bol.

La première heure est consacrée à la préparation du mannequin. On ne saurait violenter le bois sans l’avoir apprivoisé. Dans les jours qui suivirent son arrivée, Nicholas l’apprit à ses dépens. Il s’étonnait de voir les morceaux de bois casser sous ses doigts, craquer au moindre déplacement. Il y avait pis, l’ébène, l’acajou, résistaient au ciseau. Ils se dérobaient dès qu’ils sentaient la lame se poser sur eux. Quand, finalement, ils se laissaient tailler, ils se dispersaient en copeaux grossiers et épais qui venaient parsemer le plancher. Nicholas pestait. Il trouvait le bois tantôt trop friable, tantôt trop dur, rebelle à toute incision. À ses côtés, Kreuzer sculptait dans la facilité. Nicholas le voyait repérer une excroissance gênante. Aussitôt, le ciseau se mettait en mouvement. Il ne semblait rien faire d’autre que de suivre le contour de la saillie mais derrière lui, le bois était soudain lisse. Les copeaux de Kreuzer étaient à eux seuls des œuvres d’art, réguliers, discrets, légers. Quand la place de Nicholas ressemblait à un champ de bataille, celle de Kreuzer paraissait recouverte d’une fine poussière brune.

Je ne pouvais pas croire que j’étais si maladroit. Au bout de quelques jours, j’ai demandé à Kreuzer si je m’y prenais vraiment si mal. Non, tu es plutôt plus habile que je ne m’y attendais, Mais tu n’arriveras à rien si tu continues de maltraiter ta bille de la sorte, Si le bois casse sans cesse, c’est qu’il n’est pas prêt, Il est temps pour toi d’apprendre les rites. Sous le terme de rites, Kreuzer regroupe toute une série d’opérations indispensables pour la préparation du bois. D’après lui, le bois est vivant, il a besoin de manger, de respirer et de s’épanouir comme nous. Pour se prêter au ciseau, il doit être nourri, chaud et souple. Kreuzer compare le bois à un danseur qui, s’il avait le ventre vide, se blesserait à la première erreur. Que le bois soit vivant, c’est une chose. Tous les menuisiers savent cela. Mais je n’aurais jamais imaginé qu’il fallait continuer à le nourrir. Il y a tant de choses que j’ignore. Dans les premiers temps, j’arrivais à l’atelier à huit heures et je m’étonnais de trouver Kreuzer déjà à l’ouvrage. Lorsqu’il me parla des rites, je compris qu’il commençait sa journée une heure avant moi et enduisait les mannequins sur lesquels il allait travailler d’une crème noirâtre de sa composition.

Il prépare cette crème le dimanche, seul jour de la semaine où il est défendu de toucher aux mannequins. Un jour que j’avais une étude en retard, je voulus travailler quand même. Kreuzer s’y opposa catégoriquement. Tu crois sans doute que c’est pour te ménager que je défends de travailler le dimanche, Tu te trompes, jeune comme tu es, je me doute bien que tu serais capable de travailler la nuit s’il le fallait, Ce sont les mannequins qui nous demandent de nous arrêter de temps en temps, Ils ont beau avoir l’air plus solides que nous, ils sont infiniment plus fragiles. Au début, certaines idées de Kreuzer me parurent étranges. J’ai appris à les respecter, en comprenant qu’il ne laissait rien au hasard, qu’il avait déjà pensé à tout. Chaque fois que je m’étonne d’une habitude, d’un aménagement de l’atelier, sa réponse, toujours immédiate et argumentée, montre qu’il a commencé à réfléchir à toutes ces questions avant que ma mère ne rencontre mon père.

Le dimanche matin, Kreuzer et moi partons dans la forêt. Kreuzer a une vieille voiture toute déglinguée mais qui roule encore bien. Il s’arrête au départ d’un chemin qui s’enfonce dans les bois. À mon arrivée il y a quatre ans, je ne connaissais rien à la botanique. Sans se démonter, Kreuzer m’a révélé les propriétés des herbes et des plantes. Chacune a un pouvoir qui lui est propre, il les connaît toutes par leurs noms latin, allemand et anglais. Je me suis souvent demandé d’où il tire son savoir. Il n’a pas eu l’occasion d’étudier. À l’âge de quinze ans, il était en apprentissage ; depuis il ne s’est consacré à rien d’autre qu’à ses mannequins. Pourtant sur une foule de sujets il est intarissable. Un matin que nous cueillions ensemble les plantes, les feuilles, les aiguilles ou les pignes de pin qu’il me désignait, Kreuzer m’a dit qu’il n’avait pas véritablement besoin d’autant d’espèces différentes. Il a eu cette parole bizarre : Ce qui est important, c’est de rendre au bois l’air de la forêt, L’idéal serait de sculpter en plein air afin que le bois soit battu aux quatre vents. Je lui ai demandé pourquoi il ne tentait pas l’expérience. C’est impossible, J’ai déjà essayé il y a très longtemps de cela, j’avais sorti Manikin 12 et je l’avais posé au milieu des fleurs et des oiseaux, Mais je ne pouvais rien en faire, il n’arrêtait pas de bouger, de se gonfler et de se rétracter comme s’il était en train de respirer. Voilà qui ressemble bien à Kreuzer. Tout ce qui pourrait l’aider à sculpter ses mannequins, il l’a tenté d’une façon ou d’une autre. Si quelqu’un lui disait que son ciseau glisserait mieux sous l’eau, il s’accrocherait à Manikin 99 par la cheville et se précipiterait avec lui dans la Tamise séance tenante.

Nicholas ramasse la crème du bout des doigts puis en dépose une noisette sur le visage de Linda. Il suit méthodiquement les contours du front, de la mâchoire, du crâne. La crème est plus foncée que le mannequin, mais très vite, elle disparaît sous les doigts de Nicholas pour pénétrer le bois. Nicholas prend son temps. Pour agir efficacement, la lotion doit être appliquée lentement, intensément. À présent, le visage de Linda resplendit, les pommettes, les pupilles, brillent d’un éclat magnifique. Nicholas plonge les mains dans le bol. Cette fois, les mains sont couvertes de crème, des paumes jusqu’au bout des doigts. Elles se lèvent et s’abattent sur le buste de Linda dont elles accompagnent les formes encore indécises. La crème se déploie en grandes traînées sombres. Nicholas l’étale sur les flancs de bois, sans un bruit, sans jamais faire chanceler le mannequin. Ses mains vont et viennent, s’attardent sur le haut des épaules, glissent peu à peu sur les seins, les côtes, les hanches dans un massage en apparence désordonné mais qui finit par couvrir tout le corps, l’intérieur des cuisses, le creux de l’avant-bras. Les yeux de Nicholas sont ailleurs. Depuis longtemps, il n’a plus besoin de regarder Linda pour en épouser les lignes. Les mains de Nicholas sont infiniment plus savantes que ses yeux, elles connaissent des détails qu’ignore le regard le plus perçant, elles savent l’allure de la jambe, la distribution des chairs, la résolution qu’elles lisent à la pointe du menton. Les mains de Nicholas ont appris à se passer de leur maître. Dans les rites, elles se libèrent, elles parcourent le bois, indifférentes aux paroles qu’échangent les deux hommes. C’est du jour l’heure privilégiée où Kreuzer et Nicholas peuvent discuter librement, de leur soirée, des diverses tâches qui les attendent, des souvenirs du temps jadis, tandis que leurs quatre mains sont tout entières occupées des mannequins, les caressent, les nourrissent.

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