Les funambules
Chapitre 8
Les pâtes, lotions et crèmes que prépare Kreuzer le dimanche ont toutes une fonction différente. L’une nourrit le bois, une autre l’assèche, une troisième le rend luisant comme un trottoir mouillé. Pour l’heure, Nicholas est occupé à masser la cuisse de Paul avec une préparation qu’il a trouvée sur une étagère de l’atelier. Selon Kreuzer, la réussite de Manikin 96 dépendra de l’impression de puissance qu’il dégagera. Les bras croisés, la cuisse tendue participeront évidemment de cette impression. C’est pourquoi il importe d’en souligner la force, la masse.
Nicholas ne parvient pas toujours à distinguer l’effet de la crème sur le bois. Quand il s’en ouvre à Kreuzer, celui-ci répond que l’œil voit des choses que le cerveau ignore. Un mannequin représente la synthèse de mille détails, apparemment anodins, mais qui concourent à la perfection de l’ensemble. Manikin 66 – Gilles – est une illustration de cette théorie. Une étude attentive de ses proportions ne révèle rien d’anormal. Gilles n’est ni trop grand ni trop petit, il a des bras épais mais sans exagération, le ventre est presque plat. Pourtant, Gilles est Homme flasque. En le voyant, on le trouve immanquablement adipeux. Cette chair qui, chez un autre, habillerait harmonieusement l’ossature paraît ici superflue, obscène. Une intuition étrange souffle au spectateur que Gilles devrait être squelettique, que sa corpulence est usurpée. C’est ainsi que Gilles est devenu Homme flasque, sans que personne ne s’y oppose, tant ce nom semblait naturel à tous.
Le secret de Gilles vient en grande partie de la dernière couche de vernis qui fut appliquée sur le bois. Ce vernis que Kreuzer avait mis au point spécialement pour la circonstance a de surprenantes propriétés. Il rend les masses inertes, presque inutiles. La vie et la légèreté abandonnent le bois ; ne restent que la pesanteur et la mort. C’est ainsi : le mannequin est mort, il est épais tout en étant mince, il est à la fois gras et musclé. Mais Gilles n’est qu’un exemple. Chaque réalisation donne à Kreuzer l’occasion de mener de nouvelles recherches. Car tous ses mannequins présentent une particularité technique, parfois invisible pour le profane, mais qui suffit à les distinguer de la production médiocre du reste de la profession. Certaines avancées sont plus significatives que d’autres. Le vernis de Gilles constitue un des plus beaux succès de Kreuzer, en ce sens qu’il altère l’apparence sans porter atteinte à la réalité du bois. Mais, d’autres trouvailles ne sont pas moins dignes d’admiration. Il y eut cette décoction qui augmentait la densité du bois en le contractant et donna au musée du Louvre l’extraordinaire Homme recroquevillé. Là encore, la performance est moins dans le travail de sculpture que dans les procédés qui en modifient la présentation : Manikin 73 – Lucas – n’est pas un gringalet au sens propre du terme. Pourtant, on a l’impression à le regarder que ses épaules rentrent en dedans, que sa tête s’enfonce dans son cou, que ses jambes ne demandent qu’à se dérober sous son tronc. Lucas s’excuse de vivre. Son attitude est une prière pour qu’on l’aide à disparaître de la surface de la terre. Et que dire de la Femme hâlée – Manikin 29 –, Eve, pour qui Kreuzer eut l’idée d’une lotion qui modifie la couleur du bois en fonction de la lumière ? Il procéda à d’innombrables essais de composition et de concentration des ingrédients. Il souhaitait que la transformation ne soit pas trop brutale : elle devait plus ou moins respecter la vitesse du cycle naturel. De fait, il faut exposer Eve plusieurs heures en pleine lumière avant que sa peau ne commence à se teinter. Après quelques jours de ce traitement, le bois est complètement brun, de cette couleur inimitable du hâle véritable qui va de pair avec de légères craquelures à la commissure des lèvres. Dès qu’on replonge Eve dans la pénombre, la peau redevient plus claire jusqu’à retrouver finalement sa couleur orangée, presque jaune. L’entreprise de cosmétiques qui possède Eve l’a exposée sur un piédestal dans le hall de son siège, face à d’immenses baies vitrées qui reçoivent toute la lumière du jour. Chaque été, le soleil brunit la peau d’Eve dont le visage lisse et plein décore les publicités des magazines.
Les traits du Jeune Homme blême sont tirés jusqu’à la limite. Sept nuits d’affilée, Kreuzer enduisit la peau de Manikin 36 – Ray – d’une potion pierreuse qui étouffait le bois jusqu’à lui faire rendre la moindre goutte d’eau qui se cachait en ses pores. Au matin, Kreuzer époussetait le gravier, emmenant avec lui l’humidité du mannequin. Une semaine de ce traitement donna à Ray l’air terreux et misérable de ceux que le sommeil a quittés ; ses joues se creusèrent, le sang abandonna ses lèvres, ses yeux grands ouverts devinrent aussi expressifs qu’une bûche.
Il est certains sujets que Kreuzer refusera toujours de traiter. On ne l’imagine pas donner un Homme hilare ou une Vieille Femme en pleurs. Non qu’il en soit incapable : la maîtrise qu’il affiche dans toutes ses réalisations suffit à prouver qu’il excellerait dans cette veine comme il excelle dans celle qu’il s’est choisie. Simplement, Kreuzer n’entend pas figer des actions, des mimiques ou des expressions. Il est à cent lieues de ces photographes qui se sont fait une spécialité de saisir le moment qui passe, de témoigner de la fugacité de l’instant. Kreuzer tente d’appréhender l’homme dans chacune de ses possibilités fondamentales. L’homme hilare ne l’est qu’un temps et la femme en pleurs bientôt se consolera. Mais l’homme flasque, lui, l’est pour toujours. Enfant déjà, ses parents pinçaient ses flancs replets : sa silhouette a eu beau s’amincir avec l’âge, elle conserve cette lourdeur qui n’a rien à voir avec le poids, cette grasseur qui lui colle aux os comme un destin. Kreuzer n’a pas cherché à représenter un homme flasque, il a voulu explorer une possibilité de l’homme, l’homme en tant qu’il peut être flasque. De même, la posture de l’Homme recroquevillé n’a rien de passager. Lucas n’est pas replié sur lui-même sous l’effet du froid ou de la peur, il est recroquevillé comme celui pour qui la vie entière n’est que froid et peur. Voilà pourquoi il importe tant de doter chaque mannequin d’un fond qu’il partage avec tous les autres mannequins : la base est commune, seuls diffèrent quelques traits, une corpulence ou le grain d’une peau.
C’est dans ce sens que Manikin 96 – Paul – détonne un peu avec la production de Kreuzer à ce jour. Deux bras qui se croisent sont un début d’engagement, ils préludent à une remarque narquoise, à un affront irréparable. On peut supposer de Paul qu’il s’apprête à provoquer un homme en duel alors que personne ne se hasarderait à émettre la moindre hypothèse sur Gilles, sur Lucas, sur Angela. Mais cette liberté même que s’autorise Kreuzer aujourd’hui est là pour nous rappeler à quel point les limites qu’il se donne depuis cinquante ans sont étroites.
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