Les funambules
Chapitre 14
Nicholas marche à pas lents. Il n’a pas vu passer la journée mais déjà la soirée lui semble interminable. Souvent il dîne en compagnie de Kreuzer. Les deux hommes ne se séparent que pour aller prendre un peu de repos, avant de se retrouver quelques heures plus tard. Ce soir, Nicholas est seul. Il s’apprête sans aucune joie à retrouver sa chambre froide et exiguë, ses livres et ses carnets. Aussi traîne-t-il le long des rues, et du pied il retourne la moindre feuille, comme s’il attendait qu’elle lui indique la façon d’occuper sa soirée. Il fait aussi un grand détour, quittant les ruelles trop sombres pour longer Hyde Park d’où lui parviennent des rumeurs qui lui tiennent un instant compagnie.
Enfin, il atteint sa rue, dans laquelle passent des couples qui s’en vont dîner. Il traverse pour gagner son immeuble. Par une chance extraordinaire, sa logeuse ne monte pas la garde. Comme tous les soirs, il doit pousser la porte de l’épaule tant elle est lourde. Il habite au troisième étage. Il gravit les marches deux à deux, mais avec une certaine lenteur, comme pour montrer que sa hâte n’est qu’illusion.
Il s’étonne de n’avoir à tourner qu’une fois sa clé dans la serrure pour actionner la clenche. Mais, en franchissant le pas de la porte, il comprend que tout est normal, que Kreuzer en entrant a simplement tiré la porte derrière lui.
Le maître est assis dans un grand fauteuil, présentant son profil à Nicholas, fixant au mur un point invisible entre deux fissures du plâtre. Il est habillé d’un pantalon de velours, d’une chemise blanche et d’un gilet noir. Ses deux avant-bras s’appuient sur les accoudoirs, les doigts repliés au bord du bois. Les jambes ne sont pas croisées, les pieds reposent bien à plat sur le sol. Une veilleuse éclaire modestement la pièce.
Nicholas respecte le silence de Kreuzer : il laisse toujours à son maître le soin de prononcer la première parole de la journée. Il se débarrasse de son manteau qu’il pose sur le lit puis tourne ses mains vers le radiateur. Il se trouve maintenant face à Kreuzer et soutient son regard noir, venu du fond d’orbites sans fin. Le maître dégage une impression d’immense sérénité qui occulte l’espace d’un instant la laideur de sa physionomie. Il regarde Nicholas mais ses pensées sont ailleurs, loin derrière l’épaule du jeune homme, au-delà des murs de la chambre et de cette rue misérable. Ses traits vieillis et creusés prennent enfin tout leur sens. Le nez mince et raide comme une falaise de pierre, les lèvres fines, presque inexistantes, la mâchoire osseuse sont comme des épures jetées à la diable sur le papier, installant en trois coups de crayon la caricature d’un personnage au bord de disparaître, l’artisan hideux, ravagé, conscient de sa fin prochaine et recueilli à son approche.
Nicholas fait deux pas en direction de Kreuzer puis s’arrête. Dans les traits du maître, il lui a semblé reconnaître le mutisme de Samuel, cette intensité douloureuse dans l’expression qui commande le respect. Mais les bras tendus vers l’avant évoquent Edith et sa tranquille assurance. Paul et sa pose narquoise. Linda et sa grâce surnaturelle. Nicholas saisit tout cela en quelques secondes et soudain l’emplit la crainte que ne meure son maître, qu’il ne soit mort déjà, enfoncé dans son fauteuil et regardant fixement un point qui n’existe pas.
Nicholas avance la main. Elle se referme sur du bois.
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