Les funambules
Chapitre 13
Nicholas pose son couteau. Il a fini de strier les lèvres d’Edith. Il a creusé plus d’une centaine de sillons, dont les plus larges n’ont pas un dixième de millimètre d’épaisseur, dont aucun ne ressemble à son voisin. Il pense avoir fait du bon travail. Pour s’en assurer, il va jusqu’à Samuel et compare ses lèvres à celles d’Edith. Il ne perçoit aucune différence mais sans doute Kreuzer en verrait-il une, infime, insignifiante. Pour le maître, il n’est pas une opération qui ne trahisse, même faiblement, l’habileté de son auteur.
Nicholas trempe le doigt dans un petit pot blanc, plein d’un vernis à l’étrange consistance, compact et léger à la fois. Il lisse délicatement les lèvres d’Edith en veillant à ce que le vernis ne se dépose pas dans les crevasses. Les lèvres brillantes semblent offertes au ciel, elles éclairent tout le visage. Le sourire d’Edith y gagne une certaine ferveur.
La nuit est tombée. Dans ce quartier de bureaux, les rues sont rapidement calmes, peu fréquentées par les promeneurs, délaissées par les employés qui prennent le bus ou le métro pour rentrer chez eux. Nicholas se penche à la fenêtre grande ouverte. Il ne reste que quelques lumières allumées dans les immeubles en face ; la chaussée est déserte ; au coin de la rue, un buraliste baisse le rideau de son magasin. Nicholas se retourne. Les contours d’Edith disparaissent peu à peu dans l’obscurité, ses membres s’effacent un à un dans la nuit, seules ses lèvres retiennent encore un peu de lumière.
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