Les funambules
Chapitre 9
Le nom de Kreuzer est célèbre dans le monde entier. On parle d’un mannequin de Kreuzer comme on parle d’un œuf de Fabergé ou d’un mobile de Calder. Blamstift qui fut le maître de Kreuzer quand celui-ci avait quinze ans jouit, lui aussi, d’une certaine estime. Il atteignit au faîte de sa gloire dans les années trente puis connut une disgrâce que n’atténua pas l’énigme de sa disparition. Il ne fut bien entendu jamais aussi renommé que Kreuzer mais le succès de son élève finit par le rejoindre et lui donna comme une seconde chance à l’heure où l’art de la miniature traversait une mauvaise passe.
On a dit et écrit n’importe quoi sur Blamstift, qu’il empailla des enfants et brûla sa femme, qu’il ne pouvait sculpter sans l’aide de drogues orientales dont son frère aurait fait le commerce. Surtout, on l’a dépeint sous les traits d’un illuminé qui cherchait, en réduisant sans cesse ses modèles, à en concentrer le principe jusqu’à la limite. Balivernes ! Tout comme mon maître, Blamstift se souciait peu de l’interprétation qu’on pouvait faire de ses œuvres. C’était quelqu’un de raisonnable, de mesuré, si raisonnable et mesuré en fait qu’on le qualifia souvent d’insignifiant. Mais prêter foi à de tels jugements reviendrait à ignorer l’acharnement avec lequel Blamstift s’adonna à son art. Cet acharnement était d’ailleurs décuplé par le sentiment d’urgence qui anima Blamstift dans les dernières années de sa vie. Car contrairement à Kreuzer, il ne vint à la miniature que tardivement. Menuisier de formation, propriétaire d’un atelier plutôt florissant, Blamstift se mit peu à peu à dédaigner l’ébénisterie traditionnelle. Il refusait le plus clair des commandes qui lui arrivaient encore, n’acceptant que celles qui, pour un travail modeste, offraient une rémunération appréciable. Suivant l’exemple de son frère Dietmar, établi à Mayence (et non à Berlin comme le prétendent ceux qui voudraient faire de lui un trafiquant de drogue), Blamstift se livrait à la confection de petites figurines en bois. Ces sculptures, réputées pour la délicatesse de leur facture, représentaient habituellement des héros de la mythologie ou de la culture populaire. J’ai eu l’occasion d’en admirer deux exemplaires à la pinacothèque de Munich où un Siegried et un Arlequin dansant, mesurant au plus quelques centimètres, témoignent de la subtilité de leur créateur.
En leur temps, les figurines de Blamstift ne rencontrèrent pas un très bon accueil. Leur apparence si menue déconcertait les amateurs d’art qui leur préféraient des œuvres plus directes, souvent plus grossières et depuis longtemps tombées dans l’oubli. Les frères Blamstift n’en étaient pas autrement émus. Ils ne doutèrent jamais que la postérité leur donnerait raison. Il fallait selon eux laisser le public s’habituer peu à peu à une forme d’art dont il n’était pas familier. Et d’ailleurs, le succès, quand il vint enfin, les laissa à peu près indifférents.
Mon maître gagna chez Blamstift un bagage technique étendu. Il développa notamment un sens du détail et de la minutie qui plus d’une fois m’étonnèrent. Il est probable que Blamstift l’associa étroitement à ses travaux mais cela n’est pas certain. Kreuzer aime à faire planer sur cette période un voile de mystère. Quand je l’interroge sur ses activités, il me fait des réponses évasives, trop floues pour que je puisse me représenter ce qu’elles furent vraiment. Il ne va pas plus loin mais je lis sur ses traits la peur d’en avoir déjà trop dit. Kreuzer parle souvent de son art comme d’un héritage spirituel, jamais véritablement acquis et dont l’usage peut à tout moment lui être retiré.
Le certificat que lui remit Blamstift lorsqu’il quitta l’atelier en émettant l’intention de s’exiler devait lui permettre de trouver à se placer n’importe où en Europe. Kreuzer avait passé quatre années pleines à Cologne. Avait-il le sentiment d’avoir reçu de Blamstift tout ce que celui-ci pouvait lui offrir ? Se sentait-il menacé ? Le contexte politique allemand de l’époque favorisait les départs. Chaque année, des dizaines de milliers de juifs quittaient leur pays pour s’installer aux États-Unis, en Grande-Bretagne ou en France. Mais, pour autant que je sache, mon maître a été élevé dans la religion catholique. Il n’est sûrement pas communiste et je doute qu’il l’ait jamais été. Il ne s’était pas querellé avec ses parents. Il ne poursuivait pas l’amour.
Seuls Wilhelm Blamstift ou l’un de ses descendants pourraient nous renseigner. Mais, dans les mois qui suivirent l’embarquement de mon maître, on perdit la trace du menuisier de Cologne et de son frère. Leur atelier fut trouvé vide un matin. Le plancher était jonché de sciure, quelques miniatures en cours attendaient d’être terminées. La guerre qui survint peu après fut sans doute aussi fatale aux frères Blamstift qu’à leurs figurines. Et si deux d’entre elles sont encore entre nos mains aujourd’hui, on ne sait plus rien de leurs créateurs. Ni l’un ni l’autre n’eurent le temps de faire d’enfants. Ils emportèrent sans doute dans leurs tombes les circonstances de la séparation.
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