Les funambules
Chapitre 2
Nicholas connaît une admirable fontaine en pierre, sise au coin de Harding Street et de Campbell Square, à laquelle il ne manque jamais de rendre une visite quand il en a le temps. Ce matin, par exemple, il a fait un détour pour saluer la dame de bronze qui règne sur le bassin, au risque d’arriver en retard à l’atelier, de trouver son maître déjà au travail. Nicholas contemple la statue dans un immense silence, captivé par l’impassibilité des traits, par la noblesse de la pose, recueillie et solennelle, tandis qu’autour de lui les passants s’affairent, se bousculent pour entrer dans la bouche du métro.
Nicholas trempe le bout de ses doigts dans l’eau fraîche. Dans une heure à peine, l’eau commencera de couler inlassablement, du centre du bassin vers les bords, de remonter et de couler encore, ainsi tout le long de la journée. Pour l’heure, elle est encore immobile, comme endormie sous le soleil qui monte, et parfois elle vient, sous une pointe de vent, lécher le granit du muret.
Nicholas s’humecte les joues, le front. Il poursuit son chemin, qu’il trace instinctivement vers le cœur de Londres, entre venelles et passages. Il ne lui faut pas plus d’un quart d’heure pour atteindre Fox Trace, contourner la gardienne qui lave à grande eau l’entrée de l’immeuble, gravir les marches qui le mènent au cinquième étage, pousser la lourde porte de l’atelier.
Dans cette pièce où travaille Nicholas depuis quatre années, quelque chose a changé. Linda, Paul, Edith et Samuel sont bien à leur poste, figés aux quatre coins de l’atelier. Ils n’esquissent pas un geste pour saluer l’irruption de Nicholas, pour répondre à son apostrophe coutumière. Pour la première fois, celui-ci a l’impression de déranger, d’interrompre une discussion dans laquelle il n’a pas sa place. Les fenêtres sont ouvertes, les outils en ordre. Alors seulement Nicholas s’aperçoit que Kreuzer n’est pas là. Il fait le tour de l’appartement, poussant les portes de plus en plus brusquement à mesure qu’il avance dans le couloir, criant : « Maître Kreuzer, Maître Kreuzer, êtes-vous là ? »
Personne ne lui répond. Il est bientôt sept heures. Nicholas revient dans l’atelier et se heurte au mutisme de Linda qui dédaigne ses questions. Tout semble prêt pour une journée de travail et pourtant, Kreuzer a disparu. Nicholas l’imagine flânant dans les rues du West End, allant nu-tête alors qu’il devrait se protéger de la trompeuse fraîcheur de l’aube.
Par la fenêtre, Nicholas plonge son regard sur les toits de Londres. Les rues s’emplissent, les marchands sortent leurs étals, vident les poissons dont les entrailles tapissent la chaussée. Les cloches de Saint-Paul sonnent sept heures. La lumière entre par toutes les baies de l’atelier.
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