Les voix intimes: Premières Poésies
Mauvais Artisan
Loge à Paris dans un château...
Ses nobles protecteurs, le comte et la comtesse, Dont l'âme est un foyer d'amour et de tendresse,
Lui prodiguent tous les égards;
Ils l'entourent des soins que permet la fortune, Afin de dissiper la tristesse importune
Qui trouble parfois ses regards;
Car, ici, dans l'asile où brilla son étoile,
Il a quitté deux soeurs qui suivirent la voile
L'emportant sur le flot moqueur...
Souvent il les appelle au milieu de ses fêtes; Et la nuit, dans le songe, il brave les tempêtes
Pour les serrer contre son coeur...
Mais la tristesse, un jour, s'enfuira de son âme, Car elle est, chez l'enfant, semblable à cette flamme
Qui luit et s'efface aussitôt.
Puis une heure viendra--joyeuse et fortunée--Où l'ange comprendra sa haute destinée,
Et cette heure viendra bientôt!
Que sera-t-il plus tard? mystère!
C'est le secret du Créateur.
Prions pour que ce jeune frère
Soit notre gloire et notre honneur!
15 juillet 1886.
MAUVAIS ARTISAN
«J'ai faim! J'ai froid!» Ces mots, mêlés de pleurs étranges, Résonnent comme un glas dans ce foyer malsain; Et la mère répond: «Ne pleurez pas, mes anges, Votre père bientôt vous donnera du pain...»
Mais l'horloge là-haut sonne déjà dix heures, Et le père et le pain surtout n'arrivent pas! La marmaille, apaisée un instant par des leurres, Saute à faire crouler le parquet sous ses pas...
«J'ai faim! J'ai froid! du feu!» Ce chant de la misère--Douloureuse clameur--retenti de nouveau. L'un des jeunes martyrs sollicite sa mère
De réduire en brasier les planches du berceau...
Écoutez! au dehors des voix sourdes murmurent: Aux malheureux sans doute on vient porter secours. Prêtez l'oreille encor! mais qu'est-ce? ces voix jurent Et maudissent le Dieu qui veille sur nos jours!...
Qui donc ose approcher, le blasphème à la bouche, Du seuil où la misère étend son voile noir?--Ce sont deux artisans, avinés, l'oeil farouche, Qui traîne sur le sol un homme affreux à voir.
Et cet homme est le chef de la pauvre famille--C'est le père annoncé tantôt comme un sauveur!--Voyez-le, sous les feux de la lune qui brille, Étendu sur le seuil sans voix et sans vigueur!
La femme ouvre la porte, et, tremblante, s'empresse Auprès du malheureux dont les traits sont flétris;
Paraissant oublier sa peine et sa détresse, Elle lui parle même avec un doux souris!
L'ivrogne veut répondre à ces élans sublimes, Mais de profonds soupirs entrecoupent sa voix. A leur tour ses enfants, ou plutôt ses victimes Lui demandent du pain, des vêtements, du bois!
Hélas! pauvres petits, votre prière est vaine! Vains aussi vos sanglots, vos plaintes, vos douleurs! Car votre père à mis l'argent de la semaine Au cabaret... Séchez ces inutiles pleurs!
Que dis-je? oh, non, pleurez! et les nombreuses larmes, Que votre âme innocente en priant versera, Toucheront votre père--Employez donc ces armes, Et la victoire, enfants, un jour vous restera!
Du mauvais artisan cet ivrogne est l'image, Car l'ivresse affaiblit les coeurs les plus vaillants; Elle étend sur notre âme un lugubre nuage Qui lui cache du ciel les horizons brillants;
Elle éloigne l'époux du foyer domestique,
Où longtemps il goûta la joie et le bonheur, Et lorsqu'il y revient, sombre et mélancolique, Il porte sur le front le sceau du déshonneur!
Ce homme était jadis un artisan modèle;
On vantait sa sagesse et son habileté;
Au dur labeur jamais il n'était infidèle,
Et c'est là qu'il puisait la force et la santé.
Mais quelle affreuse chute! En moins de trois années, Il a perdu la foi, l'énergie et l'amour!
Il donne au cabaret le fruit de ses journées, Pendant qu'à sa demeure on souffre nuit et jour...