Les voix intimes: Premières Poésies
Le Bonheur
Parmi des vers fort bien tournés il s'en rencontre quelques-uns de tout à fait prosaïques, par exemple:
...l'oeuvre utile et salutaire
Qu'on nomme le défrichement.
Mais il y assez de bonnes pièces pour sauver les Voix Intimes d'un oubli prématuré. Le souffle religieux et national agite noblement un grand nombre de pages, et cela suffirait pour valoir un accueil favorable à leur auteur.
Publier un livre, c'est partir en guerre, s'exposer comme une cible, attraper les rhumatismes de la critique, recevoir des coups de lance, se faire pincer les chaires par des balles qui ricochent sans savoir où elles vont; mais on est rarement tué à ce métier et, le plus souvent, on y gagne de s'aguerrir et d'atteindre les plus hauts grades.
Il y a longtemps que le dicton roule de par le monde: «ce sont toujours les mêmes qui se font tuer»--il n'y a donc pas trop de risques à courir.--En avant les jeunes! C'est à notre tour à vous regarder faire.
BENJAMIN SULTE.
LE BONHEUR
A MA FEMME
Où donc est le bonheur? disais-je.--Infortuné! Le bonheur, ô mon Dieu, vous me l'avez donné.
VICTOR HUGO
J'ai cherché vainement dans les bruyantes fêtes, Où l'éclat des plaisirs éblouit tant de têtes, Ce trésor précieux qu'on nomme le bonheur; Je l'ai cherché d'abord sur le sol que je foule En voulant soulever les bravos de la foule, Et je n'ai recueilli qu'un éphémère honneur!
Pour le trouver, j'ai fait de pénibles voyages, Franchi les flots amers, parcouru maints villages Où la vive gaîté faisait battre les coeurs;
Mais, ô fatalité! la sombre nostalgie,
Ce désir violent de revoir la patrie,
Aggravait chaque jour le poids de mes malheurs!
Après avoir vécu sur la plage étrangère,
Sans ressource et craignant la main de la misère, Je revins au pays avec le fol espoir
De trouver le bonheur en l'amitié sincère
D'hommes que mainte fois j'avais aidés naguère. Mais les cruels ingrats rougirent de me voir!
Le bonheur!... pour l'avoir j'ai gravi le Parnasse Sur la cime duquel les disciples d'Horace
Buvaient le doux nectar que leur versaient les dieux; J'allais toucher au but, quand mon lâche Pégase, Prenant un ton railleur, me lança cette phrase: «Halte-là! car tu n'es qu'un intrus en ces lieux...»
Alors je m'écriai, dans ma douleur amère. Où donc est le bonheur? Serait-ce une chimère Qui redonne l'espoir à tout être souffrant? Hélas! je le croyais... Mais dès le jour, ô femme, Où les sons de ta voix firent vibrer mon âme, Je goûtai du bonheur le délice enivrant!
Et depuis qu'à nos yeux--aurore fortunée--S'alluma le divin flambeau de l'hyménée, Le bonheur, tu le sais, nous souris toujours. Il nous sourira même au sein de la souffrance, Parce que nous plaçons toute notre espérance Dans le Dieu qui bénit et féconde les jours!