Lettre ouverte à Jacques Chirac

François Nourissier · Chapitre 1 sur 28

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Lettre ouverte à Jacques Chirac

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© Éditions Albin Michel, 1977

ISBN : 978-2-226-38293-1

 

Centre national du livre

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La collection « Lettre ouverte »

est animée par Jean-Pierre Dorian

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Pour mon neveu,

Robert Dujarric de La Rivière,

qui est depuis longtemps mon

« conseiller politique »…

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Monsieur le député de la Corrèze,

Je commence ma lettre au soir de ce 5 décembre venteux, mouillé, où vous avez tenu votre R.P.R. sur les fonts à un bout de Paris tandis qu’en son cœur, par quelque vilain symbole, les brigades de M. Poniatowski, qui fut deux ans votre ministre, bousculaient les ouvriers du livre occupés à saucissonner tranquillement depuis un an et demi dans les locaux du Parisien libéré. Vous avez vu là, évidemment, un coup fourré de vos approximatifs amis giscardiens pour vous priver demain de « la presse » de votre triomphe. Et déjà ce soupçon – ou cette constatation ? – m’excite à me jeter sans attendre dans cette correspondance à sens unique. La guerre que se livrent, sur les remparts de la Majorité et sous les yeux de ses assiégeants, les alliés incertains qui la composent, est en effet l’une de ces absurdités qui donnent envie, à ceux qui vous regardent agir, de vous interpeller.

Depuis ce matin, donc, vous voilà président – et autant dire plébiscité – de ce R.P.R. en quoi un nouvel avatar, dû à votre seule volonté, a transformé le parti gaulliste que nous avons connu déjà sous quatre ou cinq appellations. Vous êtes désormais une tête nationale. À peu près l’équivalent de Mitterrand et de Marchais, et peut-être l’égal du président de la République. Encore que sur ce dernier point il faille n’avancer que prudemment : l’exercice effectif du pouvoir donne à un homme plus de prise réelle sur choses et gens que le plus flatteur sondage. Cette grève des journaux qui vous chagrine le montre bien : le parti giscardien n’a eu qu’à envoyer quelques cars de police au bon endroit et au bon moment pour organiser autour de vous un silence machiavélique… Vous n’êtes donc qu’un outsider, un challenger. Vous qui fûtes un temps le coordonnateur (ou coordinateur ?) de la majorité n’en êtes plus que le vieillissant jeune Turc, le prophète turbulent, l’empêcheur de gouverner en rond et de ronronner. Ou plutôt, vous êtes depuis ce matin le rassembleur de son tiers état, face à des barons dont certains vous boudent encore et d’autres déjà vous rejoignent. C’est votre force : on n’a jamais fait de vous, qui aviez brûlé les étapes mais étiez absent du Moyen Âge gaulliste, un « baron ». Vous avez imposé, face aux comparaisons nobiliaires qu’appelait le style du Connétable, les allégories militaires. Lieutenant en Algérie, vous suggérez davantage par votre comportement l’uniforme, le mess, les manœuvres au petit matin, que ne faisait ce général de brigade à titre temporaire que le temps, la littérature, son goût et le nôtre avaient transformé en monarque. Depuis plus de deux années, autour de vous, fleurissent les évocations guerrières et les images de franchissement, de traversée : il n’est question que du Rubicon ou du pont d’Arcole. Encore cet après-midi j’entendais un professeur expliquer à la radio que Démocratie française est la « méditation d’un philosophe » (une « copie de l’E.N.A. » dit Raymond Aron, plus rudement) alors que le programme du R.P.R. est « l’ordre du jour d’un généralissime ». « Généralissime » ? Diable ! La métaphore a pris du galon.

Il est loin, en tout cas, le temps où avec M. Charbonnel et à l’ombre de Georges Pompidou vous étiez « un jeune loup », un « énarque aux dents longues », etc. Vous êtes même parvenu, Dieu vous pardonne, à faire oublier votre énarquerie de ce pays que les concours agacent et fascinent – celui-là surtout ! Il vous a suffi d’accentuer d’un rien votre côté familier, tutoyeur, votre style grand flandrin serreur de mains, bonne pâte à l’œil vif, pour que basculât dans l’opinion votre image. Vos costumes tristes ne sont plus d’un haut fonctionnaire passé à la politique, mais d’un négligent, d’un qui s’en fiche du moment qu’il peut guerroyer le dimanche à travers sa circonscription. Vous aviez l’air, à vos débuts, d’un éternel jeune homme de la rue Saint-Guillaume : vous êtes désormais un capitaine en civil, avec cette nuance compliquée que vous avez su introduire dans votre personnage, d’un politicien revenu de toutes les batailles, une sorte de radical à l’ancienne manière, de jacobin de toutes les Républiques qui tire de sa maigreur, de son menton imberbe et pointu, de sa vélocité les mêmes avantages que tiraient avant-hier de leur apparence les notables barbus, podagres et ventripotents, enveloppés de ferveur républicaine et de fumée de cigare. Un général de l’An II, soit, mais nuance Herriot. C’est à des panachages de ce genre que se reconnaît en France le génie politique.

En donne un autre exemple la récente métamorphose de François Mitterrand : écologique, virgilienne, méditatrice. Prose limpide de Chardonne, grisante comme un cognac charentais ; réflexions historiques austères et apaisantes comme les collines nivernaises. Et avec cela des feintes et des estocades de bretteur (celle de Château-Chinon n’a rien à envier à la fameuse « botte de Nevers ») et des formules cruelles à faire pâlir de jalousie le plus féroce dîneur en ville. Doser ainsi les contraires, associer les vertus complémentaires, séduire l’adversaire sur un terrain inattendu pour mieux l’estourbir ailleurs : voilà des qualités politiques. En ce sens, vous êtes sans doute, avec François Mitterrand, les seuls vrais taureaux de combat dans l’arène France. Les seuls dont on prenne plaisir à apprécier la manœuvre sans pour autant les suivre dans leurs conclusions. Les seuls qui imposent au cours des choses et des gens leur rythme, leur allure, qui consistent à toujours les presser. Un homme politique, on doit le sentir bouger. Il doit être en mouvement perpétuel. Il suffit de voir certains hommes arriver aux affaires pour comprendre qu’ils resteront plantés au bord du chemin pendant que filera le train de l’Histoire ou, plus modestement, le train-train des soucis. Un jour on les aura perdus de vue et l’on sera tout étonné d’apprendre leur limogeage ou leur démission. Les vraies bêtes de pouvoir sont quelque part devant nous et nous proposent des rendez-vous. Mitterrand réinventant le parti socialiste et montant tranquillement, d’un pas de sénateur, vers la victoire électorale ; vous-même démissionnant et grommelant contre les usages, faisant à l’arraché et contre dix adversaires la reconquête de votre siège corrézien, troussant, violant, tuant et ressuscitant la princesse gaulliste : voilà du beau théâtre. S’il n’en allait pas du sort de la France, il faut avouer qu’on prendrait plaisir à savourer un jour une belle empoignade entre vous, en face à face, en tête à tête. Au reste, tout ne nous la promet-il pas ?

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