Lettre ouverte à Jacques Chirac

François Nourissier · Chapitre 3 sur 28

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Lettre ouverte à Jacques Chirac

Une tournée à l’américaine

 

Il me semble légitime de m’adresser à vous puisque l’état de ma connaissance, en ce qui vous concerne, est celui de tous les Français. À cette rencontre près, qui est sans signification, je suis à votre endroit dans la situation de n’importe qui : vous m’intéressez ; je vous observe ; j’écoute les gens (qui ne vous connaissent pas davantage) parler de vous. On parle beaucoup de vous. On en dit presque toujours ces banalités qui sont des plus utiles, parce que justes en général, et surtout elles dessinent de vous une image peu à peu acceptée de tous les Français. On loue votre fort appétit, votre acharnement aux dossiers, votre mémoire. On déplore certaine rudesse, un esprit de simplification. On vous voit en « bourreau de travail », en homme qui crève plusieurs chevaux sous lui (toujours la galopade, les comparaisons militaires : vous vous entendez, certes, à gouverner, mais comment ? À la hussarde, bien entendu…).

Un reportage télévisé du spécialiste des portraits filmés, François Reichenbach, a beaucoup fait pour asseoir votre popularité ou affermir vos adversaires dans leur antipathie. On vous y suivait au long d’un week-end en Corrèze. Vous étiez encore Premier ministre et aviez amené avec vous un collègue, que vous offriez comme une sorte de gâterie à votre conseil général. (Du moins est-ce ainsi que j’ai vu les choses…) Le « son direct » étant une des vertus de ces portraits spontanés, on vous entendait – « Il est arrivé, le petit père Galley ? » – traiter le ministre en question avec une familiarité assez charmante. Mais surtout vous ne paraissiez pas, dans ce film, jouer à piétiner la componction ministérielle. Vous n’étiez à aucun moment composé, étudié. Vos détracteurs eurent beau jeu de dire que vous « bluffiez » quand on vous voyait (suivi par l’invisible caméra…) entrer dans la foule de manifestants qui vous attendait je ne sais plus où. Vous « n’engagiez pas le dialogue » (style prêtre-ouvrier), vous fonciez, tout simplement. On n’entendait pas couler de vos lèvres la promesse électorale ni la compréhension lénifiante. Toute vie politique, à ses débuts ou dans ses triomphes, finit par un affrontement physique : sous un préau d’école ou devant une place « noire de monde », sous les applaudissements ou les sifflets, avec pour fond de tableau la « houle des drapeaux » ou les pancartes rigolotes des contestataires. Le père de Gaulle était passé maître dans l’art d’associer les porteurs de pancartes à sa propre gloire. Il arrive au contraire que tel politicien ne se relève pas d’une « conduite de Grenoble » : Guy Mollet ne se remit jamais des tomates d’Alger… Vous savez que ces rencontres entre Visiteur Officiel et Manifestants ne sont rien qu’un défi, qu’il s’agit de relever. Il y a de la mitraille : il faut sortir de la tranchée. Aussi votre bain de manif (comme il y a bain de foule quand tout va bien) parut-il assez convaincant. Vous aviez tenu le contrat. Il ne s’agissait pas de répondre aux criailleries par des périodes bien balancées ; on ne vous entendit pas faire le Jaurès ; mais enfin vous aviez plongé dans le vacarme, essuyé les lazzi, les questions goguenardes, et un chemin s’était vaille que vaille ouvert devant vous qui n’aviez pas la mine trop crispée ni le sourire trop jaune : examen réussi.

On vous voyait, tout au long de ce portrait télévisé, secouer des mains, congratuler des grands-pères, appeler les électeurs par leur prénom, embrasser des bambins, sauter de vin d’honneur en remise de décorations, et tout cela, comment dire ? avait assez bon air. Vous souleviez dans un mouvement vif et rieur cette poussière de corvées dont est faite, traditionnellement, la vie dominicale des élus de la nation. En un sens c’était un peu désolant de vous voir accomplir avec un si évident plaisir ces rites républicains, mais, comme disent les Suisses : vous nous avez « déçus en bien ». Puisqu’il faut sacrifier à l’usage, au moins le faisiez-vous avec une sorte de grâce bon enfant. III e République pas morte. Amusant mélange de mœurs anciennes et de modernisme. Votre performance ressemblait à la « tournée à l’américaine » du facteur Jacques Tati dans Jour de fête…

Elle souffrait pourtant, cette émission, il faut vous le dire, d’un trou, d’une absence. Votre vie privée y paraissait gommée au bénéfice de la représentation. Nous aurions voulu vous voir partir de chez vous le matin et y rentrer le soir. Pourquoi cette discrétion ? C’est trop vaste, « chez vous » ? C’est trop « château » ? Il y a des douves et des tourelles ? Il fallait tout de même nous montrer tout ça. Le privé des vies publiques n’est plus un domaine réservé. Une grande et secrète force du général de Gaulle fut sans doute cette inattaquable transparence de toute sa vie : on la savait inutile mais elle édifiait et rassurait. Cette maison admirablement modeste, hautaine, inviolable : les Français n’y reconnaissaient certes pas leurs rêves de fermette ! mais elle leur inspirait de la révérence. Et il en allait de même avec toute la vie du général : ses enfants, ce grand malheur caché, son foyer, le dédain de l’argent… Il n’y a pas de petites choses en ce domaine. On ne vous demande pas de faire le trottoir devant votre existence, ni d’engager votre famille dans un cirque électoral, de jouer cette comédie politique réputée nous venir des États-Unis, pour laquelle les Français révèlent, à l’occasion, de redoutables dispositions. Mais vous ne pouvez pas non plus fermer des portes au nez des citoyens que vous sollicitez. Le difficile, avec ces grands engagements nationaux comme vous en avez souscrit un, c’est qu’ils exigent, comme l’amour selon André Breton, « tout le pouvoir ». On n’imagine plus de Gaulle, après le 18 juin, ayant encore une vie privée.

Je sais bien que sévit naguère une tout autre tradition : celle des politiciens de la défunte III e, couverts de gilets, de petits tabliers maçons et de rats de l’Opéra. Elle ne déplaisait pas tellement aux Français, cette République d’éloquence à accent de noce, de cabinets particuliers. Ce radicalisme du « Sphinx ». Ces carrières vouées à la gastronomie et aux dessous affriolants en même temps qu’au bien public et au progrès de l’humanité. Mais convenons-en : les Français ont changé. Les « cadres » qui donnent le ton n’ont plus de pellicules sur le col de leur veston ni de tréponèmes assoupis dans le sang. On a aéré la maison, même les palais officiels. Du passé, il ne nous reste qu’une légère propension aux ragots, et cette indulgence, cette règle des yeux fermés ou mi-clos que nous voyons la presse appliquer à la vie privée des hommes politiques. Nous sommes, là-dessus, infiniment plus tolérants que tels ou tels de nos amis. On n’imagine pas le Washington Post aussi arrangeant que le Canard enchaîné ou Minute avec les secrets d’alcôve du haut personnel républicain. Raison de plus pour ne pas en profiter. À défaut d’absolue vertu, il faut un grand machiavélisme et une candeur supérieurement simulée : en ce domaine, paraître blanc comme neige est la moindre des choses.

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