Lettre ouverte à Jacques Chirac

François Nourissier · Chapitre 11 sur 28

Pages du PDF

Lettre ouverte à Jacques Chirac

Hommage à François Mitterrand

Hommage à François

Mitterrand

 

Vous allez donc, nonobstant quelques criailleries offusquées, pratiquer – vous l’avez fait déjà – un anticommunisme primaire et viscéral. Comme il s’agit là d’un air connu, il me semble que vous pourriez enrichir votre musique de quelques griefs nouveaux. Lesquels s’en prendraient, pour changer, aux socialistes, à raison de leur alliance avec le P.C. En somme, de l’anticommunisme par la bande.

Une des erreurs des deux années récentes a sans doute été d’épargner le parti socialiste. Dans l’espoir – que l’habileté tactique de M. Mitterrand a déçu – d’élargir la Majorité vers le centre gauche, c’est-à-dire de prendre des voix aux socialistes, on a agi envers eux avec une courtoisie bien aventureuse. On a réservé toutes les offensives au P.C., alors que le vrai adversaire de l’actuelle Majorité est le P.S. Cette évidence semble avoir dérangé tout le monde.

Si François Mitterrand n’avait pas décidé un beau jour, il y aura bientôt douze ans, de bousculer le tabou de la gauche française qui consistait à ne collaborer à aucun prix avec le communisme, il n’aurait jamais approché le pouvoir d’aussi près. Il ne pouvait atteindre les fatidiques cinquante pour cent qu’au prix d’une addition, et il a compris que la seule que lui proposât l’arithmétique électorale, dans une France changée par le gaullisme, se trouvait du côté du P.C. On ne peut pas vraiment lui en vouloir. On peut même comprendre son point de vue, l’admirer pour le courage qu’il a eu de pousser jusqu’au bout la logique de son propos – mais à la condition, bien entendu, de tout faire pour le battre. Dans la coalition socialo-communiste, vos vrais adversaires sont les socialistes, ne l’oubliez jamais. Non pas à cause de ce qu’ils sont, mais à cause de leur alliance. Le nœud d’une victoire ou d’une défaite aux prochaines élections législatives est sans doute là : ne pas se tromper de cible. Tous les coups dont on accable le P.C. en jetant des clins d’œil de connivence du côté des socialistes sont des coups perdus, des munitions brûlées en vain. Avant de nourrir le moindre espoir de les séduire, il faut dégoûter les socialistes d’une alliance à la fois avantageuse et suicidaire.

Un des arguments les plus extravagants que l’on entende formuler en faveur de François Mitterrand est celui-ci : pour déjeuner avec le diable il a sûrement emporté une très longue cuiller. Le moment venu on s’en apercevra. Il avait besoin d’ajouter aux siennes les voix communistes ; une fois qu’il aura la majorité et la victoire, il saura mettre le P.C. au pas…

Cela consiste, en somme, à spéculer sur l’aptitude d’un homme à trahir ! On dit bien : « Les circonstances l’obligeront à ce retournement », mais en fait on pense : « C’est dans sa nature autant que dans la logique des choses ; son alliance avec le P.C. se défera au lendemain de leur victoire. Il les roulera. » Eh bien, je trouve abominable d’envisager de faire confiance à un homme dans le seul espoir qu’il montrera, au moment opportun, des dispositions à la félonie ! François Mitterrand a beau venir de loin, avoir un peu trop voyagé sur la carte politique française, avoir en son temps pratiqué, lui aussi, l’anticommunisme et participé à des mésaventures nationales que ses idées d’aujourd’hui condamnent, il a beau, en un mot, être qui il est, aller à lui parce qu’on le juge capable de retourner sa veste est une démarche abominable. Inutile de l’habiller de jolies formules : l’essentiel est là, que l’on confierait le destin du pays à un homme à raison de sa supposée disposition à la traîtrise. Avons-nous à ce point perdu le sens de la morale, que l’on puisse gravement discuter cette tactique sans que jamais une voix s’élève pour protester ?

Il faut faire à M. Mitterrand l’honneur de le croire sincère. Abusé, joueur, mais sincère. Il a réussi dans la première étape de son entreprise, qui consistait à rénover le P.S. et à en faire le premier parti de la gauche. Sans doute cette première réussite le leurre-t-elle sur ses chances de remporter la seconde victoire – sur Giscard et sur vous – puis la troisième, qui consisterait à tenir les communistes en lisière. Non pas à les trahir, mais à les tenir en respect, à les cantonner. Mais une fois qu’on lui a rendu cet hommage anticipé il faut en tirer les conséquences : parce que M. Mitterrand serait sans doute fidèle à ses alliés, il convient de tout faire pour que cette alliance ne les mène pas, lui et eux, à la victoire. C’est en proportion de l’estime qu’on lui porte qu’il faut combattre M. Mitterrand, et non en proportion inverse ! Un adversaire respecté et respectable excite mieux à la bataille que cet ennemi mou, insaisissable, invertébré, « le Florentin », l’homme aux paupières battantes, etc., que la Majorité a cru habile, à un certain moment, de faire de M. Mitterrand.

Si vous me permettez de continuer à vous fournir en munitions, il me semble encore qu’on n’a guère souligné ceci : depuis des années, l’Opposition a besoin, pour espérer sa victoire, des défaites de la France. Chaque malheur national, chaque nouvelle difficulté, chaque fièvre inflationniste, chaque grève qui se prolonge, chaque conflit qui pourrit, chaque dégringolade de la balance des comptes, chaque enchérissement de la vie, chaque mouvement de découragement dans l’opinion, rapprochent un peu l’Opposition du pouvoir. C’est vrai de tous les pays où s’affrontent deux partis ou deux coalitions ? Bien sûr. Mais quand l’affrontement, comme ici, dure depuis presque vingt années, la gêne devient plus sensible. Parce que chacun n’a pas porté sa part du fardeau. Et puis cela fait partie de notre nature ; nous sommes enfermés rageusement dans nos positions, nos colères ; nous radicalisons les conflits ; nous sommes tout blanc et rose et nos adversaires sont tout noir et rouge. Mais il n’empêche : la jubilation des uns aux malheurs des autres a quelque chose de navrant quand les uns et les autres sont des compatriotes et que le malheur est le malheur de tous.

Cette remarque a pour corollaire que, demain, si l’actuelle Opposition devenait la Majorité, nous n’aurions d’autre attitude possible que de souhaiter sa réussite, voire d’y collaborer. Vœu pieux ? Cynisme ? Prudence ? Non : le simple exercice de la démocratie telle qu’elle est comprise et pratiquée ailleurs. Il faut donc le dire et le répéter : si demain M. Mitterrand obtenait, à une élection présidentielle, la majorité des suffrages, il serait le président de tous les Français. L’idée de tomber un jour dans les erreurs et les refus que nous reprochons aujourd’hui aux autres, cette idée fait horreur. Il est choquant de voir des partis bloquer, s’ils le peuvent, les mécanismes de la nation, espérer leur chance du marasme, de la lassitude, de la crise, du chômage, repousser avec dérision la main parfois tendue du pouvoir : commettre un jour les mêmes méfaits, tomber dans le même travers, ce serait imbécile. La politique du pire est une tentation maladive des Français. On a vu les gaullistes la mener sous la IVe République, quand ils votaient à la Chambre avec l’extrême gauche pour mieux accabler les fantomatiques gouvernements d’alors. Nous espérons que vous ne retomberez pas, à votre Rassemblement, dans ces pratiques qui furent héritées par vos prédécesseurs d’un autre Rassemblement, le R.P.F., après sa déconfiture… Si vous preniez ce chemin-là, si vous effritiez, inquiétiez la Majorité au lieu de la galvaniser, nous filerions un mauvais coton.

Enfin, dernier argument, qui n’est pas inutilisé, celui-là ! mais qui me paraît si convaincant, si cruel qu’on ne risque rien à le ressasser : je ne veux pas – nous ne voulons pas d’un socialisme qui rognerait nos libertés de création et d’expression. Je l’ai écrit déjà dans cette lettre, je l’écrirai encore. Cette crainte, qui devrait obséder les artistes, paraît leur glisser dessus comme de l’eau sur des plumes. La catégorie qui soutient le plus ardemment M. Mitterrand – à plus de cinquante pour cent en tout cas ! – est celle qui devrait redouter le plus ce dont M. Mitterrand sera le fourrier… C’est ce que j’appelle, d’un mot doux, l’irréalisme de mes confrères.

Quand on me promet pour l’hexagone, figure géométrique où règnent comme on sait le bon sens et l’harmonie, un socialisme libéral, ouvert, respectueux et printanier, je me dis : 1° que voilà une drôle de Révolution qui prétend ne rien vouloir changer dans un domaine aussi important que « les arts et lettres », et 2° que la façon dont j’ai vu, naguère, mon pays réagir à une autre révolution (baptisée « nationale »), et à un autre changement de camp (les chars russes, tels qu’en eux-mêmes Budapest et Prague les ont révélés, seraient assez comparables aux Panzer hitlériens qui soutenaient Pétain), cette façon, donc, ne m’inspire pas confiance pour un avenir socialiste, une alliance et une protection soviétiques. Nous avons connu le papier raréfié, les livres interdits, les listes de dénonciation, les artistes juifs pourchassés, les sarcasmes contre tout ce que nous aimons s’étalant dans les journaux à la solde du nouveau pouvoir. Nous avons vu surgir les ratés de toute sorte devenus dictateurs du goût, critiques, crachoteurs d’injures. Et ce n’étaient pas des soldats allemands qui, armes à la main, imposaient cet immonde déballage et ces règlements de comptes : c’étaient des Français, des Français volontaires, hystériques, fous. Tout porte à croire que ce sont là, hélas, des caractères nationaux et qu’ils n’ont pas disparu. À la première occasion ils réapparaîtraient et organiseraient la terreur. Et l’on trouverait des gens pour suivre et applaudir. On en a trouvé pour Vichy et ses zélateurs, qui n’étaient pas très ragoûtants, à plus forte raison en trouverait-on pour cette idéologie réputée généreuse, jeune, etc.

Je radote ? Je m’englue dans le passé ? Ceux qui ont vécu ces années d’occupation, ceux qui ont voyagé en U.R.S.S. et dans les pays de l’est de l’Europe, ceux qui ont fréquenté les milieux « culturels » du P.C. et de ses alentours – ce qui commence quand même à faire beaucoup de monde ! – tous ceux-là savent bien quelle est la vérité, et qu’elle crève les yeux.

OceanofPDF.com