Lettre ouverte à Jacques Chirac
Une halte
Arrêtons-nous un instant.
On ne devrait jamais parler de politique, ni en écrire, sans lever de temps à autre les yeux sur le paysage. Je vous l’ai dit, l’envie de m’adresser à vous m’est venue en voyant ce film qui vous montrait sur les routes et dans les villages de Corrèze, parce qu’on y devinait un homme réel. Si vous n’avez pas eu d’occasions, comme je le déplorais tout à l’heure, de vous frotter à la société du combat ouvrier et de ses alentours, vous savez le secret de l’autre contact, avec la France un peu oubliée des bourgs, des petits métiers, qui malgré la tempête de ces vingt dernières années frappe davantage par sa pérennité que par son bouleversement. Dans ce film, vous aviez un peu l’air de traverser en coup de vent une photographie de Cartier-Bresson. Il y a quelques années j’ai eu la joie de composer, avec Cartier-Bresson justement, un gros album qui s’est intitulé, quel programme ! Vive la France. (Nous prenions l’expression à la lettre, bien sûr, et tout le livre était une conjuration, une prière pour que ne disparaisse pas ce pays immémorial, en apparence immobile, aux anciennes saveurs et aux ordres secrets, que je voyais Cartier-Bresson, quand je l’accompagnais, détecter, repérer, susciter avec un flair de chien truffier. Devant son petit Leica usé par un très long usage, on eût dit que les rues, les sorties de messe, les marchés se mettaient à ressembler à ses photographies…)
Depuis quelques jours, travaillant à cette lettre, je me suis acagnardé dans un coin de Provence, au pied des Alpilles, dans une vieille maison au-dessus de laquelle passe très vite un grand ciel froid plein des tumultes du vent. Quand j’en ai assez d’écrire je vais marcher dans la campagne, qui est ici partagée entre les cultures maraîchères dans les fonds irrigués, et la rocaille où s’accrochent des oliviers. Terre dure, rebelle à l’homme dès que l’eau cesse de l’attendrir, de la faire chanter. C’est décembre et le pays est désert ; le froid me pique les yeux ; je cherche en marchant les mots pour vous parler. Et – comment exprimer cela ? – je sens peu à peu que le paysage, les platanes plus sculptés que des bois flottés, les cyprès maladifs des haies, les touffes de roseaux au bord des roubines – tout cela pénètre ce que je vous écris, devient ce que j’écris. C’est le même sujet. Les mots de l’affrontement politique – ces mots si faciles à saisir, que l’on attrape comme une fièvre et qui doivent bien être louches en quelque façon pour s’offrir si volontiers – ces mots des journaux et des parlotes reprennent sens et fierté parce que je les laisse longtemps flotter dans le paysage, y chercher du parfum.
Je ne veux pas céder à des effets commodes, mais il me semble que tout ce que j’essaie ici de vous dire gagnerait à être soumis à l’épreuve de cet air vif et rude. On ne devrait garder, d’un texte, que ce qui a résisté à la solitude, au ciel que lave le vent, à l’opiniâtre vie des villages tapis au versant abrité des collines. Les gens comme moi – et comme ceux qui composent ce qu’on nomme « le personnel politique » –, gens de Paris, gens de paroles et de commentaires, nous oublions sans cesse tout cet immense morceau de la vie. Quand je bavarde avec les habitants des régions où je m’enfonce pour travailler, je découvre qu’existe réellement, fortement, cette exaspération antiparisienne dont je pensais qu’elle n’était qu’un thème – un de plus – pour les variations électorales. Mais non : il est vrai qu’on nous redoute, qu’on voudrait bien nous rouler. Il est vrai qu’une flamme goguenarde ou coléreuse s’allume dans les regards si nous abordons certains sujets. Nous avons peu à peu « décollé » d’une partie de la réalité française.
Cette immense réserve de lenteur et de patience qui si longtemps a servi de contrepoids aux élans parisiens, qui a stabilisé nos tangages électoraux, fourni sa chair à l’infanterie, puis ses contingents résignés à l’industrie, voilà qu’elle bascule à son tour vers les excès, les colères. On lit sur les murs des slogans hostiles à notre argent et à notre présence. Une fois faite la part de la mode et de la fougue juvénile dans les réveils régionaux, reste l’évidence de mouvements inimaginables il y a un demi-siècle. De façon surprenante, les élégies de la Révolution nationale avaient préparé le terrain à l’agitation gauchiste d’aujourd’hui, pour y faire « venir » la plante sauvage des autonomismes. On peut passer quelques années à ne pas voir grandir un mouvement, à le traiter par le sourire, un moment vient forcément où l’on doit répondre à ses questions. Nous ne sommes pas loin de ce moment-là en ce qui concerne les régions et leur volonté de respirer plus librement.
Parce que vous avez eu la formation des grands commis, si appréciée il y a vingt ans mais peu à peu devenue sujet de grogne ou de moquerie, on a tendance à voir en vous un de ces manitous glacés, omniscients, omniprésents, qui apparaissent comme les « occupants » parisiens de la France, les symboles de la toute-puissance de l’État-préfet, de l’État-patron, de l’État-planificateur. Vous n’avez pourtant pas leur style ni, me semble-t-il, leur langage, leur distante et savante sollicitude ! Mais enfin vous restez un produit, peut-être vaguement hétérodoxe mais un produit tout de même, de la pépinière redoutée. Vous auriez avantage à vous défaire tout à fait de cette peau-là, à vous démarquer de la caste de hauts fonctionnaires dont vous êtes issu, à ne pas la laisser noyauter votre mouvement ni croître et se multiplier autour de vous. Vous êtes encore à ce moment d’une vie – d’un destin ? – où l’on peut choisir entre plusieurs images de soi. Soyez plus corrézien que parisien. Plus charnel que cérébral. Plus encore que d’un homme fort les Français ont besoin d’un homme fruité, savoureux, enraciné. L’X et l’E.N.A. sont à l’Élysée, c’est donc un autre rôle qu’il vous faut jouer. Un rôle que personne ne sait plus occuper en France, Lequel ? Regardons-y de plus près.
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