Lettre ouverte à Jacques Chirac

François Nourissier · Chapitre 22 sur 28

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Lettre ouverte à Jacques Chirac

Questions tardives

 

Quelles intentions avais-je dans la tête en commençant à vous écrire cette lettre ? D’abord, clarifier mes songes et mes pensées, qui depuis des années tournent autour de ce pouvoir auquel j’ai cru ; ensuite me trouver en chemin, si possible, des raisons supplémentaires de vous faire confiance.

L’entreprise a-t-elle été fructueuse ?

S’agissant de mes réflexions, autant l’avouer : je ressens quelque lassitude. Je me faisais des illusions. J’espérais échapper, au fil des pages, à la glose politicienne, à ces mots oiseux et lisses qui rapetissent la pensée, la banalisent, la réduisent à polir des arguties pour l’empoignade la plus primaire. J’espérais, m’adressant à vous, vous entretenir de songes frais ou brûlants, d’une certaine idée de la France, eh oui ! au lieu de quoi je me suis retrouvé occupé à touiller une salade de formules, d’accusations, de conjurations : et la voilà, ma salade, un peu « cuite »…

Sans doute ai-je tort de rêver d’un pays condamné et d’un type d’homme dont le moule a été cassé quelque jour de juin 40, sur une route jonchée de voitures abandonnées, sous le ciel insolent où patrouillaient les seigneurs… Je m’aperçois que toutes mes répugnances, tous mes espoirs supposent que demeure vivante une espèce quasi éteinte de patriotisme. (On ne s’approche de ce mot-là qu’avec des précautions infinies…) De mon père, petit-bourgeois tricolore, ancien de la « Classe 11 » qui passa huit ans sous l’uniforme et « faisait » encore ses périodes d’officier de réserve à la veille de sa mort en 1935, de lui et de tous les miens, chez qui j’ai toujours entendu parler de « régions envahies », d’exode, de maisons détruites, je tiens sans doute ce nationalisme auquel je ne pense plus tant il m’est naturel. Il ne s’exprime plus aujourd’hui de façon cocardière ni, je l’espère, trop naïve. Il nourrit plutôt des colères, des regrets : j’enrage de voir nos paysages saccagés, nos différences s’estomper, notre langue s’altérer au profit d’une uniformisation inodore et lugubre – c’est-à-dire sans nul profit. Entre ce qu’était la France en 1900, ou même il y a un demi-siècle, à ma naissance, et ce qu’elle est devenue, je ne constate que dégringolade, perte de substance et de goût. Même si nous « vivons mieux ». (Mais vivons-nous tellement mieux, qu’il faille créer des ministères et lancer des croisades, justement pour sauver un peu de la qualité ancienne des choses, des tâches, des lieux ?…) Telle est la forme prise aujourd’hui par le patriotisme : nous le retrouvons, hargneux, éclaté, dans le dégoût des adolescents qui fuient les villes ou dans la prédication un peu exaltée des « nationalismes » régionaux.

Malheureusement, Monsieur le député de la Corrèze, ce sont vos adversaires qui ont su capter à leur profit ces colères et ces nostalgies. À tort ou à raison, le mode de gouvernement que vous avez pratiqué apparaît comme l’écraseur des singularités, le grand niveleur, le centralisateur abstrait et aveugle. Et s’il est cocasse que les partisans d’une bureaucratie passent pour les défenseurs des particularismes, des parfums éventés, des traditions, c’est ainsi et vous n’y pouvez plus grand-chose. Au pouvoir, on laisse toujours inoccupé un terrain où l’adversaire a vite fait de venir camper. Toujours est-il que dans la distribution schématique des rôles, vous êtes relégué dans un emploi où il vous sera bien difficile de pratiquer le patriotisme que j’aimerais. Quelques accents à la Déroulède – que vos amis qualifieront de « gaulliens » – feront de vous un personnage antédiluvien, dépassé, alors que le vrai contenu d’un nouvel attachement à la réalité française vous échappera. Ce n’est pas très encourageant.

C’est de tout cela que j’espérais vous entretenir en essayant de faire le tri, dans les idées à la mode, entre l’éphémère et le profond.

Mais je me suis aperçu en chemin que la polémique me gagnait sans cesse à la main. D’abord il est plus facile de jeter des traits, de tailler des flèches. Et puis on pare au plus urgent, et le plus urgent paraît être la bataille. Mais irez-vous à la bataille avec assez de munitions ? Cette question, lancinante, brutale, s’est faufilée sous presque tous mes propos. Il faut une foi solide, un arsenal d’idées bien garni pour se battre l’esprit dégagé. Je ne doute pas que vous soyez entouré de tacticiens émérites, de lieutenants fidèles, mais n’est-ce pas d’inspirateurs que vous avez le plus besoin ? Je ne connais pas M me Garraud ni M. Juillet, dont les gazettes m’ont souvent entretenu dans leur rubrique des éminences grises et secrets d’État, et je n’ai croisé M. Monod qu’une fois, dans une commission de cinéma où nous siégions ensemble et aux séances de laquelle la multiplicité et l’importance de ses fonctions l’empêchèrent toujours d’assister – d’où je conclus qu’il est un homme grave. J’espère simplement que ces personnes qui vous entourent et vous conseillent sauront, au-delà des nécessités et des habiletés du combat, vous obliger à pèleriner à des sources plus profondes. Lesquelles ? J’aurais dû tenter de vous le dire mieux, plus explicitement, et je l’aurais fait si je ne m’étais pas laissé, moi aussi, prendre au piège de l’efficacité immédiate.

Dans l’autre domaine où j’espérais que cette lettre m’aiderait à voir clair – les raisons de croire en vous – me suis-je senti mieux loti ?

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