Lettre ouverte à Jacques Chirac

François Nourissier · Chapitre 19 sur 28

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Lettre ouverte à Jacques Chirac

Un brouillon ?

 

 

Dans une lettre assez semblable à celle-ci, un observateur politique, survolant votre carrière, en remarquait la banalité honorable : bon milieu, bonnes études, bons rangs, bonne santé, régulière et raisonnable progression jusqu’aux places d’honneur. Aucune surprenante aventure, aucune faille, aucun vertige apparent. Même « votre » guerre – en Algérie – n’a pas été de celles que l’on assume sans embarras et que l’on revendique un jour hautement. Vous n’auriez été jusqu’à présent, en somme, ni fulgurant ni maladroit.

Ce point de vue est-il juste ? Après tout, on ne compte pas sur les doigts d’une main les Premiers ministres de quarante ans. Dire que vous avez eu une carrière ordinaire, c’est faire bon marché du succès et du naturel. Arriver aux premiers rangs à votre âge, mais en donnant l’impression que rien n’est plus banal : voilà le tour de force ! Mais on voit bien ce que M. Viansson-Ponté voulait dire : vous ne l’épatez pas. J’essaierai de formuler cela autrement : on a peur que vous ne soyez encore qu’un brouillon d’homme d’État.

Les élèves soigneux, de mon temps, rédigeaient à la diable un brouillon et « mettaient au propre » leur copie avant de la rendre. Ce brouillon contenait tous les coups de génie de l’inspiration, les grâces de la hâte et les imperfections de qui sait avoir le temps de se relire avant d’être jugé. En le recopiant on élaguait, on limait les formules trop sonores, on calligraphiait les majuscules, on faisait un peu la retape devant son travail afin de séduire un correcteur morose. Eh bien, c’est assez cela : vous paraissez vous être jeté dans la bataille du plus grand concours sans avoir pris le temps de vous « mettre au propre ». Votre charme, votre désinvolture, votre vitesse appartiennent à la catégorie des notes griffonnées à toute allure, des pages empilées dans la fièvre, des raccourcis, des indications en style télégraphique. Votre hâte ni les circonstances ne vous ont laissé le temps de fignoler. Vous avez grimpé, bataillé et gouverné jusqu’en 1976 « au brouillon ». C’est la première fois que vous disposez d’un peu de recul et de temps. Entre août et décembre de cette année 76 où votre destin peut-être s’est dessiné, vous avez calculé, préparé, peaufiné votre coup. La manœuvre à laquelle, depuis quinze jours, nous assistons, c’est votre première copie « léchée ». Et voilà que brusquement nous nous demandons si vous n’êtes pas l’homme de l’improvisation, du coup de gueule et d’éclat, plutôt que le coureur de fond, machiavélique et inspiré, dont nous rêvons… « Du culot, encore du culot, toujours du culot ! » : jouer les Danton chahuteurs, c’est encore relativement facile. Mais c’est d’un Mazarin, d’un Richelieu que la France a besoin. Une peur me vient, à bien vous observer, que le jour venu M. Mitterrand ne vous mange comme fit le Général, à Alger, de cet autre général à la moustache en croc : feuille à feuille, comme un artichaut.

On mûrit lentement en politique. La bourgeoisie et la Majorité offrent à leurs fils les plus vaillants des filières, des forceries, des alliances. Elles leur font la courte échelle pour les porter, frais encore et roses de plaisir, au sommet. Mais ils n’ont guère eu le temps de s’aguerrir… La génération s’épuise, des grands caïmans politiques longtemps assoupis, un œil ouvert, dans la boue de tous les marigots parlementaires. Disparaissent aussi, un à un, ou vieillissent dangereusement, les anciens combattants, les anciens résistants, les anciens libérateurs, les anciens libérés. Le temps approche où nous serons gouvernés par des gamins – que dis-je : il est déjà là. Des premiers grands rôles en présence, seul François Mitterrand porte avec lui un parfum des batailles passées. Les autres ont été, pour l’essentiel, formés dans des bureaux, des cabinets, l’appareil des partis. On ne trouverait pas le moindre épisode exaltant ou héroïque dans votre biographie, c’est vrai, non plus que dans celle de M. Marchais, de M. Rocard ou de M. Chevênement. Le temps des gestionnaires politiques est venu, et sur ce temps vous essayez de faire passer un petit souffle épique, de faire marcher vos troupes au canon… L’entreprise est périlleuse, sûrement, et peut-être anachronique. Alors, être le meilleur administrateur, le meilleur prof, le meilleur pédagogue ? Mais nous voyons Valéry Giscard d’Estaing s’épuiser à ce rôle qu’il tient pourtant mieux que personne…

À vrai dire, l’homme qui donne de vous, par comparaison, cette apparence de « brouillon » que j’ai tenté d’analyser sans y mettre la moindre méchanceté, c’est toujours M. Mitterrand. C’est lui qui, l’âge venant et les cicatrices aidant, a soudain pris, vaille que vaille, cette « dimension historique » à laquelle les Français, gérontolâtres et grands amateurs de premiers rôles, sont sensibles. Nous avons vu disparaître l’un après l’autre tous les Grands et, parmi les survivants, de Gaulle prendre du galon, gagner des rangs, jusqu’au premier. Puis à son tour, grand-père de l’Europe, burgrave retiré dans son village et son chagrin, historien du siècle et de lui-même, il a pris congé. Le roi mort, ne restent que ses vassaux, ses obligés, ses nostalgiques. Mais qui, en 1978, croira encore à l’avenir des « barons » ? Or, étrangement, dans ce passage du temps et cette usure des personnages tutélaires, un homme a gagné en saveur et en densité : Mitterrand. Lui qui était, en 1965, le malencontreux moucheron qui se mêlait de venir agacer en face à face le souverain, le voilà installé à mi-chemin de l’excès de jeunesse et de l’excès d’usage, préservé, mûri, conservé par vingt années d’agressive oisiveté, instruit par quelques mésaventures, nourri de lectures et de dédains – le voilà installé dans sa dignité de personnage. Quelques années de plus, il ferait figure de fossile ; quelques années de moins, il serait encore un « aventurier ». Aujourd’hui il occupe enfin la place qu’il s’est creusée, ornée avec un formidable talent depuis douze années. Vous me direz qu’entre ce portrait encadré d’or d’époque et les réalités possibles du pouvoir, il y a un abîme ! Bien sûr… Mais si j’en reviens toujours au premier secrétaire du parti socialiste – et surtout à cette figure infiniment plus subtile et attrayante qu’il s’est composée – c’est qu’il sera, qu’il est déjà votre adversaire, le vrai, le seul, et que vous devez méditer sur son image, vous mesurer à sa taille. Toute autre préoccupation serait d’une coupable légèreté.

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