Lettre ouverte à Jacques Chirac
L’autre France
Naguère le P.C. a eu Jacques Duclos, que les Français, qui croyaient reconnaître en lui un peu d’eux-mêmes, ont bien aimé. Cette dilection indique une nostalgie, un besoin dont celui qui les comblera tirera beaucoup d’amitié.
Des hommes comme vous – et l’on peut le redouter pour eux – n’ont plus de temps pour la flânerie. Si vous vous promenez en France, j’imagine qu’on vous reconnaît partout où vous vous arrêtez : chaque bavardage devient alors pour vous une sorte de visite électorale et, pour vos interlocuteurs, un examen de la bête curieuse. Or, quel autre moyen de comprendre un pays existe-t-il que de se laisser porter par lui, pénétrer par lui au hasard de la route et des haltes ? Dans les cafés de campagne, où des hommes sont toujours réunis autour d’une table ou au comptoir, quand entre un inconnu qui porte sur soi la rougeur du froid et l’ankylose du voyage, on se tait. On le regarde par en dessous. Qui est-il, ce Parisien ? (Il y a toujours quelqu’un pour lever un coin de rideau, jeter un coup d’œil au-dehors : on cherche à apercevoir sa voiture, à lire la plaque minéralogique…) À ce moment, s’il est civilisé, le voyageur doit savoir se faire transparent. Surtout ne pas chercher, avec la fausse familiarité de l’étranger, à jeter un pont au-dessus des gouffres insoupçonnables qui le séparent des hommes du pays ! Au bout d’un moment, s’il a su se taire et se fondre dans le gris de l’air, autour de lui, peu à peu, reprend la conversation. D’abord une exclamation, un rire, une blague incompréhensible qui fait encore lever sur lui, à la dérobée, un regard. Puis bientôt l’animation renaît, le naturel revient : on l’a oublié. Assimilé, accepté ? Non : provisoirement oublié. Beaucoup plus tard, s’il a demandé à dîner, s’il est resté attablé, quand il repoussera son assiette et allumera une cigarette, peut-être le patron viendra-t-il lui dire un mot, lui demander d’où il vient.
Ce rituel si lent, si compliqué, doit précéder toute approche, toute envie – même la plus chaleureuse – d’établir un contact. Il nous fait sentir la grossièreté des jugements d’ensemble, des sondages d’opinion, des programmes simples. La France des cravates et des pardessus ne prend guère le temps, avant de décider de son sort, de connaître la France, si lente, des cafés du bord de la route.
Au long de mes voyages – qui n’en sont pas : plutôt une certaine façon de glisser à travers les cartes, les paysages, selon la pente du temps, avec un détour pour un mamelon couvert de forêt, vers un toit aperçu au-dessus d’un bouquet d’arbres – l’envie m’est souvent venue (et ces jours-ci encore) de m’arrêter et de goûter la saveur de la vie, ici ou là, où rien ne me disposait à demeurer. Je me serais encalminé dans une anse d’une société inconnue de moi, j’aurais conquis la confiance de mes voisins, je me serais fait accepter. J’imagine que des romans fussent nés ainsi, abrités dans un pli de la vie comme sont abrités les villages dans un repli de terrain.
Au lieu de quoi me voilà en train de secouer tous ces mots qui ne sont pas tout à fait les miens…
Pourquoi ?
C’est que j’ai un peu mal à la France. Pardonnez l’excès un peu « Verdurin » de la formule et son ronflement ! Comment dire cela autrement ? Il fait si intimement partie de mes songes, de mon langage, de mon travail, de mes rages que je ne puis pas à volonté fourrer mon pays dans un tiroir comme un manuscrit en panne. Il se débat, il manifeste sa présence. J’ai mal quand on l’enlaidit, le défigure. Je ne traverse plus les paysages français sans que mon cœur se serre : de séjour en séjour, où que j’aille, anarchie et laideur ont gagné. Une ferme vendue, un héritage refusé, une terre morcelée, et voilà que surgissent, du champ devenu chantier – et chantier qu’on ne terminera jamais tout à fait – une nouvelle bicoque, un « pavillon » triste et mal fichu, le même en Picardie ou en Sologne, en Bretagne ou au pied du Lubéron. Certains actes expriment mieux que d’autres la vérité d’une vie, le caractère d’un pays. Bâtir une maison est de ceux-là. Si l’on se fie à ce qu’il enseigne, la société française est malade. Vingt années de relatif enrichissement l’ont irrémédiablement altérée. Le plaisir d’y vivre s’y égratigne à chaque instant à cette laideur nouvelle, multiforme, envahissante, inséparable, dirait-on, de notre espèce de prospérité… Il est impossible que la laideur ne soit pas un symptôme. De quel mal ? Et vous préoccupez-vous, homme politique, de ce mal-là ?
Comment la « vocation » vous est-elle venue ? Hier je bavardais non loin d’ici avec un des dirigeants de l’actuelle Opposition. Il évoquait tel ou tel de ses camarades. De l’un il me disait le désir passionné de faire carrière. De l’autre, qui avait d’ailleurs retourné sa veste, il m’expliquait la soif sauvage du pouvoir, et du pouvoir quel qu’il fût, rouge ou noir, on déciderait plus tard… Dans chaque parti j’imagine qu’un homme lucide et revenu de pas mal de voyages aurait des raisons de parler ainsi. Mais hier je me demandais plutôt comment fonctionne le moteur, de quand date, dans vos vies, le petit déclic qui a tout déclenché ? Lui, mon interlocuteur, me disait : « Les hommes intelligents ne font pas forcément de bons animaux politiques. La politique, c’est de l’action. Il faut savoir décider vite, avec courage, et posséder un flair. On l’a ou on ne l’a pas. »
Tout le monde le dit et peut le voir : vous l’avez. Mais comment l’aventure a-t-elle commencé ? La seule ambition ? On parvient mal à le croire. L’enchaînement de vos études, d’un premier poste, puis d’un autre, d’où l’on observe les hommes de pouvoir, en découvrant que l’on pourrait faire ce qu’ils font, et aussi bien qu’eux ? C’est encore bien terre à terre. Il est difficile de croire aux grandes aventures que ne soulève pas une folie, une démesure. Je voudrais comprendre votre démesure à vous. Quel carburant mettez-vous dans ce formidable moteur ? Si par malheur vous exprimiez seulement, dans votre mouvement en avant, une sorte de frénétique et inlassable vitalité, j’aurais davantage de peine à croire à votre destin. Il ne resterait qu’une carrière, ce qui appartient à l’ordinaire de la vie.
Ce n’est pas un hasard si je vous pose la question à la suite de mes promenades. Mon rêve serait de vous imaginer humant l’air du pays, tâtant sa terre de votre main. Un patriotisme qui ne serait pas en quelque façon charnel, quelle abstraction ! On doit se sentir le paysan et le propriétaire de son pays, sinon pourquoi le défendrait-on, l’aimerait-on ?
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