Lettre ouverte à Jacques Chirac

François Nourissier · Chapitre 26 sur 28

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Lettre ouverte à Jacques Chirac

Plaidoyer en faveur de la littérature

Plaidoyer en faveur de la

littérature

 

Allons, redescendons sur terre !

Je me suis laissé entraîner à des considérations trop abstraites pour cette correspondance, dont la seule loi devrait rester de griffer courtoisement. Et affronter un homme de votre sorte, tout en simplicités et en élans, à ce grand délabrement historique dont le mage de Verrières-le-Buisson nous a donné à tous le goût, c’est le comble de la discourtoisie… Nous allons donc en finir avec cette lettre dans un esprit de tolérance et de taquinerie roborative.

Vous l’avez constaté, je me suis un peu servi de vous, ici et là, pour mieux voir clair en moi. Mais n’est-il pas honnête de procéder ainsi avant de s’engager ? J’aime que le mot qui désigne cette partie que vous préparez soit : une consultation. On peut l’entendre dans plusieurs sens.

J’ai légèrement forcé ma voix, vous vous en êtes certainement rendu compte. Non pas que j’aime les instruments bruyants, au contraire. Mais vous n’êtes peut-être pas un interlocuteur tout à fait assez inspirant ? Vous m’avez rappelé, alors que je tentais de vous deviner, de vous parler, ces « polars » de la classe toujours pressés, à la sortie du lycée, de rentrer chez eux bûcher quelque composition. Leur santé et leur inépuisable vitalité m’impressionnaient, mais avec eux on ne pouvait jamais avoir une de ces conversations interminables, vertigineuses et parfaitement inutiles qui me paraissaient le sel de la vie lorsque j’avais quinze ans. Vous écrire était une idée un peu saugrenue, si l’on songe que, de tous les destinataires possibles, vous êtes certainement celui auquel un homme de ma sorte a le moins à dire.

Cette enquête à travers mes opinions et mes choix, je l’aurais fort bien menée en m’adressant par exemple à François Mitterrand, dont vous avez senti qu’il m’occupe à l’excès puisque, vous écrivant, je me suis vingt fois retrouvé en train d’écrire de lui. Il partage avec quelques autres – le Général en tête, bien sûr, mais sans oublier Valéry Giscard d’Estaing – cette qualité à mes yeux primordiale : la démangeaison littéraire. Je n’ai guère aimé, quand a paru La Paille et le Grain, qu’on nous jetât ce livre à la tête en traitant son auteur de « grand écrivain ». Non, il n’en est pas un et lui-même le sait, qui déclarait un jour qu’il respecte assez les écrivains pour juger qu’ils doivent donner toute leur force et leur substance à leur art s’ils se croient appelés à le pratiquer. Le général de Gaulle non plus n’était pas Chateaubriand, ni même Bossuet. Mais il possédait cette allégresse et cette volupté de la formule qui font déjà la moitié de l’auteur. Je veux bien que le président de la République rêve de Flaubert et de Maupassant, mais il ne pratique pas, lui, ce sport du mot rare, de la phrase coulée, de la familiarité inopinée et cinglante où Mitterrand, à sa façon, est classé honorablement, mais où de Gaulle était champion. On ne gouverne pas avec du vocabulaire savoureux et de la syntaxe classique ? Croyez-vous… Un peuple qui a l’amour des petites phrases et des mots parfumés se laisse parfois conduire par l’oreille.

Cette affaire de De Gaulle et de Mitterrand écrivains, je vais vous dire en quoi elle m’irrite : elle pose mal un problème passionnant.

Prenez de Gaulle et Chateaubriand : qu’est-ce qui les sépare irrémédiablement ? La formidable impudeur du vicomte et la géologique pudeur du général. Deux races d’hommes, deux catégories. Quand de Gaulle ou Churchill faisaient à leurs compatriotes l’honneur de leur dire dans une forme admirable des choses cruelles ou difficiles, ils n’obéissaient finalement qu’à une règle d’efficacité. Hommes bâtis selon les lois d’une architecture classique, ils savaient qu’on peut faire de la beauté avec tout : les communs, les écuries et les routes. « La sueur, le sang et les larmes. » Mais leur musique restait au service de l’action. Chez l’époustouflant vicomte, l’action fut toujours au service du texte. S’il arrive à François Mitterrand d’hésiter, de se faire pour le seul plaisir un peu de littérature, de laisser glisser l’archet au hasard d’une de ces chroniques où feuilles mortes et raisins mûrs comptent davantage que marxisme et nationalisations, c’est alors qu’il nous faut douter à la fois de sa vocation littéraire et de son destin politique. Le beau style, le violoncelle : il aime un peu trop ça. J’apprécie – et je me méfie.

Mais enfin soyons franc : méfiance ou pas, comment ne pas se sentir vaguement le complice de cet homme qui parfois fait le silence en soi et, comme il le dit lui-même, use quelques heures d’une vie bousculée à cette prospection dérisoire et magnifique : chercher le mot juste. Il n’est pas besoin, alors, comme François Mauriac d’avoir connu Mitterrand il y a quarante années pour imaginer ce qu’il a été : ce fragile et secret garçon français dont la tête et le cœur sont tout occupés de cadences barrésiennes, de paysages et de jeunes filles. Peut-être me trompé-je ? Tant pis : il s’agit d’une bonne erreur, qu’on est heureux d’avoir commise…

Voilà pourquoi Mitterrand est un adversaire passionnant et redoutable : avec lui, les formules de l’assaut sont libellées dans un langage connu, aimé, celui-là même qu’on utilise soi-même à d’autres fins, et les coups font plus mal d’être donnés et reçus en famille. Voilà pourquoi de Gaulle, à qui nul n’osait parler librement, était pourtant un interlocuteur rêvé. Voilà pourquoi nous attendons encore du président de la République qu’il s’adresse à nous, un jour, en des termes qui le révèlent, et le révèlent homme de langage et de sensibilité, miracle que n’a pas accompli, on en conviendra, Démocratie française.

Pour toutes ces raisons, Monsieur le député de la Corrèze, il vous faudrait maintenant vous installer à votre table et y chercher un peu vos mots. Ne vous dites pas que vous rédigerez vos mémoires quand vous aurez atteint l’âge des souvenirs. Il ne faut pas confondre la lente et quotidienne formulation d’une pensée avec ces languissants exercices de mémoire et de mondanité auxquels se livrent les ambassadeurs septuagénaires que taquine l’Institut. Les Français aiment qu’on les flatte d’un peu de musique, de poésie et de grandeur. Du général de Rivoli à celui de Colombey, notre goût n’a pas changé. Pensez-y.

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