Lettre ouverte à Jacques Chirac

François Nourissier · Chapitre 25 sur 28

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Lettre ouverte à Jacques Chirac

« Encore une minute, monsieur le bourreau !… »

« Encore une minute,

monsieur le bourreau !… »

 

N’exagérons pas : il n’est pas besoin d’être grand géopoliticien, ni cynique à l’excès, pour regarder votre aventure d’un peu loin (ce qui ne signifie pas d’un peu haut) et rétablir les proportions. La question posée est celle-ci : vous préparez-vous pour une des escarmouches de la grande bataille moderne, inventive, qui « démodera » à jamais l’étouffante utopie socialiste ? Ou bien ne menons-nous plus que des actions de retardement, les barouds d’honneur d’une arrière-garde qui ne croit même plus à sa mission ?

Je penche, disons-le franchement, pour l’hypothèse du combat d’arrière-garde.

Mais ce dont il s’agit de retarder l’avènement, ce n’est pas ce nouvel état de la société qu’on nous promet en vain depuis cent ans, c’est l’ultime étape de notre décadence. Nous savons désormais que les privilèges, le confort, la liberté, le pouvoir dont ont joui quelques nations d’Occident (et dans celles-ci une classe infiniment plus que les autres) sont et seront de plus en plus contestés, rognés, harcelés en attendant que tout le décor du théâtre bascule sur ses acteurs anémiés.

C’est pourquoi il me semble que les pugilats et le combat singulier pour lesquels vous vous préparez sont sans commune mesure avec les dimensions du vrai choix. La France seule, ou presque seule, qu’elle soit socialiste ou non, ne pèsera plus rien. L’ensemble européen lui-même ne sera pas très lourd ! Au moins est-ce de cela qu’il faut s’occuper, et non de prochaines comptabilités électorales. Ou, plus justement, les prochains calculs électoraux ne seront rien s’ils ne sont pas un élément d’une opération plus vaste. Vous pouvez « gagner les élections » en 1978 : si vous ne savez pas à quoi vous voulez faire servir la victoire, elle n’aura aucun sens. Nous redoutons la victoire des socialistes et des communistes parce que leurs idées, traduites en actes de gouvernement, risquent d’accélérer la décadence au lieu de l’enrayer ; de nous livrer consentants à l’ennemi au lieu de nous préparer à lui résister. En d’autres termes, avec vous l’Europe et l’amitié atlantique ont davantage de chances ; et avec vos adversaires ont davantage de chances la prédominance soviétique et l’ankylose orientale. Voilà le choix. Mais encore faut-il que vous l’expliquiez, que vous élargissiez votre argumentation, que vous donniez à votre intervention ses vraies dimensions !

Quand, il y a vingt-cinq ans, Chardonne et Morand me promettaient les Chinois pour le lendemain et l’apocalypse pour un peu plus tard, je souriais. Ils laissaient couler sur moi leur désabusement, un pessimisme que j’attribuais à la déroute récente de quelques idées fausses auxquelles ils avaient eu la légèreté de croire, et je les écoutais d’une oreille inattentive et incrédule. J’avais tort et ils avaient raison… Ma montre et ma télévision sont japonaises et les jeunes gens en colère se proclament « maoïstes ». L’Union soviétique elle-même tremble devant la masse chinoise. Tout l’Occident, fasciné, regarde frémir de mouvements incertains et incompréhensibles la gigantesque méduse jaune. Tout cela inconcevable il y a trente ans. Le petit empereur Hiro-Hito disparaissait derrière la carrure du géant McArthur et l’on entretenait des relations diplomatiques avec le quatrième « Grand », qui était le maréchal Chang Kaï-chek. La toute-puissance américaine – c’est-à-dire blanche et libérale – paraissait invincible…

J’aurais dû écouter Chardonne et Morand. Avec leurs Tartares, leurs cosaques, leur péril jaune et leurs oraisons funèbres de l’Occident, c’étaient eux, atrabilaires, désenchantés, qui étaient dans le vrai. Sans doute en ce moment même nous moquons-nous de quelque prophète importun ? Et pourtant ce n’est pas le pessimisme qui est risible aujourd’hui… Il n’y a qu’à mesurer le chemin descendu en trente années et imaginer la même promenade devant nous, projeter devant nous l’ombre portée de la métamorphose déjà accomplie : où seront nos illusions françaises dans les dix premières années du prochain siècle ? Vous aurez alors l’âge qu’avait de Gaulle quand il pulvérisait les mutins d’Alger ou secouait le Québec : vous voyez qu’on ne regarde jamais assez loin devant soi…

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