Lettre ouverte à Jacques Chirac

François Nourissier · Chapitre 2 sur 28

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Lettre ouverte à Jacques Chirac

Un air de province

 

Pourquoi, si vous êtes redevenu un personnage au destin national, comme on dit si pompeusement aujourd’hui, vous apostropher comme le « député de la Corrèze » ?

Le hasard fait bien les choses : cette « descente » vers le Midi au long de laquelle, aujourd’hui, j’écoutais d’heure en heure la radio de la voiture donner des nouvelles de votre fête de la Porte de Versailles, cette descente qui m’a mené – j’allais dans le Morvan déjeuner chez Jules Roy – aux confins du fief de François Mitterrand et m’a entraîné à penser à lui, cette descente, donc, cette lente promenade de huit cents kilomètres a placé toute la journée du 5 décembre – et ce que j’écris ce soir – dans un éclairage de campagne triste et de province. Le « pays réel »… Ai-je assez rêvé, étudiant, sur cette formule de Maurras ! Je me moquais bien qu’il l’employât malencontreusement. J’y sentais, moi que Paris n’a jamais tout à fait séduit ni enfermé, ce parfum des êtres et des choses vrais, dont la littérature m’a donné à la fois la nostalgie et le pouvoir de les nommer. C’est ici – tout le long de ma route – que se joueront demain votre sort et le nôtre. Et pas à Paris. C’est ici que sont pesés les hommes qui aspirent à nous gouverner, et leur densité, leur poids n’y sont pas appréciés de la même façon qu’entre la rue de Varenne et le faubourg Saint-Honoré.

Une fois déjà, et dans des circonstances plus spectaculaires, il m’est arrivé de sentir viscéralement cette circonspection provinciale, cette sorte d’indifférence têtue et narquoise aux frénésies parisiennes. C’était à la fin de mai 1968 et je roulais vers le Jura et la Suisse. Sitôt cent kilomètres franchis, on retrouvait aux pompes l’essence dont la raréfaction affolait tant les Parisiens et dont le retour, quelques jours plus tard, allait les jeter sur les routes de la Pentecôte, gavés, rassurés, rendormis. Le calme et le silence des bourgades traversées contrastaient avec la ville que je venais de quitter, où des rats galopaient sur les trottoirs, entre les tas d’ordures, et où les détonations sourdes des grenades lacrymogènes ponctuaient le commencement des nuits. S’agissait-il de la même France, des mêmes Français ? Je compris ce jour-là que la mini-révolution de mai était finie – à moins qu’elle n’eût jamais eu lieu. Je ne prétends pas que cette passivité un peu scandalisée de la France, face à la forcènerie parisienne, fût en soi un bien, un signe de plus grande maturité civique, etc. Je compris simplement que – « crise de civilisation » ou pas, haute vague ou éphémère démangeaison – ce qui se déroulait à Paris n’avait pas été ressenti ni vécu par cette autre France qui s’assoupissait dans la nuit tardive de mai. Ceux qui comprenaient ces choses-là, vagues, sourdes – et en premier lieu votre mentor, Georges Pompidou – n’auraient plus qu’à agir en conséquence, apaiser le feu, voire recueillir le bénéfice du désordre.

Vous êtes de ceux, je le crois, qui sont naturellement à l’écoute du « pays réel ». À tout le moins de cette fraction modératrice et méfiante du pays que représente assez bien le département qui vous a envoyé au parlement. Voilà pourquoi je vous nomme « Monsieur le député de la Corrèze », et non « Monsieur le président du R.P.R. », ni « Monsieur le Premier ministre » comme vous avez droit, à vie, d’être appelé. L’homme qui depuis trois mois a commencé une longue course dont il a gagné hier la première étape, cet homme-là n’est pas un ex-Premier ministre, ni même le chef d’une coalition politique ou électorale : il est un produit complexe, composite, de la société politique parisienne et du terroir, un homme à qui les Corréziens serrent la main sans avoir trop l’air de jouer une comédie. Vous n’êtes pas un « Monsieur », malgré la belle demeure et l’épouse si convenable. Vous êtes une spécialité très française et rare. André Malraux, qui était justement le contraire de cela, et le savait, mais comprenait tout, ne s’y trompait pas. À l’issue du déjeuner qu’offrait Georges Pompidou, « remercié » par le Général, à ses ministres de la veille, Malraux leva son verre et dit : « Monsieur le député du Cantal, je bois à votre destin »… Formule extraordinairement juste, intuition que tous les candidats présidents auraient dû méditer. Le style nouveau de la Ve République a quelque peu troublé ce vieux bon sens politique que possédaient autrefois tous les agents électoraux : un certain type d’homme est fait pour gouverner la France, à l’exclusion, pour le moment, de tous les autres.

Bon, c’est entendu, le général de Gaulle a brouillé les cartes. Parce qu’il échappait aux définitions classiques par le meilleur chemin : par en haut. Mais, lui disparu, nous sommes retournés à notre logique. Si l’on écoutait attentivement la voix des hommes politiques, si l’on observait leur comportement, leur démarche, leur façon de voir ou de ne pas voir les photographes, de serrer les mains, si l’on écoutait leurs discours, si l’on cherchait à les imaginer en famille, en vacances, au volant – alors on se tromperait moins en votant.

Le terrain de golf où joue François Mitterrand n’est pas le même que celui où joue Maurice Couve de Murville, qui n’est pas non plus celui où s’entraîne ce vieux sportif de Chaban-Delmas. De même il serait trop facile de croire que MM. Barre, Poher et Poniatowski, qui paraissent appartenir tous trois à la catégorie des « bons gros », sont faits de matériaux semblables, ou même comparables. Chattemiteux et paterne, M. Poniatowski a des violences congestionnées, de ces emportements qui font dangereusement monter dans le sang le taux d’adrénaline. M. Poher, que l’on a vu se jeter, avec bonhomie d’abord, puis avec une rudesse mal calculée, dans la course présidentielle, reste visiblement l’homme des couloirs, des amitiés fidèles et de la douceur de vivre : il n’est pas fait pour la haute jungle du pouvoir suprême, royaume des fauves. Quant à M. Barre, il est sans doute le dernier professeur à « faire les gros yeux » quand ses élèves ne sont pas sages. Cet homme disert, discret, compétent, que paraissent scandaliser comme des incongruités les questions des journalistes et les interruptions des parlementaires, tient apparemment son autorité de la chaire et du titre, non de la séduction ni de la certitude intérieure. On lui voit encore mal, malgré les augures, cet avenir flamboyant que les commentateurs aiment promettre à tout inconnu qui émerge de la pénombre.

Tout cela pour vous dire que les hommes politiques ne sont pas toujours ce qu’ils paraissent, ni – comme on aimerait parfois nous le faire croire – le contraire de ce qu’ils paraissent… Le plus souvent les mous sont mous et les guindés ne rient pas de gaieté de cœur. Si l’on observait davantage les hommes publics, beaucoup de carrières avorteraient, pour le plus grand bénéfice de la nation. Quant aux autres, on les comprendrait mieux. Pourquoi, par exemple, n’a-t-on lu nulle part une analyse sérieuse de l’anthologie de poèmes que publia naguère Georges Pompidou ? Et quand, ministre des Finances, Valéry Giscard d’Estaing agrémenta nos feuilles d’impôt d’un message manuscrit et de sa signature, je n’ai pas souvenir qu’on ait soumis cette sorte de dédicace à l’analyse graphologique appropriée. Nous acclamons ou accablons des hommes pour qui nous avons voté sans en savoir autant, sur eux, qu’un chef du personnel sur les candidats à quelque modeste emploi dans son entreprise.

L’appétit venant en mangeant, c’est un peu comme ça que je vous écris, Monsieur le député de la Corrèze : pour faire connaissance. Je ne vous ai rencontré qu’une fois, et c’était à un déjeuner au Palais de l’Élysée, lieu où l’on n’attend pas de la conversation une capricante fantaisie ni des libertés révélatrices. Je conserve néanmoins de cette brève rencontre un souvenir amusé : vous aviez eu une façon savoureuse, à l’instant où le président de la République et son hôte du jour apparaissaient, de crier à mi-voix – oui : à mi-voix, comme excellent à le faire les cancres dans un chahut – un « garrrrrde-à-vous ! » qui nous avait distraits du cérémonial compassé où nous étions figés. Oh ce n’est pas là un trait bien révélateur, j’en conviens, ni une de ces confidences dont les mémorialistes font leur gloire ! Mais enfin, il y eut ce jour-là dans toute votre allure une vivacité, une gaminerie, un pied de nez aux comédies protocolaires plutôt rafraîchissants. Vous paraissiez sortir d’un lycée de garçons – classes préparatoires aux grandes écoles – ou, mieux, d’une popote d’officiers. C’est peu, serez-vous le premier à dire, pour m’être pris d’affection pour vous ? Vous allez voir que ce n’est pas de cela qu’il s’agit et nous allons en venir à plus de gravité.

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