Lettre ouverte à Jacques Chirac
Quel temps fait-il à Paris ?
Arrivé à ce point de ma lettre j’en ai interrompu le cours et suis « remonté » à Paris. Je ne voulais pas l’écrire entièrement dans l’éclairage provincial et campagnard, dont j’ai dit combien il vous avantage. La Corrèze vous est aussi favorable au teint que les bougies sont réputées l’être à celui des femmes. Je suis donc redevenu parisien.
Je n’ai pas claironné que je vous écrivais, bien sûr, mais j’ai tendu l’oreille : on parlait encore beaucoup de vous. Dans les dîners, les conciliabules de gens informés, les chuchotements des progressistes à cigare de M. Davidoff dont quelques-uns sont de mes amis, partout votre nom circulait. Jolie réussite. Hélas, il ne m’a pas semblé qu’on vous portait beaucoup dans les cœurs. Soyons honnête : ce n’est vraiment pas « in » de vous soutenir. Même ceux de mes interlocuteurs que j’ai connus farouches gaullistes, pompidoliens matois, et pas giscardiens pour deux sous – en somme : votre clientèle – même ceux-là mettent leur point d’honneur à vous brocarder, à vous redouter. En tout cas personne, parmi les gens que j’ai rencontrés, ne semble croire à vos chances – c’est-à-dire à celles de la Majorité. Nous nous apprêtons à fêter la Noël de 1788…
Comme vous n’avez pas su, jusqu’à ce jour, émailler vos discours, à Strasbourg pas plus qu’à la Porte de Versailles, de ces formules heureuses et juteuses que l’on presse voluptueusement dans les conversations, c’est d’autres « mots » que l’on parle. Par exemple d’un nouveau titre désabusé de Pierre Viansson-Ponté : « Tout peut arriver », écrit-il. Comme il est l’auteur du célèbre « La France s’ennuie » du printemps 68, on tend l’oreille. On tend l’oreille, si j’ose dire, en baissant les bras. Cette fameuse bourgeoisie que l’on dit si agressive, si sûre de son fait, en vérité doute d’elle et s’apprête à renoncer. Agacée par les réformes du président – de « petits changements », dit dédaigneusement le même Viansson-Ponté – et sûre qu’elle a été trahie par un fils trop doué ; obscurément convaincue par les profs de ses enfants et les journalistes élégants qu’elle est historiquement coupable et condamnée, elle se berce en cette fin d’année 76 de l’amère musique du désabusement. Tout est en train de se passer comme si une société rongée de l’intérieur découvrait qu’elle n’est plus qu’apparence et acceptait son prochain écroulement. On dit beaucoup que les Chinois ont tout fait, ces récentes années, pour faciliter le passage de la drogue d’Orient en Occident, et que cette lente contamination résulte d’une intention politique. « La guerre de l’opium », en somme. La façon dont la pensée, l’art, la littérature, la pédagogie des nations les plus évoluées ont annexé et exploité depuis un demi-siècle les valeurs d’autodestruction et de culpabilité, la façon dont peu à peu un comportement suicidaire est devenu comportement officiel, non seulement d’une classe mais d’un morceau du monde – le plus inventif, le plus doué et arrogant : voilà un opium autrement plus entêtant et subtil que l’autre. Il y a un demi-siècle que l’Occident « tire sur le bambou » de sa décadence et porte allégrement tous les péchés de l’Histoire : il faudra bien finir par en vivre les conséquences. Peut-être est-ce pour demain ?
Ce n’est pas exactement cela que le général de Gaulle appelait la « vachardise » française. Il pensait plutôt, lui, à cette variété resquilleuse et rouscailleuse de veulerie qui, en effet, est une spécialité bien de chez nous. En train de s’épuiser, peut-être : ce fut le grand mal des années trente à quarante, une séquelle de l’épuisante Grande Guerre et des folles années qui l’ont suivie. La maladie des salons, des chaires, des journaux et des « artistes » est aujourd’hui d’une autre sorte. Elle consiste à profiter d’un ordre que l’on s’acharne à détruire, à être à la fois les bénéficiaires et les ennemis d’un système. Entendons-nous bien : vouloir abattre l’actuelle société, rien de plus légitime ! Mais à la fois la traire et la harceler, profiter des libertés qu’elle offre pour travailler à la remplacer par une autre qui ignorera ces libertés : il y a là un ensemble de malhonnêtetés, de sottises et de naïvetés qui règne, justement, à Paris, et contre lequel vous pouvez être aujourd’hui notre unique remède. Comme nous savons qu’il ne sert à rien de poser un cautère sur une jambe de bois, nous acceptons assez volontiers que vous soyez, vous, le remède de cheval. En effet, « tout peut arriver ». Mais dans « tout » il y a aussi le pire, et l’on peut ne pas être curieux ou bête au point de vouloir le pire avec le soi-disant meilleur.
Le grand argument de ceux qui ricanent en ce moment de votre entreprise est celui-ci : « Chirac, c’est trop risqué. » Risqué pourquoi ? « Parce que, des crises, surgissent toujours les redoutables “pouvoirs forts”. Regardez : de l’ébranlement de 1929-1931 sont sortis les fascismes. Attention, l’Histoire peut recommencer ! » À quoi l’on est tenté de répondre – mais ce serait très mal vu – qu’au Front Populaire a succédé l’écrabouillement de 1940 et qu’il serait tout aussi facile et peu honnête de dire que de 1936 « sont sortis » la défaite de 40 et Vichy. Il serait peut-être plus utile, pour un homme de votre caractère et situé là où vous êtes, de poser une question autrement réaliste et dérangeante. Celle-ci : la France veut-elle tellement « être gouvernée au centre » ?
C’est là une vérité d’évangile pour beaucoup de Français. Quand ils rêvaient d’un centre gauche ils se tournaient vers Herriot ou Mendès France, voire Edgar Faure. Ou bien ils spéculent sur le ralliement du parti socialiste à une partie de l’actuelle majorité. Quand ils rêvaient d’un centre droit ils caressaient Pinay ou votaient Pompidou ou Giscard. Quant à de Gaulle, bon, on le sait, il avait cassé le petit jeu. En d’autres termes il avait mordu, selon l’époque, sur tous les électorats, pour se constituer une clientèle mouvante et sur mesures. Hélas il voulut institutionnaliser sa méthode et cela donna notre Constitution. Une constitution qui pousse les Français à se diviser, la France à se disloquer, et qui place au centre du dispositif un homme chargé, lui, de maintenir l’État et la nation dans une homogénéité remuante et problématique. Le président de la République, modèle de Gaulle, agit à la façon de ces « tirants » métalliques qui soulagent un vieil édifice sur lequel s’exercent une traction, un écartement. La nation est une maison vétuste dont les murs ont tendance à s’écrouler, chacun de son côté. Au président la tâche d’empêcher la dislocation… Mais est-ce cela, « gouverner au centre » ?…
Et seriez-vous, vous, Jacques Chirac, l’homme de cette besogne énorme et paradoxale ? Seriez-vous capable d’aggraver la dislocation pour prendre possession de la maison, quitte ensuite à la tenir embrassée et malgré elle rassemblée ? C’est un travail de géant et vous n’êtes sans doute pas un géant. Tel est l’embarras, quand on veut chausser les bottes du Général. On peut copier sa méthode de conquête du pouvoir, mais on ne peut pas ensuite l’exercer à sa façon… C’est l’évidence, et cette évidence-là nourrit le scepticisme de vos détracteurs, fussent-ils anciens et fidèles gaullistes.
En vérité, le choix est sans doute aujourd’hui entre une France gouvernée à gauche et une France gouvernée à droite. C’est peut-être un triste choix mais pourquoi l’éluder ?
Il faudrait commencer par purger les deux expressions des illusions et des péchés que toutes deux contiennent en abondance. La meilleure droite, c’est la France gaulliste des années 62-67, c’est peut-être la Suisse, c’est peut-être le libéralisme à l’américaine. La meilleure gauche c’est sans doute la Suède, ou l’Allemagne de MM. Brandt et Schmidt… Or, si l’on n’avait à proposer que ces modèles, la compétition serait joyeuse et aérée ! Mais le vrai choix ne se fera pas entre les réussites escomptées ; il se fera entre les risques courus. Préférerons-nous avoir à redouter le Goulag ou les stades chiliens ? Staline ou Salazar ? La bureaucratie grisâtre de l’Est ou les dictatures chamarrées latino-américaines ? La création caporalisée, étouffée, ou les autodafés de livres style Nuremberg ?
Bien entendu, la question ne se posera pas tout à fait en ces termes. On ne choisit pas entre deux maux, deux diables. Mais on peut choisir, dans l’immédiat, entre deux dangers plus ou moins pressants, plus ou moins proches. Qui risque de nous mener le plus vite à la suppression des libertés : vous-même donnant du muscle au ventre un peu mou de l’actuel pouvoir, ou l’allié de Marchais et de Kanapa ? Comme même François Mitterrand est entouré d’hommes qui, par expérience, savent ce qu’il faut penser de M. Kanapa, le procès ne me paraît pas trop difficile à trancher. La preuve est faite que le régime sous lequel nous vivons aujourd’hui, même s’il plaît à vingt-cinq millions de concitoyens de l’appeler « la droite », sauvegarde les libertés. Il serait même plutôt laxiste, considéré du point de vue d’un milicien soviétique, d’un « épuré » de Budapest ou de Prague, d’un solide et vertueux militant communiste. Mais enfin, mieux vaut le laxisme que le gourdin, nous sommes bien d’accord. Le risque de fascisme, si vous l’incarnez, me semble des plus mesurés. Quant à vous, vous n’avez participé à aucune de ces entreprises gouvernementales – expédition de Suez, « maintien de l’ordre » en Algérie – qui collent encore à la mémoire et au passé de pas mal de vos adversaires. Il n’y a aucun cadavre dans votre placard. L’idée que vous seriez demain un fossoyeur de nos libertés peut donc être considérée comme une aimable apostrophe pour préau d’école, un soir que la campagne électorale bat de l’aile et que deux douzaines d’auditeurs ont trop froid aux mains pour applaudir. Si vous êtes la droite, va donc pour la droite ! Et si l’avenir de l’humanisme et les lendemains qui chantent doivent être atteints par un chemin que tracera M. Kanapa, non, merci aux lendemains qui chantent. C’est aussi simple que cela, et ceux qui expliquent que c’est très compliqué veulent seulement noyer le poisson ou nous obliger à jouer avec eux les apprentis sorciers. Croyez-moi, Monsieur le député de la Corrèze, l’important n’est pas qu’on vous colle ou non au cou l’étiquette infamante. Si tout ce que nous détestons prend et monopolise le nom de gauche, et si le contraire de la gauche est la droite, eh bien, soyez un homme de droite et moquez-vous de cette vieille superstition des appellations contrôlées. Contrôlées par qui ? Pour abattre le chien Chirac on l’accuse d’être enragé : en êtes-vous encore à vous offusquer du procédé ? Quand M. Kanapa était d’accord pour qu’on pendît Slanski et qu’on humiliât Artur London, il les laissait traiter de canailles sionistes, de cosmopolites, de vipères lubriques ; aujourd’hui que son vent a tourné il l’appelle « camarade Gérard ». Demain London sera de nouveau chien, vipère et enragé – il l’est déjà pour les maîtres de son pays : êtes-vous homme à entrer dans ces abominations, ces retournements d’injures, cette façon affreuse de nommer qui l’on veut perdre, rituellement, le mot entraînant la culpabilité, puis la condamnation ? Vous n’êtes et ne serez pas plus un « fasciste » que n’étaient des « SS » les pauvres flics de mai 68 que des gamins couvraient de cette injure. Mais la peur règne si despotiquement, de se voir affublé de la marque avilissante, que les beaux esprits qui vous raillent feraient tout pour rester calfeutrés dans la douillette rose dont la mode les a enveloppés.
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