Lettre ouverte à Jacques Chirac
Autocritique
À sujets incertains, mots flous : je ne suis guère satisfait de la façon dont j’ai traité ce qui précède. Le thème est grave, vaste et décourageant. Je feins de croire que vous n’y pensez guère, mais tout le monde n’y pense-t-il pas ? Malheureusement les remèdes paraissent bien n’avoir aucun rapport avec le mal et font facilement sourire. Ils appartiennent et appartiendraient à la panoplie des « gadgets », qui a déjà mauvaise réputation. Gadgets la qualité de la vie, la défense de l’environnement, la participation, l’intéressement, la revalorisation du travail manuel, l’humanisation de la bureaucratie, les interventions du Médiateur… Gadgets toutes les illuminations généreuses ou rusées qui traversent la cervelle des hauts et puissants seigneurs du Conseil d’État ou de l’Inspection des Finances penchés sur les tristesses du pauvre monde… Je ne vois pas comment l’O.S. qui arrive sur sa Mobylette, par un froid bien coupant, devant les vitrines du centre commercial où il ne peut même pas s’offrir le plaisir d’emplir jusqu’à ras bord un petit chariot, je ne vois pas comment il aurait davantage confiance, pour améliorer son sort, en M. Stoléru que dans les copains de la C.G.T. Et quand vous-même, programmé par des conseillers raisonnables, vous prononcerez à Clermont-Ferrand ou du côté de Belfort – dans un haut lieu industriel, de toute façon, symboliquement – le grand discours social, novateur, inventif et généreux qui aura place à coup sûr dans l’exécution de votre symphonie, qui convaincrez-vous ? Ni les intéressés ni les indifférents, c’est à parier. Alors, renoncer ? Renvoyer dédaigneusement à sa grisaille cette France grise, cette France du labeur sans âme et des rues sans joie ? La payer de quelques formules, l’endormir de quelques promesses en espérant que sa patience durera encore un bout de temps ? Se dire que de toute façon, sur l’autre bord, ils n’ont pas mieux joué la partie et qu’il suffit de se promener dans les rues de Prague ou de Moscou pour savoir que l’ennui est comme la baisse de la natalité : une crise internationale et qui se moque des frontières idéologiques ?…
Au fond, comme tous les hommes politiques de votre génération, vous pensez qu’il est sans doute trop tard. Que d’astucieuses petites caresses ne répareront pas une société fracturée, assommée et qui a fait son temps. Un homme comme le général de Gaulle pouvait encore, âgé et surgi d’une société plus ancienne, formé par des valeurs presque oubliées, croire à une possible humanisation de notre système. Mais au fur et à mesure qu’il inventait des formules pour exprimer son espérance, le mieux-être et la prospérité qu’il eut la chance d’administrer provoquaient de nouvelles maladies sociales, imprévisibles. Ce n’est pas avec un « esprit de justice » du e XIX siècle que l’on pourrait réformer une société où même les améliorations matérielles, les conquêtes du combat social, entraînent de nouveaux ravages. Interdire le travail des enfants, l’exploitation des femmes, conquérir les congés payés et la semaine de quarante heures : il s’agissait encore d’un combat simple. Mais dissiper l’ennui de toute une génération, réveiller la classe moyenne de la torpeur où le confort et le manque de foi l’ont plongée : comment s’y prendre ? En amusant la France, en la secouant de petits électrochocs salutaires, de Gaulle a camouflé un moment le problème. Aujourd’hui nous sommes seuls en face de ce désarroi au contenu vague, de cette détresse que l’on a baptisée « morosité » sans parvenir à l’analyser mieux. Ceux qui croient résoudre le problème en comblant les Français de meilleurs emplois, de meilleurs salaires, de meilleures maisons, de meilleures vacances se trompent, évidemment. Ils se trompent utilement. Et leurs adversaires n’ont qu’à travailler, eux aussi, à améliorer les conditions de la vie. Mais qui retrouvera des raisons à la vie ? Ni vous, ni vos adversaires. Ni votre libéralisme « généreux », ni leur socialisme « humain ». Aucune de vos médecines ne saura plus guérir un mal qu’elles aggravent sous prétexte de le soigner. Dans sa dialectique désenchantée, l’histoire de l’Occident vous roule déjà, les uns et les autres, vers le grand trou où s’engloutissent toutes les utopies avec toutes les misères.
Ce ne sont pas là, bien entendu, des choses à dire au Palais des Expositions devant vingt mille militants euphoriques et qui donnent de la voix. Mais enfin il faut garder ces vérités, comme de la braise froide et cruelle, dans un petit coin de sa tête en même temps qu’on parle d’actions à mener et d’espérances à réchauffer. Cette sage duplicité donne au regard des hommes d’État la lueur d’ironie et d’à quoi bon sur laquelle s’interrogeront les historiens futurs.
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