Lettre ouverte à Jacques Chirac
Une maladie de l’esprit public
Cette lettre est évidemment un texte de circonstance. Mais la circonstance est grave. Et plus elle est grave, plus est choquante la façon dont nous allons l’aborder. Les qualités qui devraient inspirer les Français dans leur combat idéologique – disons, pour simplifier : le civisme et le patriotisme – paraissent ne plus leur servir qu’à nourrir de la répulsion, du mépris, peut-être demain de la haine. Oui, oui, je sais, voilà de bien grands mots, et l’on n’ose plus guère se servir d’eux ! Pourquoi ? Ne serait-ce pas à cause d’une vague honte que nous inspire le parfum de nos déballages d’idées ?
L’ignominie de l’adversaire, la stupidité de son programme, la malhonnêteté probable de ses motifs sont les moindres certitudes qui transparaissent dans n’importe quelle prise de position. Préparer l’avenir de la France contre la moitié des Français : voilà à quoi s’activent les hommes politiques. Considérer que le suffrage universel, au lendemain de son verdict, n’engage que ceux qui ont voté pour les vainqueurs : voilà la nouvelle conception de la démocratie. Tout cela est archi-connu, mais considéré par les Français comme banal, normal, presque sain. Or, il s’agit d’une maladie de l’esprit public.
La tentation est forte, dans ce mauvais drame, de veiller à ne tenir aucun rôle. Après tout, pour un écrivain, quoi de plus facile ? Nul ne demandera demain de comptes sur leurs opinions à Julien Green ni à Henri Troyat, à René Char ni à Julien Gracq. Se draper dans une indifférence légèrement narquoise et candide vis-à-vis de la chose publique est toujours, pour un homme de lettres, une bonne affaire. Et même, si l’on veut être le moment venu dans le coup, on peut se tenir coi tout au long de la tempête et se pointer, sitôt l’embellie venue, en exprimant à forte voix les opinions du jour. Un Sartre a-t-il agi autrement de 1940 à 1944 ?… Bref, il existe vingt façons de ne pas se mouiller. Alors, pourquoi aller à l’eau, et y aller à votre propos ?
Parce que vous, qui êtes ou serez probablement le recours du « libéralisme », avancé ou non (je n’aime pas qu’on parle d’une philosophie de l’histoire comme d’un fromage un peu fait), vous qui serez demain en position de solliciter de nous les seuls votes utiles, vous vous avancez visiblement au combat en faisant jouer le vieux ressort des excommunications et des fureurs françaises. Notre pays est menacé par une perpétuelle tentation de guerre civile, par une perpétuelle tendance à se fissurer, à se disloquer en deux blocs antagonistes – et vous, n’allez-vous pas jeter de l’huile sur le feu ? Et plus vous en jetterez, plus vous crierez au loup, plus vous simplifierez, exclurez, anathématiserez, plus grandes seront vos chances de l’emporter. Nous souhaitons votre victoire et savons qu’elle ne pourra être obtenue qu’en sacrifiant cette tolérance, cette volonté de vivre ensemble dont l’espérance est contenue dans le superbe mot de « rassemblement » qui ne sera, à l’évidence, qu’une étiquette sans signification… Vous allez rassembler, si tout va bien, cinquante-deux ou trois pour cent des Français, et, au lendemain de votre victoire, la dislocation nationale sera un peu plus prononcée, les armes de la guerre civile un peu mieux aiguisées. Quant à l’hypothèse contraire, où vous seriez défait, elle ne change en rien le paysage : l’amertume, et l’ivresse de la victoire, et la rage d’excommunier changeraient de camp sans que l’intérêt national y trouvât davantage son compte. Chaque moitié de la France ne peut aujourd’hui espérer imposer à l’autre sa vision du monde qu’en dramatisant le débat jusqu’à l’absurde. L’absurde, puisqu’il s’agira demain, gaullisme ou gauche, libéralisme ou socialisme, vous ou Mitterrand, de continuer à vivre ensemble. On n’a jamais réussi à purger une nation de la moitié de ses citoyens, ni à empêcher un sur deux des hommes d’un pays de penser. Mais demain, quels que soient les vainqueurs, ils seront prisonniers de ce psychodrame dont le scénario, d’année en année, se radicalise sous nos yeux.
Peut-on, pouvez-vous faire autrement ? Peut-être que non. Le général agissait-il mieux quand il tonnait : « Moi ou le chaos » ? Pas tellement. Et sous la manœuvre électorale comment ne pas voir une certitude, un choix profond ? Hélas, votre façon de mobiliser vos partisans, et ce que nous devinons de votre bataille de demain, disons-le : ce n’est pas très bon genre. Gagner les voix incertaines et floues qui assurent la victoire, c’est-à-dire un ou deux Français sur cent, en rejetant la moitié des autres aux ténèbres, voilà qui choque nos délicates consciences, froisse notre sens de la mesure verbale et de la réconciliation nationale. Nous aimons bien en vous le sanglier, le taureau, mais nous voudrions que quelques grâces, comme on les apprend dans les salons de la bourgeoisie progressiste, atténuassent ce que votre pugnacité a de trivial, de dérangeant. En d’autres termes nous vous aimerions des états d’âme de ballottage, voire des élégances de vaincu, mais avec un score de vainqueur, cela va sans dire…
L’embêtant, c’est que désormais la situation est telle, les partis si bien pris, les hostilités si lourdement irriguées du gros sang rouge de la colère, que le temps n’est plus à la guerre en dentelles. Tous les coups seront permis demain, et même recommandés. Vous allez monter à la bagarre avec des hans de bûcheron. Les gens de goût vont faire la fine bouche et apporter, comme d’habitude, de l’eau au moulin d’en face. On va vous trouver « schématique », « simplificateur », « sommaire » – sans rien dire de l’autre vocabulaire, autrement expéditif, qui déjà fait de vous un « fasciste ».
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