Lettre ouverte à Jacques Chirac

François Nourissier · Chapitre 15 sur 28

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Lettre ouverte à Jacques Chirac

Votre discours du 5 décembre

 

Le grand problème, vous le savez, c’est le ton. En posséder un, en inventer un. Celui du général de Gaulle, poli, creusé, fertilisé au long des années, assura en partie son empire. Depuis lors chacun, chez vous, mesure le problème et bricole ses solutions. Valéry Giscard d’Estaing possédait le sien de formation – on a envie de dire : de naissance. Un ton qui a pour particularité d’être anti-éloquent, antipolitique. Il l’imposa à ses collaborateurs : absence de trémolos, refus du coup d’archet, du vibrato. D’où une formidable crédibilité. Mais il faudrait, dans ce registre-là, ne prophétiser qu’à bon escient. Une promesse non tenue, un optimisme démenti par les faits, s’ils ont été exprimés dans les débordements de la rhapsodie parlementaire, cela passe. Le mensonge est déclamatoire et sonore, c’est bien connu. Mais un programme détaillé d’une voix froide, sur le ton de la compétence et de l’évidence, il faut à tout prix le respecter. Giscard a tenu un pourcentage honorable de ses promesses, mais hélas il les avait faites avec la mimique et l’intonation du haut fonctionnaire sûr de son dossier ; cette écrasante discrétion ne lui a pas été pardonnée.

Autre exemple : observez François Mitterrand. Il a commencé par souffrir, justement, de la fausseté de sa mimique. Tout en lui dérapait, inquiétait : le sourire, les yeux, la voix trop cassante. Il s’est complètement refondu, réinventé. Il est, pour le public, devenu en quelques années un autre homme. Et je ne pense pas seulement à son regard, qu’il a fixé, à sa bouche, qu’il a contrainte à cette gravité de vieux loup si réussie, mais au contenu même de son discours, à cet affleurement de « la vérité la plus profonde » que les citoyens croient ou espèrent discerner chez les hommes publics. Nous avons vu surgir, de ses succès plus que de ses épreuves, ce néo-Mitterrand rustique, contemplatif, qui a enveloppé le vieux polémiste redouté et qui a séduit les Français : il avait « trouvé le ton ». Désormais, quand il apparaît en public – à la télévision par exemple – il peut avoir avantage à mettre une sourdine à son vrai talent, qui est tout de cruauté et de sarcasme, pour montrer de lui un reflet bonhomme, et un côté « prière sur l’Acropole » adapté aux horizons et aux besoins du terroir. Mitterrand est devenu l’historien de son aventure et le jardinier de la France. C’est François d’Assise doublé d’un vieil étudiant bien plus calé en économie politique que ne l’imagine le professeur Barre. Tout cela, me direz-vous, c’est le talent ? Pas seulement : savoir trouver, à un certain moment, la longueur d’onde de la sensibilité nationale est une réussite plus profonde, en tout cas d’un autre ordre.

Revenons à ce discours-fleuve du 5 décembre.

Tout le contenu en est bon, juste, honnête, sérieux – rien n’y est oublié, toutes les promesses sont faites et tous les écueils à l’avance repérés – mais le ton n’y est pas.

C’est un discours-devoir, là où peut-être nous attendions un discours-poème ou, si vous préférez, un discours-fanfare. Vous avez voulu tout dire, tout promettre, tout expliquer : sans doute fallait-il choisir un thème, un seul, et le traiter à l’acide. Un programme, des mises au point apaisantes, une revue de détail des « problèmes pendants » : c’est l’affaire d’un bulletin, d’un communiqué, de tout sauf de cette fête organisée par vous et pour vous de main de maître. Tous ces braves gens un peu énervés attendaient la mobilisation générale et vous les renvoyez dans leurs foyers. Un discours de ce genre devrait faire date. Rappelez-vous une fois de plus de Gaulle : on dit encore, des années après, « le discours de Brazzaville », « le discours de Bruneval », « le discours de Phnom-Penh ». Le 5 décembre, les gens étaient venus pour une bataille d’Hernani et vous leur avez joué une bonne vieille tragédie du répertoire. (Vous avez un peu le lyrisme « Odéon »…) Vous savez mieux que personne qu’une aventure politique comme la vôtre est faite pour moitié de courage et pour moitié de théâtre. À vous de ne rater aucune représentation. Même les « petites phrases » de M. Séguy sont un exemple de bon spectacle. Votre départ de l’Hôtel Matignon, commenté en vingt mots lâchés sur un ton exaspéré, d’une voix blanche, était un modèle du genre. À la Porte de Versailles vous avez mieux réussi votre « salle » que votre programme : songez-y la prochaine fois ! Entre devenir le jeune papa des Français ou rester Bonaparte au pont d’Arcole, il faut choisir : il faut choisir de ne ressembler à personne. Et surtout pas au quadragénaire à poigne du parti des manteaux d’astrakan.

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